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Face à la police : violences des échanges en milieu tempéré

Récemment au mois de mars. Liu Shaoyao, tué chez lui, sous les yeux de sa famille, par des policiers de la BAC. Angelo Garand abattu dans une grange par les gendarmes du GIGN pendant que sa famille est interpellée. Deux mois après l’« affaire Théo », comme l’ont pudiquement qualifié les médias et le pouvoir en place, les meurtres policiers continuent. L’occasion pour la Caisse de Solidarité de Lyon de revenir sur les mouvements de lutte contre les violences policières que ces meurtres génèrent. Et de formuler des perspectives politiques à la hauteur de ce que ces assassinats réguliers posent.

En début d’année, le viol de Théo par une bande de flics de la BST d’Aulnay-sous-Bois a été le point de départ d’un épisode de révolte de grande ampleur. Dès les premiers soirs, les affrontements avec la police se sont multipliés en région parisienne [1] puis rapidement au-delà. Comme en 2005, après la mort de Zyed et Bounna dans un transformateur et l’embrasement général qui avait suivi. Cette fois-ci encore par-delà le quartier d’origine, l’incendie s’est propagé et a trouvé du relais. Malgré la communication gouvernementale et les armadas de policiers anti-émeutes dépêchées sur place, l’isolement géographique et politique a été rompu : jusqu’au printemps, rassemblements et manifs sauvages se sont organisés et succédés, autant dans les grandes villes de l’hexagone que dans les banlieues comme Bobigny.

Réduire une contamination aussi rapide et aussi folle à l’importance contemporaine des réseaux sociaux est un peu rapide. Bien sûr ils n’y sont pas étrangers. Mais ce qu’il y a de marquant dans cette situation, c’est le terreau propice à une telle expansion. La « haine anti-flic » n’est pas qu’une divagation de syndicaliste policier.

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« Tout le monde déteste la police »

Ce slogan est devenu, au cours des dernières années, un élément rythmique pour toute une série de mouvements de protestation. Après l’assassinat de Rémi Fraisse par les gendarmes mobiles sur la ZAD de Sivens, contre la loi Travail, au cœur des désordres lycéens, et évidemment au fil des protestations contre les crimes policiers : à chaque fois, une détestation commune de la police s’est éprouvée et exprimée. À chaque fois, cette affirmation a fait sens et a rassemblé autour d’elle. On dénonce les flics et leurs méthodes, parfois on les attaque directement, dès qu’une ligne est trop avancée, derrière une banderole renforcée, quand la manif sauvage tombe sur un comico isolé ou lors d’embuscades en bonne et due forme.

Bien au-delà des frontières de l’hexagone, des foules prennent la rue et attaquent préfectures et commissariats en Tunisie, en Egypte et au Barheïn. Des flics en déroute, abandonnent parfois des localités entières aux émeutiers (comme à Kasserine). Les soulèvements Arabes ne sont pas loin. De l’autre coté de l’Atlantique, l’émergence du mouvement Black Lives Matter est venue nous rappeler que même si les homicides policiers sont quotidiens [2], même s’ils visent une population spécifique de jeunes hommes noirs étendant par là une tradition ségrégationniste séculaire, rien ne nous condamne à nous accommoder de cet état de choses.

Au niveau mondial, il y a donc bien quelque chose dans l’air. Des particules de révolte, une odeur de cramé et de gaz lacrymogène se mêlent dans notre enveloppe stratosphérique.

