Du CPE à la loi travail : pour un regard lucide sur les luttes

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Loi travail

Il y a dix ans, presque jour pour jour, démarrait la mobilisation contre le CPE. Devant l’ampleur que pourrait prendre la mobilisation contre la « loi travail », de nombreux médias et militants s’essaient à d’hypothétiques comparaisons avec cette lutte présentée comme la dernière "victorieuse". Pourtant, malgré les aspects mémorables et réussis de ce mouvement, il faut rappeler qu’il n’a réussi à faire retirer qu’un seul article de la loi dite "pour l’égalité des chances". Le reste, tout aussi critiqué et critiquable, est entré en vigueur. Avant de continuer ce parallèle avec le CPE, on peut déjà se demander si une lutte même présentée comme victorieuse l’est réellement pour tout le monde. L’est-elle seulement à travers le prisme de sa classe sociale ? Il paraît en tout cas important de dépasser les mythes pour ne pas répéter les mêmes erreurs.

Rappelons qu’en 1986 déjà, les Lascards du LEP électronique disaient : "Si vous cri­ti­quez la loi « 2 laquais » qui ne fait qu’empirer une situa­tion mau­vaise, vous n’avez rien com­pris !" En 2006 cette leçon n’avait pas été retenue et ce malgré la mobilisation populaire qui a fait tomber le CPE. Il s’agit d’ailleurs d’une question récurrente à toutes les luttes.

1 - Le CPE, une lutte victorieuse, mais une victoire partielle

2 - Analyse du début de la mobilisation contre la loi travail : ne reproduisons pas les mêmes erreurs

3 - Le clichés éculés de « la jeunesse, les jeunes » comme un tout : une notion à bannir au profit de l’articulation des luttes


1 - Le CPE, une lutte victorieuse, mais une victoire partielle

En 2006, une forte mobilisation naît dans les facs, puis dans les lycées et les entreprises contre le projet de « loi pour l’égalité des chances ». Pourtant, quand le 31 mars 2006 Jacques Chirac déclare caduque le CPE qui ne représentait qu’un seul des articles de cette loi antisociale, la mobilisation faiblit rapidement puis s’arrête quelques semaines plus tard.

Même si certain.es jusqu’au boutistes – que l’on salue ici – ont essayé de continuer la lutte, la pression était devenue trop forte sur ceux faiblement impliqués. Aboutissant de fait, à la défaite de la guerre face au gouvernement !

Cette demie victoire est due en grande partie aux choix stratégiques de la plupart des organisations syndicales et politiques de l’époque. Elles pensaient en effet qu’il était plus rassembleur de s’attaquer uniquement à l’article de la loi portant sur la création du CPE et non pas à l’intégralité de la loi.

Pourtant, une partie de la "jeunesse" mobilisée a porté durant tout ce mouvement la revendication du retrait complet de la loi et de multiples autres attentes en faveur des plus précaires [1]. Mais, ces revendications ont été écrasées et balayées par les médias confortés par les syndicats dits majoritaires.

Qu’on ne se trompe pas, il ne s’agit pas d’un complot reptilien derrière tout cela. Simplement, des conséquences de stratégie politique où certaines organisations jugent préférable de s’arrêter à la première bataille victorieuse de peur que la guerre complète soit perdue. Leur préoccupation principale est bien la possible décrédibilisation de leur structure et de leur légitimité et non le mouvement social en soi.

2 - Analyse du début de la mobilisation contre la loi travail : ne reproduisons pas les même erreurs

Il est à ce titre très instructif, d’analyser comment, 10 ans après, un « Communiqué de presse commun des organisations de jeunesse réunies le mercredi 2 mars 2016 à Lyon » signé pour grande partie par les mêmes organisations qui avaient appelé à l’arrêt de la guerre contre la loi pour l’égalité des chances, propose de mener ce nouveau front.

On les voit ainsi d’une manière assez ubuesque railler les "stages et les services civiques rémunérés à la moitié du SMIC" qui seraient la cause d’une partie de la précarité de "la jeunesse". Pourtant, ces conditions de vie découlent purement et simplement de la loi pour l’égalité des chances.

La loi pour pour l’égalité des chances [2] prévoyait ainsi par son article 10 : "3 catégories d’étudiants stagiaires (les étudiants en sciences et sciences appliquées, les étudiants en économie, les étudiants qui font un stage dans un organisme public ou privé) qui n’auront plus droit à l’indemnité pour incapacité permanente à hauteur de leur incapacité permanente en cas d’accident au cours de leurs stages".

