Kanakÿ : une lettre oubliée de Pierre Messmer

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Alors Premier ministre, il écrit le 19 juillet 1972 à son secrétaire d’État aux DOM-TOM, car il veut, en 1972, et oui en 1972, coloniser la Nouvelle-Calédonie. Pour lui, les Kanaks, qui peuplent cet archipel depuis près de 5 000 ans, c’est moins que rien, ils n’existent pas. Ou plutôt ils ne sont là que pour se révolter. C’est une justification terrible de l’apartheid, du racisme, de la spoliation, du pillage, de la répression, des exactions, des assassinats qu’ils ont dû subir sur leur terre ancestrale par les gouvernements français.
Gaulliste qui a mal fini, Pierre Messmer est décédé à 91 ans le 29 août 2007.

Mort le 29 août 2007, Pierre Messmer, grand combattant de la première heure contre le nazisme, après 1945, en tant que haut-fonctionnaire, a accompagné la décolonisation, de l’Indochine française à l’Afrique, en s’efforçant de prévoir le maintien de l’influence française. Ministre des armées de De Gaulle, il s’est opposé au putsch des généraux de 1961 en Algérie, et semble avoir dissuadé le grand Charles de faire appel à l’armée en 1968. La suite est moins glorieuse.

Sous Pompidou, d’abord ministre des Dom-tom en 1971, il fut premier ministre de 1972 jusqu’à la mort du président en 1974. On retiendra qu’il a engagé la France dans le tout-nucléaire en lançant le chantier de 13 centrales nucléaires. Et en 1972, et oui en 1972, il entreprit de coloniser la Nouvelle Calédonie, comme le montre la lettre à Xavier Deniau, reprise ci-dessous. Colonisation massifiée sous Giscard, qui conduit jusqu’à aujourd’hui à une situation terrible pour les Kanaks marginalisés et ostracisés sur leur propre terre !

Pour Messmer, les Kanaks, qui peuplent cet archipel depuis près de 5 000 ans, c’est moins que rien, ils n’existent pas. Ou plutôt ils ne sont là que pour se révolter. C’est une justification terrible de la poursuite de l’apartheid, du racisme, de la spoliation, de l’exploitation, du pillage, de la répression, des exactions, des assassinats [1] qu’ont dû subir les Kanaks sur leur terre qui, ne l’oublions pas, fut un bagne [2] avant de devenir territoire d’outre-mer. [3]

Ce qui n’empêchera pas Messmer d’être élu à l’Académie des sciences morales (!) et politiques en 1988, et de finir à l’Académie française où il fut élu en 1999.

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Dans une lettre du 19 juillet 1972, Pierre Messmer, alors Premier ministre, écrit à son secrétaire d’État aux DOM-TOM :

« La Nouvelle-Calédonie, colonie de peuplement, bien que vouée à la bigarrure multiraciale, est probablement le dernier territoire tropical non indépendant au monde où un pays développé puisse faire émigrer ses ressortissants.

Il faut donc saisir cette chance ultime de créer un pays francophone supplémentaire. La présence française en Calédonie ne peut être menacée, sauf guerre mondiale, que par une revendication nationaliste des populations autochtones appuyées par quelques alliés éventuels dans d’autres communautés ethniques venant du Pacifique.

À court et moyen terme, l’immigration massive de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d’outre-mer (Réunion) devrait permettre d’éviter ce danger en maintenant et en améliorant le rapport numérique des communautés.

À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu’on n’obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d’enfants.

Afin de corriger le déséquilibre des sexes dans la population non autochtone, il conviendrait sans doute de faire réserver des emplois aux immigrants dans les entreprises privées. Le principe idéal serait que tout emploi pouvant être occupé par une femme soit réservé aux femmes (secrétariat, commerce, mécanographie).

Sans qu’il soit besoin de textes, l’administration peut y veiller.

Les conditions sont réunies pour que la Calédonie soit dans vingt ans un petit territoire français prospère comparable au Luxembourg et représentant évidemment, dans le vide du Pacifique, bien plus que le Luxembourg en Europe.

Le succès de cette entreprise indispensable au maintien de positions françaises à l’est de Suez dépend, entre autres conditions, de notre aptitude à réussir enfin, après tant d’échecs dans notre Histoire, une opération de peuplement outre-mer. » [4]

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Calendriers, symboles solaires d’une civilisation kanake insoupçonnée
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Eloi Machoro et Pierre Declercq

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P.-S.

