Charlie Hebdo, au-delà du drame humain, quel avenir collectif ?

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Comme beaucoup j’ai ressenti un bon coup sur la nuque mercredi en entendant les nouvelles. Cela faisait pourtant longtemps que je ne lisais plus Charlie Hebdo que lorsque le hasard me mettait un exemplaire entre les mains. Comme beaucoup je suis allé au rassemblement place des terreaux mercredi soir, avec une appréhension sur ce que j’allais y trouver.

Au-delà des premières réactions, épidermiques, j’ai surtout commencé à m’inquiéter, non pas de l’acte en lui-même et des possibles reproductions d’un tel massacre, mais de ses conséquences sur la société française à plus ou moins brève échéance, des risques sécuritaires, racistes ou va-t’en guerre, qui agitent déjà dans l’arrière-fond médiatique.

Union nationale

Le rassemblement – massif - place des terreaux m’a laissé un sentiment ambigu. Il était pourtant plutôt rassurant que, quelques heures à peine après le massacre d’une équipe de caricaturistes, les gens soient sortis si nombreux dans la rue. La présence de quelques abrutis d’extrême droite, convaincus de trouver là un terreau favorable, n’aura pas réussi à ternir l’instant, leur tentative de chanter la Marseillaise, couverte par la foule, n’ayant pas atteint la fin du premier couplet guerrier.

Au-delà de ce premier rassemblement, probablement plus motivé par des ressentis que par des opinions politiques, l’appel à l’union nationale n’est pas sans poser problème. Que partage-t-on avec un gouvernement libéral qui expulse des sans-papiers par avions entiers ? Avec une droite réactionnaire ? Avec une extrême droite raciste ? Une douleur ? Quand bien même cela serait vrai – et il faut être bien naïf pour croire que ces gens-là ont ressenti une douleur en apprenant la mort de ceux qui étaient, depuis près de 40 ans, parmi leurs ennemis les plus virulents – suffit-il pour marcher au côté de ceux que nous combattons à longueur d’année ? Suffit-il à l’opprimé de partager un sentiment avec l’oppresseur pour faire abstraction de la domination vécue ? Je ne crois pas. Chacun tirera de sa participation à cette « union nationale » une légitimité pour s’appuyer sur le massacre. Que les racistes tirent une légitimité du cadavre de ceux qui les combattaient ne semble émouvoir personne…

L’union nationale c’est aussi et surtout l’union sacré, celle qui permet à des gouvernements, sur le coup d’une émotion, d’entrainer un peuple entier –ou presque- dans une direction particulière. L’union sur le ressentit, sur la peur et la tension entretenue, celle qui motive les élans guerriers (le « nous sommes en guerre » repris à l’envie suffit à s’en convaincre), celle qui abdique toute critique, toute nuance interne, celle qui pousse des blocs les uns contre les autres sans plus dissocier en leur sein les individus, les intérêts divergents. La fiction encore rejouée d’une supposée nation unie face à la barbarie. Participer à l’union nationale c’est accepter de voir son analyse, son opinion, gommée, effacée, seule celle des « dirigeants » continuant à s’exprimer avec une légitimité plus forte.

Sécuritaire

Les actes dits terroristes [1] ont toujours servi à faire accepter des mesures liberticides et sécuritaires. L’exemple le plus flagrant en est le 11 septembre 2001, dont les répercussions sécuritaires semblent sans fin. Du Patriot Act à la torture institutionnalisée, du flicage de l’espace public à la surveillance numérique de la NSA, les conséquences directes sur la société américaine sont évidentes. Le climat entretenu de peur a permis la mise en place d’un ensemble de lois liberticides sans précédent dans une « démocratie occidentale ». Et le phénomène qui a suivi le 11 septembre est international, pour preuve les nombreuses lois sécuritaires (près d’une par an !) adoptées en France depuis le début des années 2000.

Certes les premières déclarations, notamment celle de Claude Bartolone [2], ne semblaient pas aller dans le sens d’une nouvelle législation, mais entretemps, les déclarations de l’UMP, puis de Valls et d’autres, annoncent déjà un possible accroissement de l’arsenal sécuritaire. A minima, le climat de peur entretenue ne permettra-t-il pas une meilleure acceptation par la population des mesures de flicage déjà en place ?

Il en va de même du déploiement policier dans le cadre du plan Vigipirate. La situation permet la mise en place d’une surveillance constante de l’espace publique par la police. Les places centrales de Lyon sont occupées par des camions de flics, un hélico de la police volait à Bron aujourd’hui, etc. Combien de temps doit durer cet « état d’alerte » ? Est-il destiné à de potentiels actes dits terroristes ou à faire comprendre à la population que les gouvernants « ont la situation en main » ?

