Grand stade de Décines : Contribution à la critique d’une dépossession

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1 complément

La critique du grand stade peine à dépasser le cap du bon sens et de la morale et la lutte contre sa construction reste par trop confidentielle. Pourtant l’OL Land apparait, sous nos yeux ébahis, comme le résultat d’un vaste processus de dépossession qui concerne tout le monde.

La beauté, la violence et le plaisir du football reposent sur la règle de la main défendue. Cette loi est une production humaine et fonde un jeu de relations entre les individus qui y participent, au succès planétaire.

Cette amputation symbolique nécessite de travailler son jeu de jambes, ou suppose une maîtrise des mouvements du pied qui n’est pas donnée à tout le monde. Le champion est celui qui appartient à la communauté et parvient à s’extraire avec talent de la destinée quotidienne, ici de se priver de l’usage de la main. Il conquiert un droit différent par sa force de transgression des règles naturelles partagées par tous. Mais toujours dans le football, force reste à cette loi acceptée parce que résultat de la collectivité.

Les moins forts participent volontiers depuis les gradins en tant que supporters trépignant et donnant de la voix. Le football est dans ce cas le résultat d’une organisation humaine où chacun peut trouver sa place. L’équipe est la figure de cette organisation et lui reste soumise. L’ensemble se constitue une légende : le coup de patte magique de Juninho (on en est pas encore à la main de Dieu).

Le professionnalisme entérine la séparation des héros et des spectateurs, mais le public suit, car il a pris possession des lieux. C’est encore son équipe, et parfois il joue le rôle de 12ème homme, comme on l’a si souvent dit de Saint Étienne.

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1. Le théâtre

Gerland est un quartier extrait d’une zone humide par la raison industrielle dont le stade est le couronnement local. Cette espèce de palais aux courants d’air était éloigné des lieux de vie d’alors et Gerland a été longtemps un quartier interlope jusqu’à ce que l’extension progressive du centre ville, l’abandon des friches et la création d’un paysage propre, permette aux masses d’apprivoiser l’arène pour finalement s’en saisir comme lui appartenant, probablement sous le mode de la gentrification comme on le verra plus loin.

De son côté, Décines, comme mélange hétérogène de rurbanisation tranquille et d’éloignement des quartiers populaires où on se les rouille, n’a jamais fait partie des plus beaux villages de France mais n’a jamais demandé non plus à accueillir le stade, bien au contraire.
Déchirée par la rocade est, la ville offre il est vrai, pour cette raison, quelques charmants terrains vagues propices à ce genre de projet. Elle offre aussi des espaces agricoles et naturels, en particulier la butte qui vaut surtout pour sa vue imprenable sur « Babylone ».
Quelques agriculteurs, dont la critique de l’industrie agro alimentaire ne semble pas avoir été la préoccupation principale, et qui pour certains avaient peut être déjà vendu leurs terrains en rêve à prix d’or, complètent le tableau.
Malgré cela, et c’est le plus important, les habitants se sont tant bien que mal approprié leur cadre de vie même, de notre point de vue, sur un mode renversé.

2. Les acteurs et la mise en scène

Dans un rapide aperçu, rappelons comment les différentes formes pratiques de l’économie politique organisent leur entreprise de dépossession des individus, du produit de leur activité sociale, quelque soit son état préalable.

Le projet de l’OL Groupe est de s’approprier non seulement l’équipe de foot, ce qui est déjà fait, mais également le lieu des rencontres et l’ensemble qui l’accompagne. Il s’agit pour ses promoteurs de recréer l’ambiance présente autour des matches, et de la plier dans un lieu unique qui lui appartiendrait, étant donné que l’ambiance unique qui n’appartient qu’à ses acteurs lui échappe et surtout les €uro$ qui y sont dilapidés les soirs de fête.