Pour ce qui concerne l’actualité française, de ces dernières semaines, le retour sur le devant de la scène des « violences policières » s’est opéré selon une configuration un peu inédite. Cette résurgence s’effectue à quelques mois des présidentielles, dans une France sous état d’urgence depuis plus d’un an, après un mouvement contre la loi Travail qui a vu comme principale réaction gouvernementale à la contestation, l’emploi de la police en général et des grenades de désencerclement en particulier. Un contexte donc où le travail de police s’affirme comme la forme ultime de gouvernement : quand tout est en crise et pas seulement l’économie, quand ça fuit de partout à mesure que se défont les dernières adhésions aux illusions du plein emploi, de « la société », de la croissance, de la gouvernance mondiale pour la survie de la planète. Quand tout le monde sait que le futur chef de l’État ne pourra être, au choix, qu’un hologramme de gauche, la projection fantasmatique du monde des affaires ou de la haine apeurée du monde tout court, le seul point de souveraineté qui reste, qui répond et qui a encore une efficacité, c’est la police. Rien de tel qu’une ligne de CRS ou qu’une escouade de la BST pour vous rassurer, vous rappeler qu’il y a encore suffisamment de pouvoir, peut être pas pour « offrir des services publics de qualité » ou « garantir l’égalité des chances » mais en tout cas suffisamment pour mater les sauvageons, les pas-de-ça-chez-nous, tout ce qui reste trop communautaire [3], trop remuant, trop débrouillard, tout ce qui comporte encore trop d’ailleurs ou d’autrement pour embarquer sur le paquebot du désastre : la France de 2017.

Au delà du contexte, l’actuel mouvement contre les violences policières parait inédit dans sa physionomie et dans sa dynamique de composition. Évidemment, à l’échelle nationale et dans la durée l’ensemble est assez contrasté. D’un coté, il a été assez minoritaire dans la rue – comme pendant l’éphémère mouvement contre la police suite à la mort de Rémi Fraisse fin 2014. De l’autre, il a pris, à certains moments, une ampleur énorme comme lors du rassemblement devant le tribunal de Bobigny et la bataille rangée avec la police qui s’en est suivie. Mais ce qui est sûr, c’est que deux mois après ses débuts, des effets de réplique se faisaient encore sentir à Paris, Lille, Rouen Lyon, Rennes, Nantes, Cachan ou encore Saint-Denis [4]. Dans cette même séquence on a vu s’appeler et se répondre des épisodes de guérilla urbaines, des tribunes de presse, des manifestations plus ou moins interdites, des conférences et des débats publics, des barbecues et des cantines de soutien. Et malgré les arrestations par dizaines, les nasses policières et l’acharnement médiatique à dire qu’il fallait laisser le temps à la justice de faire son travail – c’est-à-dire un appel à ne rien faire –, le mouvement n’en finit pas... de ne pas mourir. Il se relance dans les blocus de lycées en Île-de-France et en région, persiste et dure plus de deux mois – ou plus de dix ans, si on élargit un peu la focale. C’est un peu ce même mode du mouvement-qui-ne-veut-pas-finir qui a traversé la contestation contre la loi Travail. Un printemps 2016 qui mis des mois à s’achever.

« Théo, Adama, Zyed, Bouna, on pardonne pas, on oublie pas »

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Depuis le milieu des années 2000 au moins, le cycle ininterrompu de meurtres policiers a eu pour effet de créer une nouvelle entité politique : les comités « Justice et Vérité », c’est-à-dire des tentatives de regroupement local de familles de victimes, de proches et de soutiens. Une des fonctions de ces collectifs a été d’opérer un certain déconfinement autour de toutes ces histoires, en sortant notamment des textes et des vidéos qui remettent radicalement en cause la version judiciaro-policière des assassinats. Désormais, on sait comment ont été mis à mort Ali Ziri, Wissam El-Yamni et Hakim Ajimi.