L’article 9, plus pernicieux, prévoyait lui "la gratification des stages de plus de trois mois". Les coordinations nationales étudiantes appelaient à l’interdiction de cette gratification et au paiement d’un véritable salaire ! Si cette revendication avait été gagnée, nous ne serions pas 10 ans après à retourner dans la rue !

De même, c’est bien l’article 52 de cette loi qui a permis la mise en place du « Service civil volontaire » devenue services civiques ! Pourquoi donc avoir refusé de combattre cet article à l’époque et nous demander de vous suivre aujourd’hui ??

Si certain.es nous répondront que ce n’était pas le moment de lutter complètement contre cette loi, mais que le temps est venu. Alors, l’on peut se demander quand viendra la suite des luttes contre les réformes LMD, LRU et de toutes les autres lois scélérates ?

3 - Le clichés éculés de « la jeunesse, les jeunes » comme un tout : une notion à bannir au profit de l’articulation des luttes

De la même manière dans ce premier appel des organisations de jeunesse pourquoi n’apparait-il nulle part clairement, des revendications contre les discriminations raciales et patriarcales ? Ce sont pourtant bien les femmes et à fortiori celles racisées qui subissent encore plus que tous les autres les ravages de la libéralisation du marché !

Peut être, car dès les premières lignes de ce texte, on y lit le raccourci classique avec la phrase : " le gouvernement vient de déclencher une offensive sans précédent contre les jeunes et les salariés.e.s" et plus loin "Nous appelons tou.te.s les jeunes de ce pays à se mobiliser".

Ce raccourci facile qui consiste à parler de "La Jeunesse" comme d’un tout est l’un des plus gros travers à critiquer et à remettre en question rapidement. Comment penser et écrire qu’une loi s’attaquerait à toute la jeunesse ? Il s’agit clairement d’un mensonge. Ainsi, lorsque l’on lit dans le magazine Forbes l’entrée cette année dans les plus grandes fortunes mondiales des Norvégiennes Alexandra et Katharina Andresen âgées de 19 et 20 ans, et disposant toutes deux d’une fortune de 1,2 milliard de dollars, on peut clairement s’interroger : de quelle jeunesse parle-t-on ?

Plus proche de nous, quel rapport peut-il y avoir entre la Youtubeuse de 20 ans EnjoyPhoenix qui toucherait environ 300 000 euros par an, inscrite encore récemment à l’université Lyon 2 en LEA et une étudiante boursière travaillant 20h par semaine dormant avec sa petite sœur dans un lit superposé ? Quel rapport avec une jeune racisée de 20ans, travaillant 40h par semaine pour se nourrir et élever seule un enfant et qui doit subir 2H de transport par jour ainsi que l’humiliation quotidienne des flics et du patriarcat ?

Le rapport est simple, c’est un rapport de classe, de race et de genre !

Ces rapports opposés sont complètement niés par les officines du Parti Socialiste que sont SOS Racisme, l’UNEF, ou les Jeunesses Socialistes qui ne se sont jamais vraiment préoccupées du sort de celles et ceux qui ont quitté l’école depuis bien longtemps. Le Parti Communiste et EELV qui ont voté l’état d’urgence et les frappes en Syrie n’ont de même plus aucune légitimité à parler à la place des opprimé.es. On peut alors s’interroger sur le fait qu’un certain nombre d’organisations d’extrême gauche ait trouvé pertinent de signer un tract commun avec eux...

L’énorme succès de la pétition contre la loi travail sur le web se concrétise dans toutes les villes du pays par une volonté forte d’auto-organisation. Mais la défiance envers les syndicats et organisations politiques qui apparait sur les réseaux sociaux et dans les assemblées générales, montre bien que ce qui est attendu des organisations traditionnelles est un engagement clair, au nom duquel, cette fois-ci, elles ne lâcheront pas en cours de mobilisation !

De la même manière, la jeunesse précaire des quartiers populaires déjà atteints au quotidien par le capitalisme ne pourra se rallier durablement à cette lutte si leurs oppressions spécifiques continuent à être niées de la sorte !!

Ils n’ont aucunement besoin non plus, d’une injonction à se lancer dans une nouvelle mobilisation. Il s’agit de toute manière de lutter pour leur survie !

Les organisations politiques et syndicales doivent donc être des outils et non des entraves aux luttes, afin que les revendications et modes d’action des oppressé.es puissent émerger en toute autonomie !

Un Précaire vénère et détèr du terter

Notes

[1Pour se remémorer toutes les revendications portées lors de cette lutte, vous pouvez allez jeter un oeil ici

[2Voir le texte de loi complet ici

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