A Lyon, on rase gratis ! ! (épisode 2)

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Résumé du 1er épisode : la ville de Lyon a accordé une série de permis de démolir sur demande de la communauté urbaine propriétaire qui souhaite promouvoir le « renouvellement » d’un quartier. Une halle bien charpentée est ainsi démolie, trace résiduelle d’un paysage urbain construit autour de l’histoire manufacturière et ouvrière.

Mais si cette halle des Houillères de Rochebelle n’avait pour elle que sa silhouette éloquente et de vagues possibilités de réaffectation [1], il en est autrement du site que nous voyons maintenant détruire : les premiers ateliers de fabrication Rochet & Schneider.

D’un certain point de vue : bon débarras ! Nous évitons ainsi de voir ce vulgaire bâtiment devenir le lieu sacralisé d’une industrie automobile que par ailleurs nous conchions. Il ne nous reste qu’à nous interroger sur les raisons pour lesquelles la politique locale fait l’impasse sur un tel symbole. La mémoire ouvrière est elle donc si honteuse qu’il faille en éradiquer jusqu’au plus signifiant ?

Et comment expliquer un tel revirement alors qu’on pouvait encore lire il y a peu sous une plume municipale [2] au sujet de l’usine Rochet-Schneider de la rue Paul Bert : « cette ancienne usine est aujourd’hui une friche, qui résiste encore à la pression immobilière qui ne cesse de se développer, particulièrement dans le quartier de la Part-Dieu. » !?

Enfin, faut-il voir là un préambule au sinistre sort que réserve la même communauté urbaine à son autre site Rochet-Schneider [3] : celui du chemin Feuillat ?

Dans les lignes qui suivent, nous reproduisons une nouvelle partie du document qui a été grâcieusement transmis à Rebellyon par le Collectif pour un observatoire urbain [4].

L’usine de construction automobile dite Société Lyonnaise de Vélocipèdes et Automobiles Rochet & Schneider puis Société cotonnière de Villefranche

Il s’agit du premier site de fabrication en série des automobiles Rochet-Schneider, vers 1896 [5], qui a été recensé à plusieurs reprises [6].

Ce qu’il faut savoir

Les premières heures de l’automobile remontent au début du XIXe siècle. Avec la révolution industrielle, on comptait dans les années 1880 plus de 200 constructeurs dans la région lyonnaise. Toutes ne firent pas bonne fortune, mais certaines marques lyonnaises dont Rochet-Schneider [7] surent compter parmi les grands constructeurs où pionniers mondiaux. L’automobile compte ainsi parmi les fiertés industrielles du XIXe et XXe siècles à Lyon, constitutives de l’identité de la ville comme la chimie ou le textile.

Edouard Rochet, mécanicien, fabricant de bicyclettes, s’associe au début des années 1890 à Théodore Schneider dans une entreprise de construction de bicyclettes. Deux ans plus tard, les associés imaginent de concevoir un véhicule automobile. Rochet conçoit et teste un premier modèle entre 1894 et 1895, puis de nouvelles versions sont réalisées la même année (aujourd’hui probablement au musée Henri Malartre) Pour se lancer dans la production en série, ils acquièrent vers 1896 (ou peut-être en 1892 en fonction des sources) un terrain dans le quartier de la Villette ouvrant sur la rue Paul Bert (n° 202) et la rue Corne de cerf (n° 96, 98 ou 100 en fonction des sources ; aujourd’hui n° 94 bis rue Maurice Flandin) sur lequel est rapidement construite une usine, siège de la société anomyme qu’ils fondent alors : la Société Lyonnaise de Construction Vélocipédique et Automobile Rochet-Schneider.

Le site Rochet & Schneider Villette se compose de 2 corps de bâtiment : une partie située au n° 202 rue Paul Bert, et un atelier sis au 94 bis rue Maurice Flandin.

Le bâtiment situé au 202 rue Paul Bert

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Le 202 après sa démolition, le 26 octobre.

Il était occupé à l’origine par des bureaux au rez-de-chaussée et par un logement au 1er étage habité jusqu’en 1906 par la famille Rochet. D’après des vues aériennes des années 1970, un immeuble de trois étages occupait le front de rue, en forte saillie par rapport au n° 200 / 200 bis (immeuble voisin, à droite sur l’image, construit entre 1911 et 1935 et en passe d’être également démoli). Dans le prolongement de cet immeuble de trois étages se trouvait un édifice plus bas, comportant deux travées en couverture de type shed, et occupant le reste de la parcelle.
Du 202 rue Paul Bert demeure uniquement ce dernier édifice, désormais fermé par un mur pignon en ciment percé d’une porte et d’une fenêtre. L’immeuble de trois étages a quant à lui été démoli lors d’un alignement de voirie avant 1979 ; il était avancé pratiquement jusqu’au centre de la rue Paul Bert actuelle.

