Jean-Pierre Lanvin, infatigable activiste lyonnais

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De tous les combats pour la paix et la justice sociale, Jean-Pierre Lanvin est mort brutalement, à 73 ans, le 31 décembre 1997. Son parcours de vie fait vraiment partie des passions militantes de Lyon et bien au-delà.

Nous avions vu Jean-Pierre Lanvin le 22 décembre de cette même année 1997 participer à toute la manifestation contre l’assassinat du jeune Fabrice Fernandez, 24 ans, abattu à bout portant par le policier Carvallo au sein du commissarit de Vaise, le 18 décembre 1997. Depuis le parking de la barre de la Duchère où a eu lieu l’interpellation, la manifestation est descendue au commissariat de Vaise, rue Berjon, où nous nous sommes rassemblés alors que les policiers n’en menaient pas large, et est allée jusqu’à la mairie de Vaise, où Gérard Collomb, alors maire du 9ème arrondissement, a été hué par ses propos électoralistes malvenus dans cette circonstance aussi terrible.

C’est ainsi que seulement quelques jours après, nous avons été incroyablement surpris d’apprendre subitement le décès de Jean-Pierre Lanvin, d’une crise cardiaque, que rien ne laissait prévoir.

Mais à quoi servent les rêves
Sinon qu’ils se réalisent...

Jean-Pierre est né le 8 mai 1924 au sein de la famille du célèbre chocolatier Lanvin de Dijon. Mais, contrairement aux désirs de son pére, très vite il choisit de s’engager. A 16 ans, il participe au service civique rural (été 1941 et 1942, années de guerre), puis, à 20 ans, il entre dans la Résistance, avant de rejoindre les troupes de la France Libre où il côtoie en même temps que des camarades africains et maghrébins, la mort et la plus horrible des violences.

« Je passai l’hiver 1944-45 à guerroyer dans la neige et le froid en Haute-Saône, Alsace et Forêt-Noire, là où les Allemands résistaient encore et parfois reprenaient l’offensive. J’étais parti tout-feu-tout-flamme, je vis la boue, le sang... Ce qui enfin m’ouvrit la "comprenoire", ce fut l’absurdité d’une situation :
Après un combat rapproché, (j’étais mitrailleur sur une jeep de reconnaissance), je me suis retrouvé sous la tente d’un hôpital de fortune, assis à côté d’un jeune Allemand que j’avais blessé et qui m’avait blessé. Echange d’un regard... et de cigarettes en guise de calumet de la paix. »

L’expérience de la guerre le fit basculer dans la Non Violence active. Il marcha sur les traces de Gandhi, avec Lanza del Vasto et resta toujours un fidèle ami des communautés de l’Arche, tout en étant sans relâche un militant sur le terrain.

Durant la guerre d’Algérie, qui ne voulait pas dire son nom puisqu’on l’appelait pacification, Jean-Pierre s’engage aux côtés des Algériens en lutte pour l’indépendance. Il participe activement en 1957 au jeûne contre la torture (Appel à la conscience des Français) avec Lanza del Vasto, Bernard Gaschard et Pierre Parodi, à Clichy.

Le 11 avril 1958, c’était la mise sur pied en cachette de la bombe atomique française que voulait dénoncer l’action civique non-violente, quand ils ont forcé, avec Jean-Pierre Lanvin, l’entrée de Marcoule : « La première manifestation contre la bombe en France se déroula à l’intérieur même de l’usine atomique de Marcoule. » Son engagement pour la paix c’est en effet aussi la lutte contre le nucléaire civil et militaire : du nucléaire civil, on passe obligatoirement au militaire.