Le grand stade se présente comme un lieu convivial et serein. Un argument de bon sens en sa faveur et repris par le maire de Lyon, consiste à démontrer que Gerland y gagnera en tranquillité : finies la congestion automobile, les bagarres entre supporters bourrés, moins de prostitution et de petite délinquance…
Mais l’argument massue est bien sûr la préparation de l’Euro 2016. La déclaration par l’Etat de l’intérêt général du projet sur Décines active le zèle des collectivités locales et territoriales. Il en va de la compétitivité internationale et de la croissance de la ville, de l’honneur du pays tout entier. Nous laissons à d’autres le soin d’examiner la « collombitude ».

Aulas d’abord est un pitoyable pantin animé par les volontés de la famille du défunt empire Vivendi. Un pied dans le béton, l’autre dans l’industrie Pathé du divertissement. N’en doutons pas, le cauchemar de cet individu survitaminé reste l’OPA inamicale d’un émir venu blanchir son pétro-fric.
Le bétonneur officiel des projets inutiles vient ici aussi et déploie des trésors d’ingéniosité pour inviter la nature dans le parking du stade et sauvegarder le crapaud et le blaireau, mais il n’aurait finalement pas les moyens suffisants pour participer à l’investissement.

La chambre d’Agriculture fait de son mieux pour exproprier-spolier les parcelles en activité, en contre partie d’une aumône conséquente et pour accompagner la valorisation de la délocalisation.
Les transports publics sont sollicités et concoctent une usine à gaz pour les déplacements.
La mairie de Décines, prive de parole les habitants et assure la désinformation, en particulier au niveau de l’emploi.
La police veille et est sortie du chenil pour déloger les habitants de la butte.

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3. Le spectacle

L’OL Land se définit comme un centre de vie et de loisirs. Entendons par là que poussé par la misère ambiante et le désir de s’en soulager un tant soit peu, on vient dans un tel endroit pour s’y acheter une compagnie, consommer sa relation à l’autre, et on s’en va la bourse vide, animal triste. Le nom de l’OL Land résonne comme celui d’un bordel.
Au sens strict, il ne serait pas surprenant d’apprendre que le syndicat des travailleurs du sexe vienne ces jours frapper à la porte pour demander un dédommagement des préjudices subits par la délocalisation du stade de Gerland et une participation au nouveau complexe, bien sûr au prix d’un effort de productivité garantissant la sécurité de l’emploi malgré l’importation massive de bombasses européennes.

Par ailleurs on imagine l’ambiance aux Lumières : musique au kilomètre, cartes de crédit surchauffées, vidéo protection rapprochée… Le public ne viendra pas supporter son équipe dans ce non lieu, mais passera voir un match de foot dépassionné comme on visite Center Park ou le Futuroscope. Qu’importe, puisque c’est le passage qui crée la richesse marchande bien plus que l’agglutination ou le stationnement improductif susceptible de générer des rencontres amicales ou hostiles et donc des idées échappant au système.

Par ailleurs, selon une rumeur qu’il convient de vérifier, le Ninkasi, temple de la bière où le pote Gérard a enterré sa vie de looser en 2001 et qui se plaint des odeurs de kebab qui envahissent sa terrasse les soirs de manifestations, aurait également fait part de sa candidature à rejoindre l’OL Land. Et selon d’autres sources douteuses un projet d’implantation d’un héliport du côté de Bron a également été déposé.

4. Les spectateurs et les trouble-fête

L’avènement du grand stade ne suscite pas d’enthousiasme particulier dans la population de l’agglomération mais la critique dépasse rarement le cap du bon sens et de la morale : absence de concertation, nuisances environnementales, soupçons de corruption, fiscalité accrue, etc, et la contestation du projet se disloque sur autant de domaines.

