« Vous avez du culot de venir ici pour déposer plainte contre des collègues »

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Achour* a subi des violences policières à Lyon. L’hôtel de police a d’abord refusé de prendre sa plainte, avant de lui réserver un traitement peu compatissant. L’IGPN ne prend pas les plaintes, donc il n’existe aucun service d’accueil spécialisé pour les victimes.

Achour*, 17 ans, est « mineur non accompagné » c’est à dire seul sans ses parents en France. Dans la matinée de vendredi 31 mars dernier, il a voulu déposer plainte à l’hôtel de police de Lyon pour des violences policières, accompagné de son éducatrice. Un véritable parcours du combattant. D’habitude, en cas de refus de plainte, c’est parole contre parole : celle de la victime, contre celle des policiers. Mais cette fois-ci, l’éducatrice a pu, conformément à la loi, assister à toute la scène.

Elle raconte à Flagrant déni : « A l’accueil, la policière du guichet n’a pas voulu prendre la plainte, disant : « pour ça vous devez aller à l’IGPN ». Dans un premier temps, Achour et son éducatrice ont donc fait demi-tour avant de prendre, dans la voiture, des renseignements juridiques. « On est retournés au guichet et on a insisté. La policière a passé un coup de téléphone, elle a de nouveau dit qu’on devait aller à l’IGPN, elle était moins agréable que la première fois. On sentait qu’elle était agacée. Finalement elle nous a autorisés à patienter en salle d’attente pour que notre plainte soit enregistrée ».

« Ho mais c’est rien du tout ça, une interpellation c’est toujours un peu brusque »

Lors de la plainte, enregistrée vers midi, l’accueil ne s’améliore guère : une deuxième policière « nous a dit qu’elle prenait la plainte parce qu’on insistait, mais que ce n’était pas le lieu adapté. Elle a dit : « mes collègues ont fait leur travail. Il faut arrêter de crier aux violences policières à chaque arrestation. Vous avez du culot de venir ici pour déposer plainte contre des collègues. Moi, si j’étais victime de violences policières, je ne viendrais pas chez leurs collègues ». Ensuite, quand Achour a commencé à raconter ce qui lui était arrivé, elle était de mauvaise foi, elle roulait des yeux, elle commençait tout de suite à défendre ses collègues. Quand il a expliqué qu’il avait une fracture du bout du doigt, elle a dit « C’est ce qu’on appelle violence policière ? C’est pour ça que vous êtes là ? Parce qu’on lui a marché sur la main ! Ça n’a sans doute pas été fait exprès ! Ce n’est rien du tout ça, une interpellation c’est toujours un peu brusque, le jeune s’est débattu peut-être c’est pourquoi il a sans doute été maîtrisé »

Nous avons consulté le PV d’audition, dressé par une brigadière du « groupe d’appui judiciaire » (GAJ). Ce service est théoriquement spécialisé dans l’accueil des victimes à l’hôtel de police. Mais le document reflète un manque d’intérêt certain pour le cas d’Achour. La brigadière ne lui a demandé aucune précision sur l’identification des policiers ou le déroulé précis des faits. En fait, le PV ne mentionne aucune question et se borne à reprendre les déclarations peu détaillées d’Achour. Le PV fait une page et demie. La scène de violences qui a conduit à de multiples traces sur le corps et un doigt fracturé est relatée en seulement 7 lignes.

L’IGPN ne prend pas les plaintes

Contactée par Flagrant déni, la délégation lyonnaise de l’IGPN a rappelé que les victimes ne peuvent pas déposer plainte directement auprès du service. Elle explique : « il faut soit déposer plainte en commissariat ou gendarmerie, soit écrire au procureur de la République. Le signalement sur la plateforme IGPN n’est pas une plainte ». Dans la soirée de vendredi, le service com’ de la police lyonnaise a confirmé à Flagrant déni qu’il est théoriquement « permis de déposer une plainte relevant d’une infraction à la loi pénale, dans n’importe quel service de police ou de gendarmerie ». Et propose un « rendez-vous » à Achour pour « faciliter ses démarches ». Un peu tard.

Achour affirme avoir subi des violences en marge de la manifestation lyonnaise du 23 mars. Il raconte : « J’étais à l’école puis j’avais rendez-vous à l’hôpital chez le dentiste à 14h30. Quand je suis sorti, le métro D était bloqué, alors j’ai traversé le pont pour trouver le métro A. Je suis tombé sur la manifestation, j’ai essayé de contourner par une petite rue, et c’est là que la police m’a attrapé. Je ne savais pas pourquoi ils étaient là je leur ai dit que c’était pas moi que je n’avais rien fait ».

Doigt triplé de volume

« Ils m’ont mis au sol, la tête contre le sol, j’ai senti une grosse pression sur ma main, il m’ont marché dessus, ils m’ont frappé sur le dos et mis des coups de poing dans le ventre, et puis ils m’ont passé les menottes. Il y avait trois policiers, mais je ne pourrais pas dire qui donnait des coups car ils étaient habillés pareil et portaient des casques. Ils m’ont dit que j’avais jeté des choses sur la police, mais moi je venais d’arriver ! Je leur ai montré mes dents, et dans mon sac j’avais un papier montrant que je sortais du dentiste ».

L’éducatrice confirme que dans un premier temps, lors de sa garde à vue, une policière a indiqué par téléphone que Achour s’était retrouvé « au mauvais moment au mauvais endroit ». Mais sa garde à vue a été prolongée 48 heures avant qu’il soit présenté à un juge des enfants. La police continue de lui reprocher des jets de projectiles sur les forces de l’ordre pendant la manifestation. Selon l’éducatrice, « pendant la garde à vue, Achour a vu un médecin qui s’est contenté de lui prescrire du Doliprane. Pourtant quand il est sorti son doigt avait triplé de volume ! ».

Hématome, contusion, fracture

Un certificat médical établi par un médecin de ville le 25 mars, que nous avons pu consulter, note un « hématome » et une « douleur osseuse » de la « phalange distale du majeur gauche », ainsi que d’autre blessures qui corroborent la version de Achour sur les coups portés sur le haut du corps : « dorsalgie avec vertèbre douloureuse + contracture paravertébrale droite » ainsi qu’une « contusion du bassin à droite ».

Le médecin a prescrit des radios qui ont prouvé l’existence d’une fracture, selon l’éducatrice. Achour est sorti libre du cabinet du juge des enfants. Il doit comparaître le 4 mai devant le tribunal. Après un mauvais démarrage, espérons que sa plainte soit traitée avec un peu plus de bienveillance par le procureur !

* Le prénom a été changé

P.-S.

Flagrant déni est une association loi 1901, indépendante des pouvoirs publics et à but non lucratif. Nous agissons pour la résistance à l’oppression policière, considérant son emprise grandissante sur nos vies. Notre outil principal ? La contre-enquête. Pour soutenir les plaintes, dévoiler les mécanismes de l’impunité, et dénoncer les dominations policières, nous menons un minutieux travail d’investigation.
Flagrant déni est une émanation du Comité de liaison contre les violences policières de Lyon, né pendant les manifestations de Gilets jaunes en 2019. Les premiers travaux du Comité nous ont vite rappelé deux évidences :
– la violence d’État vise autant les quartiers populaires que les mouvements sociaux,
– face au monopole de l’État sur les enquêtes judiciaires, de nombreuses victimes ont besoin de soutien, notamment pour contre-enquêter.

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