Il fut l’un des 30 volontaires à l’internement dans les camps pour "suspects" algériens emprisonnés arbitrairement, avec Joseph Pyronnet, de l’Action Civique Non Violente : « Pendant deux mois, nous nous présentâmes devant ces camps, en nous déclarant "tous suspects" et réclamant d’être, nous aussi, internés. Du camp de Thol, près de Pont d’Ain, au centre de tri de Vincennes et devant le ministère de l’intérieur, place Beauvau, nous fûmes "accueillis" rudement et, après des interrogatoires poussés dans les commissariats, dispersés dans les lointaines banlieues ou les campagnes alentour. »

« Ensemble il nous parut clair que nous avions mis en oeuvre une force "autre", une force fondée sur le refus, symbolisée physiquement par une résistance assise et silencieuse devant la police représentant le pouvoir. Une force qui pouvait s’exprimer de différentes manières : tantôt accrochés fortement par les coudes, nous résistions le plus longtemps possible aux contorsions des policiers qui voulaient nous séparer les uns des autres, et, une fois à terre, nous faisions "le mou" : il fallait nous porter un à un jusqu’au "panier à salade", dans lequel ils nous jetaient comme des sacs de pommes de terre. Dans les commissariats, quand Hamdani, le seul Algérien de notre équipe de 30, était traité à part, avec le mépris d’usage, alors nous ne déclinions qu’une seule identité : Hamdani. Ainsi, nous mettions en évidence ce que nous voulions démontrer : deux poids, deux mesures. »

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Une autre action non-violente, qui permit d’alerter l’opinion, le tint en haleine pendant la guerre d’Algérie, où certains refusaient d’aller : « Devant le désarroi des jeunes réfractaires et insoumis, nous avons ouvert des chantiers de service civil "sauvages" où ils furent accueillis au milieu des volontaires décidés à partager leur sort. Enchaînés ensemble à des monuments publics ou arrêtés sur place, la pelle ou la pioche à la main, les jeunes recherchés et les volontaires se trouvaient "embarqués" ensemble par la police ou les gendarmes. Arrivés devant l’autorité militaire, tous portaient le même nom, celui du jeune réfractaire. »

Il a fallu qu’il se batte encore longtemps pour que le projet de loi sur l’objection de conscience, que Louis Lecoin avait arraché avec sa grève de la faim démarrée le 1er juin 1961, soit effective, le statut n’étant promulgué que le 21 décembre 1963. Jean-Pierre Lanvin a fait partie, le 12 octobre 1963, d’une délégation à la préfecture du Rhône avec Bernard Clavel. [1]
Et c’est ainsi que par la suite les chantiers "sauvages" furent officialisés comme service civil des objecteurs.

Gardes du Fort, quelle est cette ombre
Qui caracole dans nos champs

Jean-Pierre Lanvin ne voulait pas de responsabilités au sein de l’entreprise familiale, il a juste accepté un poste de représentant de commerce : ça lui permettait au cours de ses tournées de vente de chocolat, de continuer à se faire messager de paix et d’apporter des informations des uns aux autres. Il ne partait que rarement tout seul dans la voiture. Il nous demandait à l’avance si certains devaient aller à Dijon, à Paris ou ailleurs. Le voyage avec lui était des plus agréables et c’était l’occasion de mettre en place des projets. Il en était de même quand nous passions le réveillon ensemble, autour de la fameuse fondue au chocolat, dans sa grande maison de St-Genis-Laval, toujours pleine d’amis, au sud-ouest de Lyon. Dans la bonne humeur, ses convictions restaient inébranlables.

Le 28 décembre 1970, Jean-Pierre a participé à l’occupation de l’église St Bonaventure, aux Cordeliers, à Lyon en protestation contre la condamnation à mort de trois basques, soupçonnés sans preuves de terrorisme, dans le procès de Burgos sous l’Espagne de Franco (13 autres basques ayant été condamnés de 12 à 62 années de prison par des officiers). Mais l’occupation de cette église ne dura pas longtemps, car au bout de deux jours le curé-même appela la police pour nous déloger et nous emmener tous en garde à vue. Cela faisait des lustres que la police n’était pas entrée dans une église en France, endroit protégé ; il a fallu que ce soit à Lyon que ce principe vole en éclat ! A la sortie de garde à vue, nous nous sommes repliés alors tous au temple de la rue Lanterne qui fut plus accueillant. L’opposition fut telle que les 3 condamnations à mort de Burgos ont été commuées en 30 ans de prison.

