Chili : la contestation ne s’arrête pas à l’éducation

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Actuellement, au Chili, un vent de contestation sans précédent balaye les rues et bouleverse les esprits. Actuellement, en France, on ne sait rien de tout cela. Les médias parlent, tout au plus, de l’incontournable Camilla Valejo (plus pour son coté belle que rebelle) ainsi que des violences commises lors des marches étudiantes . Jamais le problème de fond n’est abordé, à croire que les sursauts de la bourse et les turpitudes de DSK soient bien plus importants. On ne feindra pas l’étonnement, car depuis longtemps maintenant les médias rendent important les choses intéressantes au lieu de rendre intéressantes les choses importantes. Pourtant, depuis la fin de la dictature de Pinochet, c’est la première fois qu’un tel processus de contestation voit le jour au Chili, tant par l’ampleur du mouvement que par l’élargissement des revendications. Petit tour d’horizon (modeste) du problème en question :

La contestation a vu le jour il y a 5 mois et tenait pour principal sujet le système éducatif. Le Chili est, pour un étudiant, le deuxième pays le plus cher du monde en matière d’éducation (derrière les Etats-Unis). Ce système date de la dictature expérimentale de Pinochet et n’a quasiment pas bougé depuis. A titre d’exemple, une année a l’université, qu’elle soit publique ou privée, coûte entre 3000 et 6000 euros. Ces chiffres sont en constante augmentation et sont à mettre en corrélation avec le salaire minimum, qui est de 270 euros. Les universités publiques n’en sont pas vraiment puisque 10% seulement de leur budget provient de l’État (dans les pays de l’OCDE la moyenne est de 85%). Le Chili ne manque pourtant pas de ressources puisque sa croissance s’élevait à 9,8% au premier trimestre 2011, mais seuls 4,4% du PIB sont consacré a l’éducation, bien en deçà des 7% recommandés par l’UNESCO.

A ce stade intervient l’endettement comme moteur du système économique. 70% de la population possède un crédit à rembourser. Certains étudiants contractent un crédit sur 20 ans avec des taux d’intérêts montant jusqu’à 6%. La majorité des étudiants travaillent donc en même temps que leurs études, certains ont un emploi du temps de plus de 80h par semaine, on peut facilement imaginer l’impact que cela peut avoir sur l’assiduité. En résumé les études servent a acquérir un travail qui permettra de…rembourser les études ! Le modèle néo-libéral s’est totalement engouffré dans le système éducatif, a tel point qu’une université est reconnue a l’aune de ce qu’elle coute et non de son efficacité. Autre point de contestation en relation direct avec les autres : les profits réalisés par les institutions scolaires. La loi stipule clairement qu’aucun profit ne doit être réalisé par une université , les excédents devant être réinvestis en leur sein. Pourtant, les universités contournent la loi et sont un marché comme un autre, accueillant entreprises et fonds de pension et dont les étudiants sont des marchandises. Ce qui n’est guère surprenant quand on sait que plusieurs ministres, dont celui de l’éducation, ont des intérêts purement financiers dans certaines universités privées.

Plus encore, ceci est a inscrire dans un climat général ou, malgré une excellente croissance économique (le PIB a augmenté de 4,1% en 15ans), aucune réductions des inégalités sociales n’a vu le jour. Si le chômage a chuté a moins de 10% c’est que de multiples boulots précaires ont vu le jour. Ainsi, malgré les apparences, le fossé entre les classes aisées et l’ensemble des travailleurs s’est accru. La pauvreté de masse augmente de manière inflexible, près de 15% des chiliens vivent sous le seuil de pauvreté fixé par les Nations Unies (et plusieurs millions d’habitants sont juste au dessus). Il n’y a qu’a faire un tour dans les environs de Santiago ou de Valparaiso pour s’en rendre compte, les zones d’habitats en tôle (pour ne pas dire bidonville) sont légions comparé a un centre-ville très développé architecturalement et, par extension, économiquement. Ce qui fait qu’aujourd’hui, les inégalités, plus que l’éducation en elle-même, sont devenues le point central de la contestation.

