Parisquats : des squats politiques à Paris 1995-2000

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Présentation de la nouvelle parution de la maison d’édition lyonnaise l’Atelier de Création Libertaire : « Parisquats : des squats politiques à Paris 1995-2000 »

Il s’agit d’un recueil d’entretiens de squatteur-euse-s parisien-ne-s des années 1990. Agrémenté de divers documents et photographies ce livre retrace le parcours d’individus à travers les mouvements (squats, sans papiers, chômeurs) et actions de ces années.

Si ce livre vous intéresse sachez qu’il est en pré-vente au prix de 12 € (18 € après le 15 mai 2008), et que vous pouvez le commander en ligne sur le site très fourni de l’ACL.

Introduction

C’était...

Carrefour des Gobelins à Paris. La manifestation s’avance, ils sont au moins cinquante mille. Les plus jeunes sont devant, ce sont les lycéens, ils ne sont pas venus pour s’emmerder et dévalent l’avenue sans se soucier de la préséance. Les étudiants suivent en bon ordre avec banderoles et camions sono. Des petits groupes s’animent le long du cortège, sans doute les « casseurs » ; ils finissent par dépasser tout le monde et arrivent en tête sur les barrages de police. Ils annoncent la fin de la récréation. Jets de pierres, riposte lacrymogène, « la fête est gâchée », des voitures sont retournées et incendiées, des vitrines sont brisées, « étudiants pas casseurs »... Sommes nous en 1994 ou en 2006 ? Contre le CIP ou contre le CPE ? Douze années séparent ces deux mouvements qui se ressemblent. J’assiste à cette manif du 16 mars 2006 et je me pose ces questions. De passage à Paris, par curiosité ou par hasard, je suis passé voir cette manifestation, histoire de constater que tout est question de point de vue. C’est troublant de « revoir » ces mêmes scènes avec mes yeux d’aujourd’hui ; je me retrouve plongé parmi les images de mes vingt ans et je me sens vieux. Ce sont les années qui défilent, je reconnais les militants rencontrés à la fac, les libertaires des SCALP, les trotskistes de la LCR... Ils n’ont pas changé, juste pris du galon. Je croise d’anciens potes autonomes * de l’époque des squats, ils sont prêts pour la castagne avec la police. Je les trouve un peu décalés et puis je ne peux m’empêcher, moi aussi, de jouer à repérer les flics en civil et évaluer le dispositif antiémeute. Quand ça pète, mes vieux réflexes reviennent instantanément, c’est comme le vélo paraît-il ; éviter les charges, prendre les flics à revers... Je suis étonné, comment ai-je pu me laisser prendre au jeu ? Après tout ce temps ? J’ai été politisé au lycée puis à la fac, peu à peu j’ai recherché ce qui se faisait de plus « radical » : les libertaires, les SCALP et enfin les squats politiques. Le mouvement des squats est une nébuleuse complexe : il y a les squats d’artistes, les squats africains, les politiques, les punks, les zonards, etc. Ils cultivent leurs différences, chacun a ses particularités, mais tous s’inscrivent dans des codes et une histoire collective. De 1995 à 2000, j’ai fréquenté puis habité dans des squats à Paris. J’ai eu envie de parler de cette période parce qu’elle est une des plus riches de ma vie. On m’a donné une culture de la mémoire, il faut raconter, expliquer, comprendre. Et puis je n’aime pas l’idée que les souvenirs puissent se perdre. En discutant de ce projet avec mes amis de l’époque, je me suis rendu compte que tous avaient quelque chose à dire : « Et n’oublie pas ça, et tu parleras de ça aussi, et machin ceci... », « Fais un truc un peu perso... », « Tu te souviens de la fois où... » J’ai senti le besoin que les gens avaient de reparler de tout cela. Qu’il restait comme un goût d’inachevé et des comptes à régler, avec d’autres et avec soi-même. Bref, on avait besoin de s’exprimer là-dessus. Cette histoire sera écrite avec leurs voix, ça m’a paru évident. Sans savoir vraiment comment le projet allait prendre forme, j’ai préparé des entretiens pour recueillir les témoignages. Mais j’ai dû un peu déchanter parce que, à partir du moment où c’est devenu formel (entretiens enregistrés), les gens n’avaient plus tellement envie de parler. Il y a même eu une sorte de parano de la part de certains : « Ça va devenir quoi, en fait, ce que tu enregistres ? » Au passage, je tiens à remercier celles et ceux qui ont bien voulu répondre. Ils parlent de leurs expériences avec sincérité, sans fard, ce qui n’est pas très courant dans ce milieu.