Le Groupe d’Action et de Résistance à la Militarisation (GARM) se crée à Lyon en 1970 et Jean-Pierre en est l’un de ses fondateurs avec Mireille Debard, Yvon Montigné, Dominique Arrivé, Jacques Lebeaux et bien d’autres... Il y eut tant d’actions sur Lyon avec le GARM pour faire connaître de tous la militarisation et ses secrets, pour la dénoncer, et soutenir les opposants, avec une analyse politique sérieuse et la plupart du temps dans une pratique humoristique, que l’impact a été d’autant plus important. Combien cela a été formateur pour des groupes qui sont nés par la suite. Le GARM soutient d’abord le renvoi et la destruction de papiers militaires, la suppression des tribunaux militaires (TPFA), puis prend le flambeau de la contestation nucléaire.

« Faire éclater au grand jour ce qu’on nous cache. » Pour que les gens de la région lyonnaise sachent, Jean-Pierre entra avec d’autres du GARM, deux années de suite, le 30 janvier 1971 et le 30 janvier 1972, par surprise à l’intérieur-même du PC atomique en construction du Mont Verdun (voir Rebellyon). Il est bien sûr dans l’organisation de cette fameuse marche contre le PC atomique du 19 juin 1971 avec 5000 participants de Lyon au Mont Verdun, menée par Théodore Monod qui se continua par une incroyable "fête de la paix" jusqu’au petit matin, à deux pas des militaires. Puis, un cheval de frise qui barrait un souterrain au Mont Verdun a été volé et rendu à son propriétaire, Michel Debré, ministre des armées, qui passait par là, à Lyon, aux Cordeliers, le 29 octobre 1971. Jean-Pierre n’y était pas pour rien.

Est-ce un cheval fou de batailles
Dont le galop sème l’horreur

C’est aussi la lutte du Larzac contre l’extension du camp militaire : Jean-Pierre a participé durant dix années, de 1971 à 1981, au combat pacifique aux côtés des paysans qui voulaient vivre sur leur terre. « Les Paysans du Larzac nous ont appris la force de la patience. »

Le 11 mars 1977, il était de ceux qui ont raflé 60 kilos de documents à la NERSA, société chargée de la construction du surgénérateur Superphénix de Malville, située au 177, rue Garibaldi dans le quartier de la Part-dieu à Lyon. Ils se sont empressés de publier les documents classés confidentiels... « Ainsi était posée la question des dangers éventuels d’un site nucléaire planté au coeur de l’Europe.
 »

Jean-Pierre Lanvin était là pour alerter des dangers du nucléaire militaire,

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avec le MCAA et Jean Rostand [2] et puis dès 1980 ce fût au sein d’Artisans de Paix : manifestations en silence dans les rues et bruyamment au Bourget pour troubler Eurosatory, le grand marché européen des armements. Il s’opposa aux essais nucléaires français à Mururoa au mépris des populations avoisinantes et avec Stop-Essais à partir de 1989 son action d’opposition devient internationale. Puis l’action s’est de nouveau cantonnée plus à la France en 1995 « avec la stupidité de Chirac de reprendre les essais nucléaires. »

« Dans un esprit de réconciliation, je me suis solidarisé avec les peuples du tiers-monde en voie de difficile libération : Algériens, Palestiniens, Kanaks, Mahoris. »
A partir de 1989 et jusqu’en janvier 1997, il prend part à une vingtaine de voyages pour la paix et convois humanitaires au Kazakhstan, en Kanaky, en ex-Yougoslavie en guerre (Sarajevo, Zadar, Zaghreb, Kosovo, Split), en Albanie, en Macédoine, en Israël, en Palestine, à Gaza, en Hongrie et Voïvodine, en Irak...