Une autre fonction de ces collectifs a été d’assumer la publicité de ces histoires. Ce qui était voué à devoir rester dans le registre de la douleur incommensurable s’est mis à déborder du cadre privé. Il y a eu des réunion publiques (comme lors du festival contre l’armement policier à Saint-Etienne en octobre dernier), des articles et des tribunes de presse (comme la lettre publique de Farid El Yamni à la mère de Rémi Fraisse), des rassemblements et des manifestations, des procès médiatisés, des rencontres entre des univers qui se côtoient peu habituellement. Tout comme la mort de Zyed et Bouna en 2005 a pu résonner et concerner toute une génération de jeunes gens notamment dans les quartiers, l’histoire d’Adama Traoré ne concerne aujourd’hui plus seulement sa famille et le quartier Boyenval. « Justice pour Adama » : tout le monde sait à quoi ça fait référence. C’est cette fuite hors de la sphère privée qui rend particulièrement hargneux l’appareil policier et judiciaire, c’est à cause d’elle que des gendarmes de Beaumont glisse à l’oreille de Bagui, un des frères d’Assa Traoré : « ta soeur parle trop, il faut qu’elle se taise ».

Une troisième fonction est d’assurer le partage d’expériences. Depuis 2012, existe le collectif « Urgence notre police assassine » fondé notamment par Amal Bentounsi, [5] suite au meurtre policier de son frère ; il y a aussi Farid El-Yamni, le frère de Wissam, ainsi que la famille Traoré qui multiplient les déplacements pour aller rencontrer d’autres familles, partager leur histoire à qui veut l’entendre. Sans compter tous les autres collectifs. À chaque nouveau mort, ce n’est plus nécessairement l’isolement qui prédomine, des rencontres se font. Une circulation d’expériences, des choses à savoir pour ne pas se faire piéger : ne pas lâcher le terrain médiatique et le considérer comme un front de lutte, refuser d’enterrer immédiatement le corps, demander immédiatement une contre-autopsie, répondre point par point aux mensonges du parquet [6] et de la police, organiser des rassemblements, etc.

Ces collectifs s’affrontent directement à l’un des objectifs majeurs des opérations policières : isoler et séparer, trier le bon grain et l’ivraie, isoler les délinquants de la population « normale ». Et puis taper fort, murer des familles, des potes dans l’effroi, le malheur, l’humiliation. Quand, malgré tout les proches des victimes parviennent à se bouger, ils sont vite confrontés à un nouvel obstacle : la machine judiciaire qui travaille à décourager les gens en faisant traîner le plus possible les affaires, en relaxant ou en condamnant très faiblement [7], on sait qu’à ce petit jeu-là (sur le terrain judiciaire) on ne gagne pratiquement jamais (ou qu’en tout cas les plus petites victoires [8] sont le fruit d’une lutte sans répit). Au-delà de la petite lorgnette juridique, les différents comités de soutien contribuent à une immense mise en partage de toutes ces réalités, de toutes ces histoires avec ces gens disparus, mais aussi avec tout ce qui continue sans eux, toutes ces énergies pour ne pas en rester là, pour ne pas baisser les bras.

Sur Lyon…

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Sans remonter très loin, la région lyonnaise n’est pas exempte de ces histoires. Mars 2012, au cours d’un transfert au palais de justice, un homme menotté « tombe » d’une voiture de police et meurt sur l’autoroute A42. Octobre 2014, dans le 7e arrondissement, un équipage de quatre flics abat un homme en pleine crise psychotique de quatre balles dans le dos. Mars 2015, dans le 5e arrondissement, une voiture est prise en chasse par la police, le conducteur finit par percuter un poteau et meurt sur le coup. Octobre 2015, un jeune homme déclaré « évadé », après n’avoir pas réintégré la taule de Roanne à l’issue d’une permission de sortie, est tué d’une balle dans la tête au volant d’une voiture à Sainte-Foy-lès-Lyon.

Il y a des histoires de crimes policiers qui font la une des journaux, parce qu’au quartier il y a eu du répondant et que les flics se sont fait mettre à l’amende. Puis il y a tout le reste, la masse de ces histoires ordinaires de violences policières, les tabassages en règle dans les commissariats [9], les coups de pression, les amendes juste pour le plaisir, juste pour voir si ça va dégénérer en « outrage et rebellion », les insultes racistes.

