Violences policières, acharnement judiciaire

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Ou comment de graves violences policières se retournent contre la victime, par de jolis coups de pression et passe-passe juridique

Une Histoire ordinaire dans un petit tribunal ordinaire...

Toute ressemblance avec des faits réels n’est que pure coïncidence.

Il y a quelques temps de ça, une personne, appelons-la Karim [1], sort un soir, dans un petite ville de france. Karim, il a la peau mate. La ville, elle est plutôt d’extrême-droite.

Karim se fait contrôler : la police relève une petite infraction du code de la route, de celles qui ne portent pas à grande conséquence. Mais assez vite le ton monte...
Karim s’en sort mal : omoplate fracturée, épaule luxée, arcade éclatée, poignet abîmé. 21 jours d’arrêt reconduits plusieurs fois. Il atteint 3 mois d’ITT*, et beaucoup plus tard il a encore des séquelles.

Les agents qui l’ont arrêtés auraient eu du mal à le maîtriser. L’un se plaint du doigt je crois, l’autre de la jambe, un médecin bienveillant leur accordera 1 et 3 jours d’ITT. Ils s’empressent de porter plainte.

Jusque là, rien de plus banal qu’une énième affaire de violences policières, pas plus surprenante que beaucoup d’autres. On pourrait aussi s’attarder sur les insultes racistes d’un policier, sur l’abandon en cellule de Karim gravement blessé pendant toute une nuit avant d’être conduit à l’hôpital, sur les différents arrangements proposés par quelques OPJ** soucieux de protéger leurs collègues, sur les PV de garde-à-vue signés sous contrainte, sur les pressions de la police sur les témoins de la scène...

Mais, là où l’affaire dévie du cours habituel des violences policières et des petits procès discrets qui rapportent quelques centaines d’euros à 2 ou 3 flics, c’est que le procureur n’a pas osé faire passer Karim en comparution immédiate : il n’était même pas présentable à la justice. Et là où l’affaire s’éloigne totalement du fait divers quotidien, c’est que Karim décide de porter plainte contre la police, qu’il alerte une organisation de défense des droits de l’homme, et que quelques articles sortent dans la presse locale.

Karim ne comptait pas en rester là, et il a décidé de mettre de l’énergie pour faire payer ceux qui l’ont tabassé.

Mal lui en a pris, et dure a été la vengeance de l’Etat :
Rapidement, le procureur classe la plainte contre la police. Mais il ne s’arrête pas là, et pour que Karim apprenne à bien fermer sa gueule, il porte plainte contre lui pour dénonciation de violences imaginaires, susceptibles de provoquer des sanctions à l’encontre des flics.
Quelques temps après s’être fait gravement blesser, Karim doit donc faire face à 2 procès : Dans le premier, il est accusé d’avoir porté des coups aux 2 policiers qui l’ont massacré. Dans le second, il est accusé d’avoir dénoncé les violences policières.

Le premier procès est long, il dure quelques heures, et aboutit à une lourde peine, pour une première condamnation : 6 mois avec sursis et 2500 euros de dommages et intérêts aux flics.

Le second procès est plus court, et aboutit à une seconde peine : 4 mois avec sursis et 3500 euros de dommages et intérêts à payer aux condés.

Maintenant, laissez-moi vous dire quelques mots de ce second procès :
On entend d’abord la version des flics, à trembler de rage : Ils n’ont jamais tenu de propos racistes à l’encontre de Karim et des témoins, et Karim les a agressé tout seul – cela, même les témoins sous pression ne l’ont jamais mentionné. Karim, ensuite, se démet l’épaule et se brise l’omoplate tout seul, en se débattant au moment où les condés lui passaient les menottes. Sur l’arcade, il n’y a jamais eu de coups de poings : Karim, menotté, s’est jeté de lui-même contre le capot de la voiture.
Rappelons qu’à cette audience, c’est bien Karim qui est accusé de mensonges !

La version de l’accusé est bien différente : Sorti de force de la voiture, il se prend un coup de poing direct ; les coups pleuvent, il sent la douleur à son épaule. Il parvient à s’échapper de quelques mètres, s’arrête sous la douleur, et les coups pleuvent à nouveau. Il perdra connaissance pendant la nuit dans sa cellule.

L’avocat des flics prend alors la parole, pour déverser ses insanités habituelles :
« Lorsque le procureur doit poursuivre des fonctionnaires de police, il le fait. » (?!?)

« L’accusé a alerté les associations, la presse » : c’est bien ce qui lui est reproché ici : avoir tenté de publiciser les violences policières ! Elément à charge, dorénavant.

« Mon client a pleuré dans mon cabinet » (en face, ça fait des mois que Karim n’arrive plus à dormir, d’abord à cause de la douleur, puis du traumatisme).

On atteint des summums avec la prise de parole de la procureure :
« Karim a des talents pour écrire des scripts de sitcoms, mais il va falloir un peu plus s’intégrer avant de dire n’importe quoi »
Le racisme à l’audience, il n’est pas frontal – mais toutes ces petites touches sont révélatrices. Et si on s’attarde un peu sur le sous-entendu, on comprend qu’un⋅e souchien⋅ne peut mentir, mais pas un⋅e migrant⋅e.

« L’issue du procès sera aussi relayée dans la presse »
Sous-entendu encore une fois, la justice devrait se tenir à huis-clos : juges et flics seraient encore plus tranquilles pour tabasser et faire payer leurs victimes.

D’ailleurs, même l’avocate de Karim le plombera sur sa démarche : « Il va saisir toutes les associations, de défense des droits, des droits de l’homme, j’en passe et des meilleures, la presse aussi ». Elle demandera à ce que la Cour aie la décence de l’excuser, arguant que Karim n’est pas un spécialiste du droit.

En effet, un⋅e spécialiste du droit français n’oserait jamais conseiller à quiconque de porter plainte contre la police.

Un⋅e spécialiste du droit français découragerait toute tentative de dénoncer publiquement des violences policières.

Un⋅e spécialiste du droit français conseillerait à toutes les associations de défense des droits de l’homme de fermer boutique.

Karim n’avait pas compris ça.

En tout, il aura donc 9000 euros à payer, frais d’avocat⋅e⋅s inclus (il en a changé en cours de procédure), plus 10 mois de prison avec sursis.

Ce soir-là, Karim avait peur de se faire assassiner par les flics. Aujourd’hui, Karim a peur de cet article.

Karim a donc compris la leçon : ceci n’est pas son histoire.

C’est l’histoire d’un militant anarchiste, inventée de toutes pièces, au hasard d’un tribunal ordinaire d’une petite ville de france.

Notes :
* ITT : Interruption Temporaire de Travail. En gros, la reconnaissance par la médecine d’une invalidité temporaire.
** OPJ : Officier de Police Judiciaire. Les flics qui sont assez haut dans la hiérarchie pour donner des ordres et, par exemple, prendre des dépositions en garde-à-vue et en dresser un procès-verbal.

Notes

[1le prénom a été changer

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