En effet la demande pour une éducation gratuite et de qualité s’est muée avec le temps en demande citoyenne pour des changements constitutionnels. Ce qui n’existait pas dans les premiers temps car cela demandait un processus d’apprentissage pour, d’abord, comprendre le mode de fonctionnement du système politique et la manière dont sont gérées ses structures. Si cela est devenu possible, ce n’est pas tant dû a une singularité historique qu’a l’aboutissement de l’évolution intestine des différentes fédérations étudiantes. Car, depuis plus de 100 ans, elles assignent une importance capitale a la prise de décision par la base, à la rénovation constante de ses dirigeants, à la capacité d’adhésion de ses programmes ainsi qu’à une bureaucratisation restreinte aux tâches les plus élémentaires. Suite a cela les fédérations disposaient donc d’une ossature suffisamment solide et d’un réseau informatif développé pour qu’une prise de conscience étudiante, couplée d’une formidable capacité de mobilisation, aient pu voir le jour.

La mobilisation intervient de plus sur un terrain fertile, ou les contradictions du système politique chilien sont mises a nues, tout comme ses limitations et son incapacité à répondre au problème posé autrement que par la répression. Car la droite chilienne au pouvoir ne peut plus anesthésier le mouvement, comme l’avait fait celui de M.Bachelet lors de la “révolution pinguine” en rejetant la faute sur la droite, ce qui la rendait in-accusable. Le gouvernement actuel de Piñera concentre en effet tout le pouvoir et se révèle orgueilleux dans sa posture idéologique, ce qui est logique car il incarne la continuation directe de l’actuel modèle néo-libéral. Les citoyens ont conscience d’être exclu du système décisionnel politique et voient leur champ d’action atomisé, l’individu primant sur le collectif et l’institution sur le mouvement. C’est ce qui explique donc dans un deuxième temps le mouvement : le fait que les inégalités soient engendrées par un processus volontaire qui ne cesse de se perpétuer et qui, plus qu’avant, est visible par l’ensemble de la société.

D’autres revendications, d’apparence plus particulières et ciblées, se sont greffées au mouvement. Mais toutes ont pour trait commun une dénonciation et une remise en cause des inégalités sociales. On a ainsi pu voir des revendications concernant le barrage hydroélectrique HydroAysen, devant être construit en Patagonie et illustrant parfaitement la mainmise des capitaux étrangers sur les aspects cruciaux de la vie sociale et environnementale. Mais aussi des slogans de soutien a l’EZLN, d’autres réclamant le droit a la dignité et a l’indépendance du peuple Mapuche ou encore ceux soutenant les travailleurs de Codelco en lutte pour éviter que l’entreprise minière publique de cuivre (le “phare de l’industrie chilienne”) ne tombe entre les mains d’investisseurs privés.

Tous ces conflits sociaux coïncident avec une opposition politique quasi-inexistante (un peu comme le PS vers chez nous) couplé à un gouvernement au plus bas des sondages (un peu comme l’UMP vers chez nous…) . Le discrédit de la classe politique dans son ensemble n’est pas une surprise quand on sait que sa seule réponse aux conflits, outre la répression, est de poursuivre la privatisation du pays tout en vantant les mérites du marché. Le cas chilien fait évidemment écho a bien d’autres pays dont les problèmes structurels sont du a la mainmise d’un système totalisant la vie des citoyens, ce qu’on appelle par un doux euphémisme la création du consensus. La seule différence étant que les Chiliens, ayant déjà fait l’amer expérience du libéralisme sous la dictature de Pinochet, se montrent plus conscients des répercussions que peuvent avoir des privatisations a grande échelle (un parallèle pourrait en ce sens être établi avec la jeunesse grecque). Cela les rends de même moins apathiques et plus combatifs. Reste a savoir si le conflit trouvera une issue favorable au changement, dans le sens social du terme…

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  • Le 3 novembre 2011 à 15:05, par Zog-zog

    http://www.globenet.org/archives/web/2006/www.globenet.org/horizon-local/dial/2044.html Sur les inégalités au Chili.

    http://www.bibliomonde.com/ Une fiche globale et générale sur le Chili (économie, démographie, etc)

    http://www.ilo.org/public/french/revue/download/pdf/s4_mesalago.pdf Sur la protection sociale et les disparités au travail du chili (chercheur a l’OIT et au BIT).

    http://www.oecd.org/document/35/0,3746,fr_2649_39263238_48645475_1_1_1_1,00.html Toutes les statistiques de l’OCDE sur l’éducation.