À propos des entretiens

Je n’ai pas fait un travail « sociologique », je suis allé voir mes amis et j’ai retranscrit nos discussions. Pour les préparer, chaque personne a reçu un questionnaire. Ensuite, j’ai expliqué ma démarche. Les entretiens se sont faits à l’aide d’un dictaphone. Tous les prénoms des interviewés et des personnes citées ont été changés, afin de préserver une certaine discrétion. Je n’ai pas eu la possibilité de faire relire les textes à tout le monde. Il y a quand même eu des retours avec des modifications. Je ne sais pas vraiment à qui s’adresse ce travail. Quelque part, c’est un peu le livre que j’aurais aimé trouver à l’époque où je squattais. J’étais toujours à la recherche des histoires des « anciens », d’anecdotes et de conseils. C’est aussi une manière de répondre à la question : « Qu’ai je fait de tout ce temps ? »

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  • Le 26 septembre 2008 à 14:01, par Kasimir

    un bien beau texte !
    merci à "cette semaine" pour sa contribution.
    quel est ce monde idéal où la police est innocente au point d’attendre le livre de ce brave jean berthaud pour recueillir un maximum d’infos sur ces “milieux”, où les livres sur les squats se trouvent par piles dans les supermarchés, où 3 pauvres types s’imaginent en guerre sociale à coup de brochures vaguement subversives et de bombinettes faisant long feu.

    bienvenue dans l’île aux enfants

    KAZ

  • Le 23 septembre 2008 à 03:56

    Brève note autour du livre
    Jean Berthaut, PariSquat – Des squats politiques à Paris 1995-2000, ACL (Lyon), mai 2008

    Une autre vie est possible

    “ Il me reste cette image d’un flic qu’on avait mis au sol et je me vois encore lui mettre des coups de pied : ça me paraît tellement bizarre avec le recul ”

    S’il ne s’agissait pas en l’espèce des confessions d’un repenti, on pourrait se contenter de dire à propos des images qui tournent dans la cervelle de Jean Berthaut ce qu’on murmure ironiquement devant une mauvaise toile : certaines parlent plus que d’autres... Sortant du salon où il s’était perdu, il vient donc de publier un bouquin basé sur des entretiens avec “ ses amis ”, prenant prétexte d’avoir de 1995 à 2000 “ fréquenté puis habité dans des squats [politiques] à Paris ”.

    On pourrait s’en foutre royalement, et simplement considérer les problèmes de conscience post mortem de cet ex-squatter pour ce qu’ils sont : le témoignage absurde de son passage vers une autre de ses vies, bien plus “ sécurisante ” celle-là, de celle où on n’a plus d’idées mais des opinions, de celle où on a enfin su “ dans quel sens orienter sa vie ” loin des désagréments de l’offensive contre ce monde, de celle où on a enfin “ résolu son rapport à l’autorité ” en y collaborant franchement, de celle où on ne file plus de coups de pied aux flics, mais où on leur sert la pince...

    Les calculs de la mémoire

    “ Parfois, je me dis que ce qu’on avait à proposer était pire. Et puis on n’était pas si différent des gens qu’on combattait : on était intransigeants, violents, sectaires...”