D’autres articles parlent d’autres choses terribles dans lesquelles Pierre Messmer a participé comme les massacres au Cameroun ou vis à vis des Harkis...
Voir aussi l’article de Rebellyon du 2 mars 2005 : 2 mars 1960 : massacres au Cameroun

Notes

[1Ataï assassiné et décapité le 1er septembre 1878, lors d’une des plus importantes révoltes légitimes réprimées dans le sang - Et après cette lettre de Messmer : Richard Kamouda assassiné le 27 décembre 1975, Pierre Declercq assassiné le 19 septembre 1981, Eloi Machoro assassiné le 12 janvier 1985, le massacre de la grotte d’Ouvéa concocté par Chirac et Pasqua en 1988, Jean-Marie Djibaou assassiné le 4 mai 1989 ... et beaucoup d’autres. Sans parler des innombrables morts des guerres et par des maladies dûes aux conditions imposées par le gouvernement français.

[2La Kanakÿ fut le bagne politique de 4 000 Communards et la merveilleuse Louise Michel y passa 7 ans de 1873 à 1880. Avant eux ce sont près de 200 Kabyles, ruant dans les brancards de la colonisation de l’Algérie, et d’autres Nord-Africains, qui y sont envoyés à vie. De nombreux criminels, ou supposés tels, étaient incités par la force, une fois leur peine effectuée, à rester sur place pour coloniser l’île. (Voir le livre de Roselène Dousset-Leenhardt, Nouvelle Calédonie 1878-1978 L’Harmattan,1978)

[3Tout en demeurant dans l’idée une colonie de l’État français, une nouvelle appellation est née dernièrement : "collectivité sui generis", ou « de son propre genre », rattachée à la France. Deux articles de Wikipédia donnent une définition de la structuration institutionnelle de ce territoire : Nouvelle Calédonie et France d’outremer.

[4Lettre citée dans le livre de Claude Gabriel et Vincent Kermel "Nouvelle-Calédonie La révolte kanake" (La Brèche, 1985)

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  • Le 15 mai 2012 à 22:31, par louanchi

    DEVOIR DE MEMOIRE

    hocine le combat d’une vie par croaclub

    lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news

    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l¹époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l¹Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat

    Et pour compléter le documentaire, réécoutez sur SUD RADIO, « podcasts » l’émission du 8/11/11, de Karim Hacene, Enquêtes et Investigations, sur les harkis le camp de saint maurice l’ardoise

    Sur radio-alpes.net, Infos Générales - Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13)

    Ecoutez : Hocine Louanchi joint au téléphone...émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

  • Le 20 février 2009 à 18:32, par poison-social

    Je ne savais pas grand chose de ce Mr Messmer avant de lire cet article, et je ne suis pas étonné, car j’ai eu l’occasion de voir la retransmission du procès Papon, tristement célèbre, celui là, par contre...
    Je me souviens que le discours complaisant de Pierre Messmer m’a mis dans un grand malaise et m’a fait froid dans le dos ; je n’ai pas aimé non plus son verbe onctueux ; ce monsieur est très poli et courtois, et ça le rend d’autant plus inquiétant, car il profère des horreurs sur un ton très raisonnable...

  • Le 3 septembre 2007 à 17:13

    Vous avez raison, mais d’autres articles parlent des actions horribles de Pierre Messmer, et nous avons complété l’article par un post-scriptum en indiquant deux articles dans ce domaine :
    - un vis à vis des harkis
    - un sur les massacres au Cameroun.
    D’ailleurs nous avons dèjà publié le 2 mars 2005 un article de Rebellyon sur les massacres du Cameroun. En voici un extrait au deuxième paragraphe : « Le haut-commissaire français Pierre Messmer, futur ministre de De Gaulle, a organisé des expéditions punitives sanglantes ainsi que l’assassinat de nombreux leaders de l’UPC, comme son secrétaire général et fondateur, Ruben Um Nyobé, dans son village natal le 13 septembre 1958... »

    Vous pouvez aussi indiquer d’autres articles de sites non commerciaux qui peuvent compléter. Merci

  • Le 2 septembre 2007 à 21:52, par ferker

    Messmer a bien été un grand combattant contre le nazisme et s’est bien opposé au putsch des généraux d’Algérie en 1961 (il a été ministre des armées de 1960 à 1969)