Récemment l’histoire de Mehdi nous a rappelé comment on passe rapidement d’un registre à l’autre, du coup de pression quotidien à l’homicide policier. Pour la machine policière il n’y a pas de hasard, pas de bavure : il s’agit de dresser une carte des destins à même, précisément, de maintenir l’ordre. Régulièrement, Mehdi, comme nombre de « jeunes » de quartiers populaires, a subi les flics et leur violence : plusieurs fois tabassé dans les commissariats et en dehors. En décembre 2016, en rentrant de soirée en scooter avec deux amis (il venait de fêter les un an de sa fille), ils sont pris en chasse par un équipage de police. Les flics leur mettent la pression, allant jusqu’à toucher la plaque du scooter avec l’avant de leur véhicule, le conducteur perd le contrôle et va heurter un terre-plein. Mehdi décède et ses deux amis terminent à l’hôpital.

Apres quoi un comité « Justice et Vérité » se crée avec des proches et appelle à une marche blanche du lieu de l’accident jusqu’au commissariat Marius-Berliet. La manif réunit une grosse centaine de personnes... et des effectifs de police presque aussi nombreux que les manifestants. Une ligne de gendarmes mobiles, en tenue de maintien de l’ordre, marche au contact de la foule, comme si la marche était un cortège vénèr. Arrivés à proximité du comico, les flics bloquent l’avancée et attendent que les gens se dispersent. Puis une équipe de la BAC encercle et contrôle les membres de la famille de Mehdi restés sur place. Ils leur mettent la pression, menacent de les embarquer pour les slogans contre la police entendus dans la manif. Finalement la belle-sœur de Mehdi est convoquée : les flics sont allés jusqu’à se repasser leurs enregistrements vidéos pour identifier les moments où on la voit avec le mégaphone. Pour avoir repris ces slogans (« tout le monde déteste la police », « la police assassine, la justice acquitte » et « justice pour Adama, justice pour Mehdi »), elle passe en maison de justice et du droit à la mi-mai pour « outrage » à la « police nationale ».

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Il y a dix ans, ce genre de marche se serait déroulée encadrée par deux Rgs et une bagnole de flics à l’arrière. Là, on a un dispositif de fou, des coups de pression, un procès en perspective. Ce cadenassage, cette volonté manifeste d’écrasement, d’utiliser le harcèlement policier et judiciaire pour maintenir l’ordre est devenue la règle dans ces histoires. C’est la réponse étatique pour casser et démoraliser ceux qui ne se laissent pas abattre. Et c’est logiquement ce qui est arrivé à la famille Traoré dont un des frères, Bagui, a été placé en prison suite au rassemblement devant la mairie de Beaumont-sur-Oise pour finalement être mis en examen pour tentative d’homicide sur policier après les tirs des premières nuits d’émeute.

« Il y a une mauvaise manière de croire qu’on a des droits, et une mauvaise manière de croire qu’on en a pas »

Simone Weil

Face à la répétition sans fin d’histoires dans le même genre, on suffoque. L’étonnement et l’indignation ne viennent même plus. « C’est normal ». À force d’entendre des récits de violences policières qui se ressemblent tellement et qui se finissent tout le temps de la même manière – les flics sont acquittés, « c’est normal », les sauvageons sont condamnés, « c’est normal » – on perd en sensibilité. Et les formules toutes faites comme « il faut faire valoir ses droits », « on est en France quand même » paraissent absurdes.

Quand on réalise l’inutilité des plaintes déposées à l’IGPN (à part obtenir le nom des flics et alourdir leur dossier, les plaintes sont systématiquement classées sans suite) et la quasi impossibilité de voir des policiers condamnés, alors les perspectives d’obtenir « justice » disparaissent. Et se dresse le tableau d’une impunité policière qui fonctionne comme une machine. Alors on finit par se dire aussi que « c’est normal », au sens de routinier. Mais « normal » n’est pas synonyme d’« acceptable ». Être conscient que le recours au droit est un terrain miné et souvent à notre désavantage ne doit pas entamer notre détermination. Face aux violences policières, il y a des batailles à mener, sur plusieurs plans : juridique et médiatique mais aussi et surtout affectif et existentiel. En un mot, pour se redonner des possibilités de victoires, il nous faut des perspectives politiques.