    Généralement, un des problèmes avec les ex-rebelles de passage (les soixante-huitards s’en donnent par exemple à cœur joie en ce moment), c’est qu’ils pensent résoudre leur psychodrame personnel en l’étalant sous les feux des projecteurs. Et qu’ils parlent non seulement d’eux comme d’un des centres de l’histoire (on a celle qu’on peut), mais qu’ils ont aussi la fâcheuse manie d’utiliser le “nous” sous ses déclinaisons variées, faisant de leurs renoncements personnels une injonction collective, sous peine d’être resté “ enfant gâté ”, “ désespéré ” ou “ sectaire ”. C’est en effet une chose bien différente de quitter le chemin de la subversion à un moment donné (pour n’importe quel motif individuel) que de poser ce choix comme le seul possible ou raisonnable.

    Dans son exercice de socio-flic, Maître Berthaut ne peut donc s’empêcher à son tour de prendre ses vessies personnelles pour la réalité commune des individus qu’il a côtoyés. Les ex-gauchistes glosent certes ad nauseam, mais d’une époque quasi révolue, d’il y a quarante ans, quand ce même monde autoritaire était assez différent, vu l’accélération de la domination qu’il nous a fait subir depuis, et l’écrasement/intégration de la plupart des formes de résistance collectives d’alors.
    Notre petit rapporteur, quant à lui, se met à table moins de dix ans après les faits, étalant publiquement un passé antagoniste proche, avec bien sûr son regard d’aujourd’hui – soit en l’occurrence celui d’un qui a “ tiré un trait ”, un repenti qui s’assume comme tel tout au long de ses entretiens.

    Si on savait déjà que les confessions médiatiques des ex sur leur passé ne servent bien souvent qu’à justifier les contorsions de leur parcours et parlent en fait bien plus de leur présent, on a ici en plus affaire à une opération de délation. Quoi de plus clair en effet pour signifier à l’Etat qu’on est non seulement parti, mais surtout qu’on regrette et qu’on a changé, que de lui fourguer des renseignements sur les autres ? Berthaut semble oublier que la moindre des choses lorsqu’on renonce soi-même, c’est de ne pas livrer d’informations publiquement sur ceux et celles qui ne lâchent pas l’affaire (et sur leurs activités d’un passé qui n’est pas révolu pour eux). On se casse si on veut, mais on ferme sa gueule sur ce qu’on sait !

    Suivez mon regard...

    “ Certains dans la mouvance justifiaient cette idée de tuer des flics. J’ai toujours trouvé ça idiot ”

    Non contents de réviser le vécu collectif en parlant au nom de tous (un vécu dépolitisé et où le côté joyeux et libératoire des passions subversives est volontairement absent), Berthaut et la plupart de ses “ amis ” s’étendent donc notamment dans le livre sur des activités collectives qui ont aussi impliqué des compagnons qui n’ont pas tous “ tourné la page ”. Les changements de prénoms n’y sont qu’un cache-sexe insignifiant, sans même parler de la question des photos ou des chronologies qui contiennent par exemple des actes anonymes.

    Au-delà des détails de techniques employées pour squatter, le bouquin sert de fait plus largement à renseigner le pouvoir sur des moyens d’auto-organisation et de débrouilles hors du salariat ou sur des actions antagonistes, le tout dans une reconstruction spectaculaire à base de “ violence ”, de “ haine ” et de “ guerre ” 1. Afin de rendre ses témoignages-balance plus crédibles, le tâcheron publie même, sans craindre le ridicule, des extraits de la note des RG sur son compte. Car au final, l’ensemble de son recueil revient à alimenter l’existence mythifiée des “milieux anarcho-autonome” de Paris, comme l’appellent déjà les RG dans une note de 1998 (reproduite p.167), ou au moins à en expliquer une partie du fonctionnement de l’intérieur. Et c’est son second aspect crapuleux : là où ces vies existent dans des jeux de composition et de recomposition au sein de la guerre sociale, il fige et décrit les rapports avec une vision d’entomologiste qui ne peut évidemment que servir l’ennemi. Et ça tombe bien, le pouvoir cherche depuis près d’un an (CPE et élection présidentielle) à recueillir un maximum d’infos sur ces “milieux”, ayant été quelque peu décalé avant de se remettre au goût du jour et d’ouvrir aussi plusieurs enquêtes, dont certaines confiées à l’anti-terrorisme.