    Je suis aussi allé sur le site l’UNESCO mais je ne retrouve plus la page exacte... D’autres chiffres ont tout simplement été trouvé sur le petit journal de Santiago, sur les tracts, dans le monde diplomatique chilien (sur tout ce qui concerne les fédérations étudiantes), en conférence étudiante, en parlant avec des manifestants ou même...dans le guide du routard ! Des que les infos convergeaient pour moi c’était bon, car les seules sources des tracts sont des liens vers d’autres tracts... Certains chiffres ne sont pas sur a 100%. Par exemple sur le salaire minimum l’organisation internationale du travail je crois le cite a 120.000pesos (180euros) alors que tous les chiliens que j’ai rencontrés me parlaient plutôt de 180.000pesos (270euros) j’ai donc préféré, dans le doute et pour ne rien exagérer, citer ce dernier chiffre. D’autres sont impossibles a certifier de maniere dirais-je « officielle », par exemple sur ce que coute une année a l’université la plupart des journaux (qui sont plus ou moins tous de droite) du Chili minimise ce cout en en calculant une moyenne qui intègre les étudiants Mapuche (pour qui l’éducation est gratuite). J’ai évidemment préféré ne pas me servir des pages gouvernementales pour tout ce qui est des chiffres (au cas ou...). Quant aux étudiants bossant jusqu’à 80h par semaine et ayant contracté un crédit sur 20ans a 6% j’en ai personnellement rencontré mais, la encore, je ne dispose pas de preuves concrètes comme des relevés bancaires !

    C’est vrai que ca ne fait pas très sérieux j’aurais du mettre les sources des le départ, mea culpa. Je prépare un article sur les inégalité au Chili qui permettra de mieux se rendre compte de la situation catastrophique du pays au niveau social. Cette fois-ci je tacherais de citer mes sources ;)

    ps : @Stef : non il me semble que c’est bel et bien, telle quelle, une phrase de Serge Halimi (phautes d’ortographes en plus !)

  • Le 3 novembre 2011 à 11:42, par @Rastaquouère

    D’ailleurs les auteurs d’articles sur Rebellyon reçoivent sur le mail avec lequel il se sont inscrit sur le site tous les commentaires qui sont postés sous leurs articles (y compris ceux posté avant publication dans l’interface collaborative)

  • Le 3 novembre 2011 à 10:05, par @Rastaquouère

    Salut
    EZLN : Ejército Zapatista de Liberación Nacional (soit Armée zapatiste de libération nationale)
    - page wikipedia

    Pour les chiffres l’auteur de l’article pourra surement te répondre.

  • Le 3 novembre 2011 à 09:38, par Rastaquouère

    Plus qu’un commentaire qu’un complément d’info.
    * Que signifie le sigle EZLN ?
    * Beaucoup de chiffres sont mentionnés, qu’elles en sont les sources.

    Merci pour l’article !

  • Le 2 novembre 2011 à 19:00, par stef

    merci pour cet article ; effectivement je découvre la situation au Chili

    dans l’intro, il faut comprendre : « les médias rendent importantes les choses inintéressantes au lieu de rendre intéressantes les choses importantes », n’est-ce pas ?

  • Le 2 novembre 2011 à 12:32, par Alamedas

    Je vous proposé des portails en espagnol
    http://www.piensachile.com
    http://www.elclarin.cl
    http://www.mapuexpress.net

    Aicalment
    Hector

  • Le 1er novembre 2011 à 22:20, par Zog-zog

    Malheureusement je ne connais aucun site en francais... si quelqu’un en connait un je suis preneur ! Je me suis aidé du monde diplo de la bas pour rediger l’article ainsi que des témoignages sur place. Je crois que la ville de santiago dispose d’un journal en francais, je ne sais plus le nom du site mais avec un petit moteur de recherche ca devrait aller comme sur des roulettes ! Par contre c’est pas ce qu’il y a de plus a gauche comme journal mais c’est déja un début. Sinon il y a aussi un groupe fesse de bouc qui s’appelle « Lyon apoya a los estudiantes chilenos por la educacion publica y de calidad » qui publie régulierement des liens (la plupart du temps en espagnol...). Mais meme la bas, a part le journal « the clinic » (et encore) il n’existe pas de grosse plate-formes d’information qui traitent le sujet correctement, par contre il y a une myriade de petits sites internets...en espagnol bien sur !

  • Le 1er novembre 2011 à 18:55

    http://hommodolars.org/ qui correspond à Indymedia pour le CHili.

  • Le 31 octobre 2011 à 13:10

    article cool je trouve.

    Est ce que tu aurais (ou d’autres) deux trois liens / pistes pour suivre la lutte chilienne ?

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