Autour du 17 octobre 1961...

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Hier après-midi, ne sachant que faire, je feuillette le popouri à la recherche de faits d’actualité m’étant, pour une raison qui m’est encore obscure, cachés par notre presse nationale bien-pensante. Je tombe sur l’agenda qui indique qu’une conférence se déroule à 18 h à l’IEP. L’objet en est vague puisqu’il ne comprend que les noms des deux intervenants, le thème de la conférence n’est pas indiqué.

Je décide tout de même d’y aller : c’est gratuit, à quelques pas de mon appartement et aussi, depuis que j’ai arrêté les études, mon passé d’universitaire me manque quelquefois.

Je m’installe donc dans un amphithéâtre de l’IEP et prend connaissance du thème : « le 17 octobre 1961 ». Il est amusant de penser que si le popouri avait annoncé cet intitulé, je n’y serais probablement pas allé étant donné que je ne savais pas quel événement évoquait cette date. C’est ainsi, on est souvent intéressé par ce que l’on connaît le mieux alors que l’on serait plus avisé de sans cesse courir vers ce qui nous est inconnu.

Bref, la conférence débute. Une prof de Sciences-po nous explique que seul l’un des deux intervenants est présent. Il s’agit d’un historien : Jean-Luc Einaudi. Il commence à nous parler des évènements du 17 octobre 1961. J’apprends alors qu’il s’agit de la nuit où des Algérien-ne-s immigré-e-s en France furent raflés, tabassés quelquefois jusqu’à la mort par des flics haineux, au sein même de notre démocratie.

Bien sûr, j’ai déjà entendu parler de la guerre d’Algérie et des formes de torture qui y avaient été perpétrées, mais dans quelles circonstances et envers qui ? Je ne le savais pas comme, je pense, plus de 90 % de la population française.

M. Einaudi entame donc son discours, appuyant ses mots sur certains évènements, posant son monologue tel un maître devant ses élèves, nous parlant tout d’abord des origines des mouvements d’indépendance algériens : le MNA, œuvrant pour une indépendance obtenue de manière pacifique. Celui-ci sera rapidement divisé : des membres du MNA vont en effet créer le FLN, plus radical et usant de violence. Entre ces deux organisations va se livrer un conflit sanglant, tels sont les mots employés par M. Einaudi. Le résultat en est une hégémonie du FLN... J’apprends ensuite quelques faits sur les méthodes de l’armée française en Algérie : par exemple, l’existence de « centres (camps ?) de regroupement ». C’est ainsi qu’environ 1,5 million à 2 millions d’Algérien-ne-s sont forcé-e-s de quitter leurs terres (énorme quand on pense que le nombre d’habitant-e-s de l’Algérie est de 9 millions en 1960). J’apprends également que M. Papon est alors préfet spécial en Algérie... Plus pour longtemps puisque celui-ci est nommé en mars 1958 préfet de police dans notre belle patrie. Les réformes qu’il prendra alors sont le reflet de ce qui est déjà répandu dans la colonie française : répression et tortures.

M. Einaudi se met à parler de la situation en métropole. De nombreux-ses Algérien-ne-s, fuyant la guerre sévissant dans leur nation, s’exilent en France et forment des bidonvilles (à Nanterre notamment). Le FLN commence des attentats en France. Nous ne sommes pas encore le mois d’octobre 1961 mais déjà, des rafles d’Algérien-ne-s existent, des « comités d’accueil » où les policiers violentent une frange de la population Nord-Africaine (en effet, les personnes interpellées ont souvent pour seul tort d’avoir le teint mat...). On commence à retrouver quelques cadavres dans la Seine ... A cette époque, le FLN assassine également quelques officiers de police (en visant simplement l’uniforme sans se soucier de qui l’habite, ce qui a pour conséquence de faire monter la haine et le sentiment de vengeance dans le cœur de nombreux flics ...). Puis arrive le mois d’octobre où Papon déclare : « Pour un coup reçu, nous en donneront 10 » (comprenez : un policier mort et c’est 10 Nord-Africain-ne-s qui seront retrouvé-e-s à l’eau ...). De plus Papon décide d’instaurer un couvre-feu qui, d’un point de vue « officiel », n’est qu’un simple communiqué visant à « conseiller » aux Algérien-ne-s de ne pas se promener dehors entre 20 h et 5 h du matin. En réaction, le FLN décide d’organiser une manifestation pacifique. En effet, le rapport de force est contre eux-elles : en plus de la police, l’opinion publique voit d’un mauvais œil les assassinats des membres de la force publique. Le FLN espère ainsi être mieux compris de la population française afin de lutter contre cette mesure anticonstitutionnelle. Chaque immigré-e algérien-ne se doit donc d’être présent, sans armes, avec pour consigne de ne pas répondre aux provocations policières. Le défilé
commence, nous sommes le 17 octobre.