La cheville ouvrière de la lutte contre la construction du grand stade est sans conteste le collectif citoyen Carton Rouge. Depuis le début il s’est emparé du problème et n’a depuis cessé de dénoncer le projet. Par l’intermédiaire de son avocat dont la réputation n’est plus à faire, il a déposé de nombreux recours en demande d’annulation sur certains aspects du projet qui pouvaient être contraires à la loi. Aujourd’hui, des travaux continuent alors qu’ils ont été rendus caducs par jugement du Tribunal Administratif.
Cette association regroupée avec d’autres dans les Gones pour Gerland a la légitimité de la proximité, cependant son action critique reste dans le domaine local au niveau de la citoyenneté, du tripatouillage politico financier et du développement durable, sans remettre en cause et en prenant par exemple pour acquis le principe de concurrence qui permet de justifier le projet alors que la concurrence n’est pas un état de fait mais une représentation d’un lien social qui cherche à se faire passer pour naturel et qui constitue ainsi un moment de dépossession.

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L’activité positive des Fil(le)s de Butte est d’avoir occupé des parcelles concernées par la construction du stade et d’y avoir engagé leur vie de manière exemplaire. La tribu porte une critique plus générale sur le bien être, la liberté, la destruction de la nature et l’aliénation de l’espèce humaine par l’argent et le profit et est en rupture complète avec le système. Ils dénoncent le gaspillage alimentaire, proposent la réduction de nos besoins et pratiquent la récupe.
Si le gaspillage alimentaire constitue un véritable scandale et qu’un effort est possible pour en limiter l’ampleur, il serait pourtant opportun d’en rappeler l’origine pratique pour éviter le défaitisme induit d’une fatalité que serait l’espèce humaine.
Le travail salarié dépossède les individus du produit de leur travail et par conséquent de l’échange de ces produits qui poursuit une activité autonome selon les lois de l’économie dont l’objectif est uniquement de faire d’une somme d’argent une plus grosse somme d’argent, tandis que la satisfaction des besoins représente, au mieux, un effet secondaire et nécessite un traitement politique d’humanisation. Dans ces conditions où la vie est dégradée au rang de moyen pour assurer la valeur des choses, comment trouver une adéquation entre besoins réels et production ?

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Le campement a été promu en ZAD par effet NDDL. A la base, les militants du collectif de soutien aux opposants à l’aéroport de Notre Dame des Landes luttent pour la défense des terres agricoles et contre leur destruction par la multiplication des infrastructures inutiles. En même temps la ZAD se veut d’être un lieu d’expérimentation à vivre ensemble, à cultiver la terre, à être plus autonome vis à vis du système, et la lutte contre l’aéroport s’est posée immédiatement comme partie d’un tout : on ne peut en régler un détail, ici l’abandon du projet, sans devoir transformer la totalité, ici les conditions qui permettent l’apparition de tels projets, le monde du stade ou de l’aéroport.
Au commencement, la ZAD est un furieux désir de rencontrer l’autre qui se présente dénudé de ses rôles sociaux traditionnels et qui nous parle. Bien plus que la représentation théorique d’un rapport au vivant et la manière de le vivre qui constituent nos différences, c’est la communication qui fonde la ZAD car il est moins important de savoir à qui appartiennent les idées que d’en éprouver l’usage pratique. Rhône NDDL a multiplié les contacts vers ceux qui subissent et combattent des nuisances et pense que la lutte contre le stade n’est pas une priorité par rapport à d’autres comme par exemple le gaz de schiste, mais qu’elle est pour ici un enjeu stratégique.
Ce collectif récent qui a parfois penché dans le militantisme s’élabore peu à peu un vécu comme meilleur moyen d’échapper au piège de la sollicitation politico-économique qui produit sa critique en même temps que chaque nouveau projet ou marchandise.

Les organisations institutionnelles de gauche qui ont posé un orteil dans la contestation du stade possèdent une force de mobilisation par le nombre et la médiatisation. Elles constituent cependant le ventre mou de la mauvaise conscience car personne n’ignore de nos jours que c’est une aberration de vouloir améliorer l’économie politique pour la rendre plus éthiquable. Bien plus, toujours à la recherche de représentativité raisonnable auprès de la gouvernance mondiale, ils proposent aux individus de participer à leur propre dépossession, ici comme ailleurs. Leur seul misérable objectif serait de déboulonner Gérard le cumulard.