Lors de chaque voyage, quotidiennement, Jean-Pierre prenait le temps d’aller s’asseoir sur un muret ou un rocher pour écrire ses carnets de route. Sa compagne, Christiane Lasserre, a pu les rassembler dans un livre après sa mort :
Jean-Pierre Lanvin À Dieu vat - Carnets de route (CDRPC, octobre 1999).
(Les extraits en italique sont de Jean-Pierre Lanvin et tirés de ce même livre.) [3]

P.-S.

On peut trouver ce livre au CDRPC Centre de documentations et de recherches sur la paix et les conflits 187, montée de Choulans Lyon 5e - 04 78 36 93 03


Il est possible de compléter et d’ajouter des commentaires à la fin de cet article

Notes

[1<*>Lettre de Bernard Clavel
Mon cher Jean-Pierre,
Depuis que tu nous as quitté pour un monde que je souhaite plus serein, celui où nous nous obstinons à lutter pour la paix ne s’est pas amélioré. Les conflits se poursuivent et les semeurs de mort continuent d’engranger l’argent. Pour eux, la guerre est toujours, comme le disait si bien Jean Guéhenno : « la mort des autres ».

A ceux qui clament que la violence est au coeur de l’homme, je répondrai simplement que si les hommes se battaient à coups de triques, il y aurait moins de victimes. Mais les armes qu’ils utilisent emplissent de billets poisseux de sang les caisses des indutriels et des marchands qui les lui forunissent.

Te souviens-tu du temps où nous luttions côte à côte avec Louis Lecoin, le père Lelong, le pasteur Lasserre et quelques autres ? Nous espérions vraiment. Peut-être un peu naïvement.

Oserais-je t’avouer que, depuis ces années déjà lointaines, j’ai connu bien des heures de détresse !

Toi, tu n’étais pas homme à te laisser facilement décourager. Tu allais ton pas tranquille exactement comme s’il ne t’avait jamais été donné de souffrir pour cette défense de la paix dont on avait l’impression qu’elle était une lampe que tu avais allumée une fois pour toutes, et dont la flamme continuait d’éclairer ta route sans craindre la tempête. Ton calme et ta tranquille certitude nous manquent.

Pour la cause que tu défendais comme pour tous les êtres qui t’aimaient, tu es parti trop tôt. Nous te devons de continuer le combat, mais il n’est pas plus facile à mener qu’à l’époque où tu nous montrais le chemin. Les pièges sont les mêmes et ne cessent de se multiplier. Les hommes ne sont pas devenus meilleurs.

Sans doute vas-tu encore nous aider. Car tous les jeunes qui te liront apprendront de toi de quel côté ils doivent aller pour construire un monde meilleur.

C’est à eux surtout que je pense en t’écrivant. Car je sais que c’était pour eux que tu luttais avec tant de courage.

Ceux qui t’ont connu ne peuvent pas t’oublier. Ceux qui n’ont pas eu cette chance ont ici la possibilité de te découvrir.

Ils apprendront ce qu"est une belle âme.

Bernard Clavel

[2Le MCAA (Mouvement Contre l’Armement Atomique) avec Jean Rostand est devenu le MDPL (Mouvement pour le désarmement, la paix et la liberté avec d’abord Claude Bourdet et Bernard Ravenel aujourd’hui)

[3Les titres au sein de l’article proviennent du long poème de Gent Garm p 368, p 370 et de la Complainte pour un cheval de frise p 379.

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  • Le 16 février 2010 à 14:46, par Pierre 67

    Pour info, l’image ou l’on voit des flics porter une manifestante est la première page du livre sur les réfractaires à la guerre d’Algérie. voici l’adresse de leur site

  • Le 28 janvier 2009 à 19:31

    bonsoir
    j’ai memoire que jean pierre s’ocuppait aussi de gamins entre autre ceux du prado de sinstre memoire rue s. gryphe à lyon. J’ai souvenir d’un après midi dans sa maison de st genis
    c’etait chaleureux et humain nous qu sortions de cette triste boutique. jp georges.

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