La mise en perspective de ce qui vient de se passer avec ce qui s’est passé aux USA ou en Angleterre durant les dix dernières années devrait nous pousser à être plus que vigilants sur les politiques à venir.

Islamophobie

Force est de constater que les premières victimes indirectes du massacre sont les musulmans vivants en France. Il n’aura d’ailleurs échappé à personne que quand l’on parle de « communauté musulmane » en France, il s’agit moins d’une communauté religieuse que de désigner une supposée communauté des immigrés du Maghreb et du proche orient. Ainsi la « communauté musulmane » est-elle sommée de se désolidariser, comme si elle avait engendré volontairement l’islamisme radical. Cette question a été posée à de nombreuses personnes dans les médias depuis mercredi, sans même que l’interlocuteur se demande si la personne est bel et bien musulmane, sur l’existence de lien, même lointain, entre elle et les milieux qui ont produit cet islamisme. C’est une communauté entière qui est ciblée d’office. Ce ciblage est parfois insidieux, poussant un journaliste à poser cette question comme pour mieux prouver que non, bien sûr, ils sont bien intégrés dans la société française, montrant du même coup qu’une suspicion pèse d’emblée sur ces individus. Leur appartenance supposée à la même communauté que les assassins serait en quelque sorte un préjugé naturel, légitime, qu’il conviendrait de confronter par une déclaration de bonne appartenance à la société, une version policée d’allégeance à la république.

Plus frontale est l’attitude décomplexée d’une partie de l’extrême droite, multipliant les sorties racistes sur la supposée « islamisation de la France ». Le fait est certes coutumier, surtout à Lyon, mais le contexte actuel le rend particulièrement inquiétant. Que la question se pose, d’accepter ou non dans les rassemblements, les militants d’extrême droite prônant ces théories, est des plus inquiétants, puisque ce n’est ni plus ni moins que donner une légitimité à leurs positions. Les identitaires ont ainsi pu organiser une manifestation à Lyon jeudi soir dans l’indifférence la plus générale, leur permettant, sur la place publique, d’afficher sans vergogne les théories racistes et islamophobes.

Cette haine de l’autre décomplexée s’est traduite en acte contre des mosquées (sept ont été visées en 24h selon l’AFP, ce qui est inédit en France), dont une bombe à Villefranche-sur-Saône [3], et par des violences physiques comme à Bourgoin-Jallieu. On peut minimiser ces actes en les mettant en parallèle avec les effectifs des mobilisations de mercredi soir, ils n’en sont pas moins significatifs, probablement pas d’une islamophobie plus forte de la population, mais plutôt d’une radicalisation et d’un passage à l’acte d’une partie de l’extrême droite. Le risque d’une aggravation du climat islamophobe est bien présent, mais prendra probablement des formes plus larvées de suspicion et de méfiance.

Essayer de se projeter à plus long terme est périlleux dans une situation pareille et on ne peut qu’espérer avoir tort après un tel tableau. Mais il est nécessaire de le faire, ne serait-ce que pour échapper à la saturation de ce « temps immédiat » des médias, qui limite le massacre de Charlie Hebdo à ses auteurs et à leurs péripéties, où à l’omniprésent « je suis charlie », dont le sens final se perd dans le jeu de répétition. Sortir un instant la tête de l’eau pour essayer de comprendre les tenants et les aboutissants de cette situation, et se préparer un peu mieux à ce qui ne manquera pas de suivre.

T.

D’autres textes,
- Notre rapport avec Charlie Hebdo Rebellyon.info

sur le sécuritaire :
- #CharlieHebdo : Non à l’instrumentalisation sécuritaire La Quadrature du Net
- Les lendemains du 7 janvier 2015 Lorraine Data Netword

Sur l’islamophobie :
- Vague d’actes racistes et islamophobes dans la région et partout en France (Maj : 10/01) Rebellyon.info
- Ça faisait longtemps que Charlie Hebdo ne faisait plus rire, aujourd’hui il fait pleurer Quartiers Libres
- Attentat de Charlie Hebdo : les musulmans de France n’ont pas à se justifier Libération

Notes

[1je prends à dessein des pincettes avec l’usage de ce terme, le sens que lui ont donné médias et politiques permettant d’en faire un amalgame des plus arbitraires, mêlant action politique, violences physiques comme symboliques, lutte de libération comme massacre aveugle. On se rappellera que les gens qui luttent contre le nucléaire ou les projets d’aménagements inutiles sont régulièrement la cible des mesures « antiterroristes ».

[3Cette version a été remise en cause par la préfecture depuis la parution de l’article, voir l’article mis à jour

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