    La différence entre un texte qui se trouve par piles dans les supermarchés du livre et une brochure qui tourne de main en main, la différence entre des anecdotes psychologisantes hors sol compilées par écrit et un récit oral de transmission dans un contexte de lutte, réside non seulement dans le contenu mais aussi dans les destinataires. Il y a en effet un gouffre entre raconter à tout le monde, c’est-à-dire ici avant tout au pouvoir sous prétexte de toucher les fameuses masses (à 18 euros le livre ?), des activités “ en marge ” et transmettre une expérience entre individus concernés, c’est-à-dire dans une continuité de pratiques ou de mouvements sociaux.

    Les privilégiés

    “ Je considère que c’est un privilège de pouvoir frauder, ne pas bosser, squatter, de se mettre en rébellion par rapport au système, s’exposer à la justice, aux flics... Tout ça, ce sont des privilèges de gens qui peuvent se le permettre parce qu’ils ne prennent pas de gros risques, car ils sont français et qu’ils ont des papiers en règle ”
    Nicolas

    si un quelconque Jean Berthaut, au nom du fait qu’il “ n’aime pas l’idée que les souvenirs puissent se perdre ”, peut trouver audience ou éditeur dans le mouvement libertaire, c’est une question de marché qui dépasse celle de son contenu délateur, contrit et réducteur. Un marché rouvert notamment avec Lola Lafon, qui fantasmait déjà dans sa fiction chez Gallimard des bouts de la même période parisienne.

    Ce qui nous intéresse plutôt pour conclure cette note, au-delà de la misère du présent de quelques ex-camarades qui exploitent un passé plus banal et moins spectaculaire qu’ils ne l’écrivent, c’est d’une part de reposer que comme il n’existe aucune garantie sur le devenir de ses complices du moment, ceci plaide une fois encore pour des groupes affinitaires informels basés sur des rapports de confiance inter-individuels, groupes qui se font et se défont en fonction des activités (au contraire de groupes permanents, a fortiori ceux à tendance communautaire-collectiviste de partage totalisant). Ceci, en plus des problèmes policiers du moment, peut éviter une partie des surprises futures.

    D’autre part, cela repose la question de notre façon de vivre ensemble, des rapports que nous générons (indépendamment de la vision rétrospective qui s’en suivra de la part des individus dégoûtés), à l’aune de ce que chacun-e est réellement et de ce qu’ille est prêt-e à mettre en jeu. Afin que valsent les catégories et que crève ce vieux monde où quelques uns jouissent encore du privilège de pouvoir nous cracher ouvertement à la gueule du haut de leur mépris.

    Des partisans de la guerre sociale

    NB : Il va de soi que cette note n’a pas pour objectif d’alimenter le voyeurisme malsain de ses lecteurs, qui s’en iraient en quête du dit bouquin. Il y en a tellement d’autres qui en valent la peine et qui nous attendent...

    1. Patrice : “A part ça, une frange importante du milieu parisien est super violente, et elle représente une des franges du milieu squat” (p.55) ; Loïc : “Pareil pour les actions contre les huissiers : en fait c’était la guerre, on ne faisait pas de la politique” (p.148) ; Jean : “On était vraiment dans un truc de haine contre les flics et les huissiers. Avec le recul, ça me paraît bizarre d’envisager la violence de manière aussi froide” (p.225) ; voir aussi la reproduction d’articles de presse focalisés sur ces mêmes aspects.
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