Le cortège se déroule normalement jusqu’à ce que les gardiens de la paix (composés de CRS, de gendarmes mobiles et de compagnies de districts : sortes de milices créées par l’ami Maurice) ouvrent le feu et cela sans raisons. Sans provocations de la part des manifestant-e-s. Suivent des rafles, la police va même jusqu’à réquisitionner des bus de la RATP pour amener les Algérien-ne-s vers des « lieux d’internement » (par exemple, le stade de Coubertin). Alors les forces de l’ordre, animées du sentiment de vengeance, vont se déchaîner. Le bilan, approximatif, de cette nuit ?
Une cinquantaine de mort-e-s Algérien-ne-s (sans compter les disparus-e-s), des centaines de blessé-e-s (notamment bon nombre de traumatismes crâniens provoqués par les « bidules » : longues matraques plus faites pour jouer au base-ball que pour assurer la sécurité) et, j’oubliais, un officier de police français n’a pu reprendre son service le lendemain matin, ce qui prouve bien l’aspect unilatéral de la répression menée par les hommes en bleu. Et l’opinion publique me direz-vous ? N’y a-t-il pas eu des réactions dans les semaines qui suivirent cet « événement » ? Nous avons l’âme résistante, que diable ! Certes, quelques flics tentent d’alerter les journalistes, des journaux veulent alerter l’opinion (mais ils sont saisis). Claude Bourdet, haute figure politique et journalistique de l’époque, demandera même publiquement, quelques jours plus tard, à M. Papon s’il était vrai qu’une cinquantaine d’Algérien-ne-s avaient été tué-e-s dans la nuit du 17 octobre. Celui-ci ne répondra pas, protégé par quelque artifice judiciaire (qui connaît la loi peut la contourner ou en jouer). Quant aux quelques enquêtes menées, elles débouchent sur des
non-lieux ou pire, sur des mises en examen de membres du FLN, accusé-e-s, en l’occurrence, à tort et faisant office dans ce cas de victimes et de boucs-émissaires.

Que dire encore ? Il y a tant de choses dont il faut prendre conscience et comprendre : le rôle du glorieux général De Gaulle, habile jongleur politique, opportuniste de profession. La responsa-bilité du FLN à l’encontre du MNA lors de la genèse des mouvements d’indépendance algériens. La passivité chronique du peuple français, bienheureux de ne pas chercher à comprendre, etc...

En tout cas, dès aujourd’hui : renseignez-vous ! Fouillez dans le lourd passé démocratique de votre nation (et dans son présent), vous ne pourrez qu’aller de surprises en surprises. Les injustices actuelles ont toujours pour origine des faits du passé. Ce dernier est perdu, le présent ne l’est pas encore et le futur est à gagner.

J’ai essayé d’être le plus objectif possible, en relatant simplement des faits historiques qui, assemblés les uns aux autres, forment un monstrueux puzzle, une catastrophe humanitaire qui s’est passée il y a 40 ans et sur laquelle subsiste, aujourd’hui encore, de nombreuses zones d’ombre. Puisse volonté de chacun se mettre en branle afin de faire ce qu’il convient pour y voir, chaque jour, un peu plus clair.

Tom

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