Cortèges polic(i)és ou manifestives

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Une manifestation, on voit bien ce que c’est : un défilé plus ou moins rythmé, avec son cortège bien rangé, bien ordonné (chacun à sa place selon sa dignité, par syndicat, par parti, ...) Cette mise en ordre est à la charge d’une instance plus ou moins musclée selon les cas : le Service d’Ordre ( SO) Un SO définit l’intérieur et l’extérieur de la manif, il canalise et découpe la foule en formant des chaînes ; il sert de guide et impose les cadences de défilement ; le SO est sensé aussi assurer un contact avec les flics et participer au travail de maintien de l’ordre public ; le SO au sein du cortège et la police plutôt en dehors...

En déployant toute cette activité, le service d’ordre accomplit une opération miraculeuse de conversion des corps déambulants en chiffres, en nombre susceptible de donner du poids à tel ou tel mot d’ordre [1]. En entrant dans ce bon compte « démocratique », les manifestantEs sont dépossédés de leur puissance d’agir comme de leur aptitude à dire le sens de leur action...

Et les manifestives alors ? Eh ben c’est un peu le contraire, ça correspond à un débordement du cadre ordinaire de la manifestation. L’enjeu n’est plus le remplissage numérique d’une forme prédéfinie, mais justement la définition d’une situation manifestive, à partir des actions qui vont s’y composer, s’y inventer... Depuis 1998, une demi douzaine de street-parties et autres manifestives ont eu lieu sur l’agglomération lyonnaise [2] ; elles ont combiné des interventions diverses, de la fanfare au son techno, en passant par les performances théâtrales, les séquences jonglage ou les grandes migrations d’échassierEs... La forme de la manifestive dépend chaque fois de ce qui s’y fait, pratiquement : elle consiste en l’ouverture d’un espace de possibilité qui doit s’auto définir en actes. Il y a toujours débordement au sens au moins d’une ouverture radicale à la contingence, ouverture qui se traduit par le refus d’organiser formellement un service d’ordre. À la place, il y a plutôt des médiateurs et médiatrices, des éclaireur/euses monté-es sur roulettes et surtout on mise sur les capacités d’auto organisation de la manif.

Comme mode de désorganisation spécifique, la manifestive vise à créer une situation qui rend possible des pratiques d’action directe : graphes, sabotages de distributeurs bancaires comme lors de la journée sans achat en 2003, détournements de publicités et réaménagements divers de l’espace urbain... Si tou-tes les manifestant-es peuvent s’associer à ces pratiques dans le cours même de la manif, les actions sont le plus souvent impulsées au départ par des groupes d’affinités déjà constitués [3] ; autrement dit les manifestives se différencient des manifs sous format « social triste » également du point de vue de leur articulation et de leur dynamique : aux cortèges bien ordonnés et rangés sous tel ou tel mot d’ordre s’oppose cette articulation en groupes mobiles avec leurs trajectoires et leurs vitesses propres, qui mettent en acte de la politique pour faire de la rue autre chose qu’un espace décoré par la pub, réglé par l’échange marchand et selon le bon ordre policier, pour faire en sorte qu’autre chose puisse arriver qui fasse la part belle à tou-tes...

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Notes

[1Par exemple, l’UNEF qui s’est occupée de cadrer les récentes manifestations lycéennes (sur la base d’une collaboration active avec la police) a réussi à transformer la possibilité d’un débrayage réel des établissements, la possibilité d’une véritable rupture avec l’ordre ordinaire, en une série de score pseudo électoraux : ce sont ces chiffres qui seront égrainés pour dire la réussite ou l’échec, l’effectivité des manif lycéennes (« 16 000 lycéens contre la loi Fillon » puis « 4 000 », puis « 1 000 »...). Pour cela, il a fallu évidemment « empêcher les débordements » en essayant livrer les « auteurs de trouble » aux « forces de l’ordre »...

[2Pour une ville sans voiture en 1998, fête des fous et des folles intergalactique de 2001, contre les violences policières en 2002, contre la LSQ, pour la journée sans achat en novembre 2003 et dans le cadre du festival des résistances au printemps 2004. On pourrait presque faire rentrer dans le lot la manif affichage libre de 2001, les déambulations récentes de Non à Big Brother et autres Guérillas jardinières...

[3Sur cette notion de « groupe d’affinité » ou de « groupe affinitaire », voir en particulier l’excellent article « des yeux pour pleurer d’accord ...mais quand est ce qu’on rigole ? », dans le Popouri n° 5 d’octobre 2003.

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