Perspectives politiques pour un mouvement contre l’occupation policière du territoire

« Nous vivons sous occupation, sous occupation policière. Les rafles de sans-papiers en pleine rue, les voitures banalisées sillonnant les boulevards, la pacification des quartiers de la métropole par des techniques forgées dans les colonies, les déclamations du ministre de l’Intérieur contre les « bandes » dignes de la guerre d’Algérie nous le rappellent quotidiennement »

« Organiser l’auto-défense »

Peut-être que la première exigence d’un mouvement de lutte contre les violences policières est d’être au clair avec lui-même. Peut-être qu’avant tout, il est bon qu’un tel mouvement se pose à lui-même toute une série de questions qui sont tout sauf évidentes : pourquoi être contre les violences policières ? Pourquoi en faire un objet de lutte ? Quelles alliances, quelles résonances on cherche ?, etc.

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Il y a plusieurs réponses possibles. Et donc plusieurs tentatives politiques envisageables. De notre côté on est pas « contre » les violences policières parce qu’elles sont illégales et que chaque écart à la loi nous fendrait le cœur ; ou parce qu’elles sont indignes de l’état de droit et qu’on aimerait une police vraiment républicaine.

Ce qu’on appelle « violences policières » est le résultat d’une conflictualité à l’œuvre chaque jour dans les rues. Les reportages télés sur la police montrent constamment des flics opérer au sein d’une population globalement hostile. Et, à bien des égards, c’est complètement vrai, l’environnement leur est hostile. La mentalité d’« assiégé » de beaucoup de policiers, qui se retrouvent dans leurs continuels discours de plainte et dans nombre des communiqués larmoyants de leurs syndicats (« on ne respecte plus la police, on se fait agresser continuellement, la « haine anti-flic » est partout, les juges sont laxistes, nous aussi on est des victimes »...), ne leur vient pas de nulle part. Espérer une osmose police/population revient à se couper l’herbe sous le pied et n’avoir plus aucun point de départ, plus rien à opposer aux « violences policières ».

C’est bien parce qu’on ne peut pas séparer l’existence des violences policières de l’activité normale et routinière de la police qu’un mouvement contre les violences policières un peu conséquent et effectif se retrouve toujours à remettre en cause l’existence même de la police – c’est ce qu’avaient compris à leur époque les Black Panthers qui s’organisaient pour ne plus laisser entrer et opérer impunément les flics dans leurs quartiers.

Par définition et en dernière instance, les forces de l’ordre font tenir l’ordre des choses présent. Pour passer de la vie qu’on nous fait subir à celle que nous voulons, il y a un chemin tortueux sur lequel la police intervient toujours comme un obstacle. N’importe quel lycéen bloqueur ou ouvrier des raffineries aura eu le printemps dernier pour en faire l’expérience : quand on se met en travers de la marche de ce monde , on reçoit la police comme riposte. Parce que la police incarne ce pouvoir qui veut notre bien malgré nous, parce qu’elle sert à protéger ceux qui ont beaucoup contre ceux qui n’ont pas grand chose, et que contre elle, nous pensons le partage, il faut s’organiser contre elle.