Les locaux au 94 bis de la rue Maurice Flandin

Ils s’étendent sur une surface approximativement carrée, de 30 m d’arête environ (soit 956 m2) Le gros oeuvre est en béton mâchefer (matériau à base de résidus industriels de combustion de houille, procédé de construction très largement employé au XIXe et XXe siècles) La toiture en shed [8] possède six travées de 5,50 m, dont le faîtage atteint 7,85 m. La charpente en bois est tendue à l’aide de tirants métalliques, et reprise par des piliers de bois. La couverture est en tuile mécanique et en verre. A l’est de la travée la plus au nord se trouvait une grosse chaudière datée de 1898, légèrement encaissée dans le sol et dont la cheminée d’une quinzaine de mètres dominait le site.
Le volume de l’usine était séparé en deux espaces par une cloison à bandeau vitré : l’un au nord de l’usine, sous deux travées de shed où se trouvait la chaudière ; le second sous les quatre travées restantes, comportant au nord et au sud deux mezzanines en bois larges d’une travée chacune, et reliées entre elles par une galerie vitrée, diposée le long de la paroi est.

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Le 28 octobre, le début de la destruction offre une vue en écorché inédite sur la structure de l’édifice.

Il est donc possible que l’usine actuelle soit un second état bâti de la parcelle, édifié en tout ou partie après 1898. Deux vues du fond photographique de la Fondation Berliet, que Pierre Pouzet date de 1897 [9], montrent une usine apparemment plus petite, couverte d’une toiture à deux rampants ménageant un éclairage zenithal par une verrière au faîtage. La charpente en bois repose sur des pilastres plaqués contre le mur et sur des consoles en bois. Peut-être s’agit-il de vues du premier site avenue de Saxe, mais le constructeur n’y aurait pas fait de production en série comme le montre la photo.
En outre, un permis de construire conservé aux Archives municipales fait état d’une demande de la Société lyonnaise des vélocipèdes et automobiles Rochet & Schneider en janvier 1898, accordée en mai de la même année, « d’exhausser un bâtiment pour atelier et percer une croisée dans la partie existante rue Corne de cerf n° 96 [...] ». Le croquis fait état alors d’un mur existant long de 11,10 m, haut de 6,50 m, muni d’un portail qui serait exhaussé par deux pignons en shed. Les éléments d’archive n’évoquent que deux travées de la parcelle sans nous éclairer sur la nature et l’origine du reste du bâti.

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Le 3 novembre, c’est définitivement trop tard !

Notes

[1Il apparaît d’ailleurs, renseignement pris, que l’aménageur aurait eu le soin de procéder à un relevé de l’édifice avant sa démolition, de manière à le reconstruire « à l’identique » dans le cadre de l’espace vert programmé à cet endroit

[2DELAS, Bruno (dir.). Zoom Rive gauche, Lire la ville en creux et en relief - Lieux, sites et acteurs du patrimoine. Mission site historique de la ville de Lyon, sd (2004), p.113.

[3Dont rappelons le, seule la façade sur la rue Feuillat est recensée à l’inventaire des monuments historiques.

[4Contact : amaliap arobase voila.fr

[5Des photographies en noir et blanc, vues intérieures de l’usine en 1899, sont consultables à la Fondation de l’automobile Marius Berliet : références 318162 et 318162 cl 1 à 6 notamment.

[6Par ordre chronologique :
- Référencé en 2001 à l’inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, par la DRAC Rhône-Alpes et la Ville de Lyon.
- Signalé en octobre 2003 à Patrice Béghain, adjoint délégué à la Culture de la Ville de Lyon, et transmis en novembre 2003 à Gilles Buna, adjoint délégué à l’urbanisme.
- Signalé en 2004 dans Zoom Rive gauche publié par la mission Site historique de Lyon, Ville de Lyon.
- Sujet en juillet 2004 d’un article dans Tout Lyon - Moniteur judiciaire réunis, par Eric Seveyrat.

[7« On peut dire qu’au début du siècle, la marque Rochet-Schneider comptait parmi les dix principales marques mondiales ; ses usines étaient des plus modernes et mieux équipées [...], ses produits parmi les plus robustes et les plus performants. Elle avait des constructeurs licenciés en Suisse, en Italie, en Belgique et une grosse représentation aux USA. A cette époque l’automobile Rochet-Schneider était appelée par les journaux « la Rolls Royce de Lyon. » [...] » peut on lire dans le livre de Pierre POUZET cité en note 8.

[8toiture en shed ou toiture à redans : toit en dents de scie composé d’une succession de combles à deux versants d’inclinaisons différentes, le plus incliné étant en général vitré et tourné vers le nord (dans l’hémisphère boréal)

[9POUZET, Pierre-Lucien. Rochet-Schneider, un grand constructeur d’automobile à Lyon. Ed. Lyonnaises d’art et d’Histoire, 1993.

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