De son côté le radicalisme politique lyonnais a surtout gardé la tête dans son cul à propos de cette affaire, chaque groupuscule étant piégé et donc trop occupé à défendre son bout de trottoir de la contestation. D’ailleurs Gérard se félicite de cet immobilisme et peut de cette manière poursuivre sa dynamique de gentrification avec ce pacte de non agression, cette caution socialo libertaire.
Les saucialo libertaires se recrutent trop souvent parmi des individus faciles à promener, par exemple contre les anti-mariage gay, qui manquent de distance sur la dépossession. Il est fort à parier que pour ce dernier cas le problème ressurgira plus tard sous la problématique d’un dessaisissement du vivant.
Enfin nous devons nous interroger sur l’enchainement qui a conduit certains radicaux à mémoriser le 21 octobre 2010 comme date anniversaire du mouvement contre la réforme des retraites. Cette date signifie au contraire pour nous celle de l’écrasement du grondement populaire par une violence policière indigne, dont l’objectif était de faire oublier le camouflet infligé à l’économie politique sous toutes ses formes par une insatisfaction rageuse qui a pendant deux jours imposé son rythme à la ville. Malgré le secours apporté aux nombreux jeunes émeutiers traduits en justice qui en avaient besoin, en dénonçant une atteinte aux droits fondamentaux, certains radicaux n’auraient-ils pas contribué à refermer le piège de la restauration des valeurs, synonyme pour nous de dépossession de la colère ?

5. « A sara düra »

La critique du grand stade reste aujourd’hui plutôt parcellaire et confidentielle, mais différents groupes d’individus se sont emparés du problème selon une organisation qui leur est propre dans laquelle ils engagent leur vie, ce qui est le meilleur moyen de limiter les concessions.
La dépossession est un rapport social d’appropriations en mouvement et son histoire n’est pas séparable de sa suppression.

L’insuffisance vis-à-vis de la dépossession est la chose la mieux partagée par les différents porteurs de la critique du stade, y compris par cet article qui pourrait être compris comme une énumération statique abusant de raccourcis approximatifs. Il raterait son objectif s’il ne permettait pas de comprendre que les catégories explicitées plus haut n’existent que rapportées au processus de dépossession, comme apparences actives, humaines, vivantes, et ne demandent en cela que leur dissolution par une pratique quotidienne ayant la critique du stade et du monde qui va avec comme camp de base, stratégiquement.

A nous d’imaginer un jeu dont la règle consiste à abandonner l’usage des multiples prothèses idéologiques que nous fourni l’économie politique pour survivre. Nous voulons construire notre légende qui pourrait être d’avoir infligé une défaite à la dépossession, un stade à zéro.

La dépossession se révèle d’une extrême banalité commune aux citoyens du monde qui l’expérimentent chaque jour au travail. Cependant la dépossession est une banalité qui ne veut pas dire son nom, consciemment ou pas, mais il apparait désormais possible que le stade soit à la portée de cette banalité.
En partant de cette banalité qui parle à tous, pourvu que ceux là disposent d’une faculté de rencontre comme préalable d’une capacité à critiquer la dépossession, par l’écoute, l’échange et le partage de cette douleur vécue individuellement par chacun au quotidien, en la déclarant enjeu public, nous pouvons reprendre possession de nos vies.
Par le plaisir d’être ensemble et la pratique de la parole nous surmonterons nos défaillances et nos malentendus qui nous entravent pour nous engager sur le chemin de la réappropriation.

Comme en amour, la rencontre authentique bouscule le devenir de la séparation, elle ouvre le champ des possibles et permet d’entrevoir la dépossession comme totalité.

P.-S.

Lire aussi sur rebellyon :
- Béton ou Révolution ? Le tronçon Ouest du périphérique lyonnais (TOP)
- Du TAV au TOP : contestation contre buldozer (synthèse des articles sur les projets pharaoniques en région lyonnaise)

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