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« Respectez la police autant qu’elle vous respecte » (un ex-ministre de l’Intérieur)

Quand elle intervient, il arrive à la police de frapper, mutiler, terroriser et parfois de tuer. Mais s’il y a des crimes policiers, difficile de trouver de pures victimes de ces violences. Parce qu’au fond, il y a toujours une résistance collective, un certain seuil d’ingouvernabilité qui explique les interventions des forces de l’ordre. Ainsi, un cortège syndical totalement inoffensif ne sera jamais chargé et gazé par une meute de bacqueux et de CRS. C’est, par définition, le traitement réservé à des cortèges (syndicaux ou de « jeunes », là n’est pas la question) qui ne respectent pas les règles du jeu policières de toute manifestation démocratique. Et c’est cette même ingouvernabilité, hors manifestation et dans la rue, par exemple lors de contrôles ou de tapages nocturnes, qui entraînent le déchaînement des flics, les « violences policières » comme on dit.

Face à la police, il y a toujours ces petites résistances, même infimes : un flic me tutoie, je ne vois pas pourquoi je ne le tutoierais pas moi aussi. Tu cherches à m’arrêter je cours, je me débats. Tu viens arrêter un ami, quelqu’un de la famille, je laisse pas les choses se faire sans rien dire, sans rien faire. On pourra toujours ici et là trouver quelques vrais innocents, au sens de gens qui n’avaient mais alors vraiment rien fait et qui se sont fait tabasser gratuitement. Mais, pour nous, le point de départ à toute organisation contre les violences policières, c’est cette ingouvernabilité fondamentale. Se reposer les questions d’ordinaire réservées aux gouvernants, depuis là où on est : celle de notre auto-défense, de comment se nourrir, du soin, etc. C’est la confiscation de ces questions qui est la raison d’être de tout gouvernement. C’est pourquoi il devient en général si féroce quand des gens commencent à se les poser sérieusement, constituant par là les bases d’une autonomie politique.

La Caisse de Solidarité se projette comme un petit segment d’un tel mouvement de lutte, noyau d’expériences et d’auto-organisation contre la police pour un soutien juridique, matériel et affectif. Pour briser l’isolement d’une incarcération suite à une embrouille avec les flics. Pour qu’une vague de répression ne vienne pas nécessairement mettre un terme à un mouvement de rue. Là où police, justice et système pénal voudraient avoir le dernier mot et clore une séquence, il faut leur retirer pratiquement cette possibilité. Et continuer ce qui a été tracé : les mandats envoyés à des gens tombés en prison (parfois sur plusieurs années), la solidarité lors des procès, les amitiés avec les gens rencontrés. Ça veut dire prendre le temps de se raconter nos histoires, les petites victoires comme les frustrations et sentir qu’on tisse quelque chose, une force qui perce l’effroi, l’isolement apeuré, le spectre de la défaite face à la violence de la machine répressive. a passe donc par des réus où on arrive quand même à rire [10], les bistrots mensuels, des barbecues et des cantines, des soirées. Faire passer les nouvelles, la révolte, une joie de passe-murailles.

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« Bienvenue dans les cités où la police ne va plus »

Et puis stratégiquement avancer sur ce à quoi on tient dans nos « zones de non-droit ». La possibilité de rouler à trois sur un scooter parce qu’on ne laisse pas un pote en galère en fin de soirée, la possibilité de se soustraire à l’exploitation des boulots de galériens, faire de l’argent quand même, que ça circule sans se transformer complètement en machine de biz’ toute aussi impitoyable. Un parc où ça zone et où des gamins jouent aux indiens face aux flics cowboys, et quand on commence à se prendre des lacrymos et des balles de LBD, où ça devient « normal » d’ouvrir la porte aux capuches qui leur rebalancent de vraies pierres. Faire la fête dans la rue entre copines, et refuser de s’entendre dire par un équipage de mecs en uniforme qu’il faut rentrer à la maison.
Une vie libérée de la police quelle gueule ça peut prendre ? Une vie libérée de la peur et de la séparation, ça demande de s’affranchir de quelles autres peurs ?