    À Rebellyon, nous n’avons rien qui indique que Messmer ait eu une autre responsabilité que celle d’être au gouvernement pour le massacre des Algériens d’octobre 1961. On peut cependant révolté.e par ses déclarations lors du procès de Papon en 1997, je cite : « cette affaire de noyade n’est qu’un règlement de comptes entre factions du F.L.N. »et « Sur le fond de la question en ce qui concerne les événements, on ne peut pas imputer à un préfet cette responsabilité. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Cette affaire des noyades est un règlement des comptes entre F.L.N. et PPA. » [1]

    Pour les massacres de harkis à la fin de la guerre d’indépendance, il faudrait des recherches plus poussées pour connaître exactement sa part de responsabilité. Mais il est vrai que le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a rien fait pour empêcher ces massacres. Il semble d’ailleurs qu’il en ait conçu quelques remords...

    Pour son témoignage au procès de Papon, on peut retenir cette déclaration « sans rien oublier, car nous ne devons rien oublier, il me semble que, cinquante-cinq ans après, le temps est venu où les Français pourraient cesser de se haïr et commencer de se pardonner ». Est-ce suffisant ? Aux lecteurs et aux lectrices de se faire un opinion...

    Enfin, il est vrai que Messmer semble avoir joué un rôle particulièrement ignoble au Cameroun dont personne n’a parlé lors du décès du bonhomme.

    Alors, bien sur que cet article ne fait pas le tour du personnage. Mais plutôt que de crier au scandale, pourquoi ne pas le compléter avec des informations vérifiables, ou en écrire un autre ? Puisqu’il le faut, je rappelle que les modères de Rebellyon ne sont pas journalistes (encore moins des historien.nes) et se contentent de vérifier la véracité des faits et la tonalité anti-autoritaire des textes qui nous sont proposés, et que lorsqu’ils écrivent des articles (cela arrive !), ceux-ci ne sont jamais validés par l’auteur.e mais par les autres modères. À noter ici que nous avons passé ce texte qui n’a aucun rapport avec la région parce qu’il a été écrit localement [2], histoire de réfléchir ensemble sur cette façon particulièrement malhonnête qu’ont les médias traditionnels à occulter les réalités et à travestir l’Histoire...

    Bien cordialement,
    Ferker

    [1Déclarations consultablespar exemple ici.

    [2Voir notre charte.

  • Le 2 septembre 2007 à 19:32

    Je suis scandalisé par cette article : Messmer n’a pas attendu la question canaque pour être un salopard : il a été ministre des armées de De gaulle pendant la guerre d’Algérie, il a une lourde responsabilité dans le massacre des harkis dans la repression du 17 octobre 1961 et dans la répression féroce et incroyablement lamentable du Cameroun qui devenait indépendant. Il a aussi soutenu Papon qui l’a pris comme témoin moral dans ses procès.
    Cet article merite d’être réecrit de telle sorte qu’il ne méprise plus les victimes algériennes et camerounaises du sinistre et lamentable Messmer et tous ceux sur la mémoire desquels il a craché. Tous ceux qui meritent qu’on se souvienne d’eux.

  • Le 30 août 2007 à 15:18, par IAI

    L’unité et la féroce résistance kanak n’a pas réussi à endiguer l’opération de colonisation menée par la France.

    En 1988, au moment de la signature des accords de Matignon, Michel Rocard a garanti à Jean-Marie Tjibaou que grâce aux nouvelles dispositions concernant le corps électoral, en dix ans, la population Kanak allait être majoritaire en Nouvelle Calédonie.

    La France n’a pas tenu parole. En 1998, sur les 200 000 habitants de Nouvelle Calédonie, seuls 80 000 sont kanaks.

    L’immigration en provenance de la métropole et des iles de Wallis et Futuna, facilitée par les conditions d’ immigration mises en place par la France métropolitaine depuis plusieurs dizaines d’années, a empêché les kanak d’accèder démocratiquement à l’indépendance.

    Les kanak minoritaires, le referendum pour l’indépendance de la Nouvelle Calédonie en 1998 s’est soldé par un échec et a été utilisé comme un alibi démocratique pro-colonisation.

    Un autre référendum a été promis aux kanak pour 2014...après 16 années supplémentaires de colonisation et de politique de repeuplement !

    PS : Notons sur place la présence d’un seul quotidien local de presse écrite, le torche-cul Les Nouvelles Calédoniennes (appartenant au marchand de canon Dassault) qui a complaisamment accompagné depuis 1971, date de sa création, la politique de colonisation française.

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