Si un mouvement de lutte contre les violences policières doit assumer le fait de lutter contre la police et d’être un mouvement pour une vie libérée de la police, alors il y a des éléments à aller chercher dans plein d’autres mouvements de libération (mouvement de libération des femmes, Black Power aux États-Unis, etc.). Parce qu’il y a certainement des questionnements et des tentatives qui peuvent se recouper. Mais il y a surtout le fait d’expérimenter, de vivre cette fameuse vie sans police. Il existe une géographie de tout ça. Comme dans ces villes tunisiennes où la police avait fui (brièvement) en même temps que le régime pendant le soulèvement de 2011. D’autres expériences, souvent éphémères, ont existé et continuent d’exister : dans la commune de Oaxaca en 2007, dans les territoires arrachés par les zapatistes au Mexique (où même les habitants pro gouvernementaux préfèrent s’en remettre aux médiations zapatistes plutôt qu’aux magistrats et aux flics corrompus de l’État Mexicain). Un peu moins loin, il y a la ZAD de Notre-Dame-des-Landes où les gendarmes ne rentrent quasiment plus.
Il ne s’agit pas de mythifier ces endroits-là et l’absence des forces de l’ordre (qui est toujours le fruit de rapports de force en suspens) mais de voir à quoi cette absence nous confronte. Et en l’occurrence, elle occasionne tout un tas de questions très pratiques. Quelles sont les limites qu’on souhaite, ou non, donner à l’expression du conflit ? Est-ce que la réparation d’un tort constitue une piste ? A qui fait-on confiance pour médier nos conflits ? Quels sentiments mélangés et précieux se font jour quand il faut vivre pour de vrai, sans garde-fou et sans flicage, en faisant gaffe aux petits riens, en faisant face ensemble aux plus grands drames.

L’insécurité c’est l’aventure !

La Caisse de Solidarité

P.-S.

Un bistrot de la Caisse de Solidarité se tient tous les premiers jeudi du mois à 19h à l’Atelier des Cannulars (91 rue Montesquieu 69007 Lyon). L’occasion de se croiser et de discuter.

Notes

[1Avec notamment des tirs de sommation à balles réelles de la part de la BAC.

[2Aux Etats-Unis, la police tue en moyenne trois personnes par jour.

[3« Demi-frère, demi-sœur : chez nous, ces mots n’existent pas. On a tous grandi ensemble, on ne fait qu’un » Lassana, frère d’AdamaTraoré.

[4Où les parents d’élèves du lycée Suger appellaient à la manifestation du 19 mars à Paris, suite aux violences policières perpétrées devant l’établissement sur leurs enfants. https://lundi.am/Qu-a-fait-la-police-au-lycee-Suger)

[6Après la mort d’Adama en juillet 2016, la série de mensonges du parquet (un décès lié à une infection très grave, puis à une crise cardiaque...) dénoncés par la famille et l’avocat des Traoré ont fini par valoir une mutation au procureur de Pontoise.

[7En mars dernier, un policier marseillais a été condamné à six mois avec sursis pour avoir tué un homme d’un coup de flash-ball dans le thorax. Pour un jet de canette en manif, il arrive souvent qu’on prenne de la prison ferme.

[8Dernièrement 5 ans de prison avec sursis sans interdiction d’exercer pour le meurtrier d’Amine Bentounsi.

[9Cette mère de famille qui nous appelle pour son fils mineur, ressorti de garde-à-vue avec des traces d’étranglement, photos à l’appui, puis en discutant un peu plus, qui lâche qu’en fait tous les mineurs arrêtés dans la même affaire que son fils sont ressortis avec des traces, etc. Sans parler, dans cette même affaire, du fait que les médecins prennent peur quand on leur dit que ce sont des policiers à l’origine des traces et mettent moins d’ITT dans leurs certificats médicaux.

[10Un type se plaint au téléphone du fait que les flics "vont jusqu’à mentir" par exemple en expliquant que dans une baston avec eux, il en a coursé un sur vingt mètres mais que le flic a soutenu l’inverse dans son procès-verbal.

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