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Les grévistes de Ouibus déterminés : « soit on arrive à une solution, soit il y aura une grève de la faim »

La SCNF tente actuellement de se débarasser des salarié·es lyonnais·es de Ouibus, qu’elle souhaite transférer vers ses sous-traitants. Pour ce faire, la direction use de méthodes de management inhumaines envers les personnels. Mais ceux-ci ont décidé de résister, en grève illimitée, ils montent au siège de la SNCF à Paris le 6 juin pour faire entendre leur voix. L’un d’eux raconte leur situation, leurs conditions de travail et la répression qu’exerce l’entreprise.

Je suis conducteur de Ouibus, salarié de la SNCF-C6. La SNCF a créé cette filiale en 2012 pour faire du transport de voyageurs par autocar, alors peu développé en France. À l’époque, la SNCF avait des lignes internationales, des sites ouverts à Lyon, Vitry-sur-Seine et Lille ainsi que des salarié·es embauché·es en CDI. En 2014, la « loi Macron » a ouvert le marché français du transport par autocars à la concurrence . Énormément d’entreprises se sont retrouvées sur le marché, comme Mégabus, qui depuis a fermé définitivement en laissant ses salarié·es sur le carreau.

C’est là que la SNCF a découvert la ruse de la sous-traitance, par le biais de Flixbus. Cette compagnie allemande n’a ni matériel, ni salarié. Elle a juste une entité qui gère l’administration et elle sous-traite toutes ces lignes. Et la SNCF s’est dit « Pourquoi pas nous ? »

Nous, les salariés de la SNCF-C6, on a tiré la sonnette d’alarme et demandé ce qu’il se passait. Ils nous ont toujours dit « Ne vous inquiétez pas, c’est juste une méthode pour s’élargir rapidement, pour conquérir plus de territoires, sans trop débourser, vous êtes toujours là. » Mais progressivement, on a vu passer certaines lignes de la SNCF-C6 à des sous-traitants. Et il y un an la direction s’est mise à licencier.

Ils ont commencé à faire des mises à pied ou des licenciements pour des petites choses vraiment banales. L’année dernière, ils ont embauché des chauffeurs en CDI avant de les virer pendant leur période d’essai. Ces personnes se sont retrouvé criblées, parce qu’elles ont démissionné de leur entreprise, elles sont arrivés au sein de la SNCF-C6 et au bout d’un mois elles se sont retrouvés sur le carreau, sans rien du tout. On a tiré la sonnette d’alarme. « C’est juste une réduction de la masse salariale, le marché ne s’est pas ouvert comme on l’espérait », nous ont-ils répondu. Ils s’en foutent de l’être humain, l’essentiel c’est le chiffre.

Après les CDI virés durant leur période d’essai , ils se sont attaqué aux CDD, eux aussi ont tous été virés. Ensuite, ils se sont attaqués aux CDI pour leur proposer soit des départs volontaires, soit des démissions. Ils les poussent à bout jusqu’à ce qu’ils demandent une rupture conventionnelle avec zéro euro dans la poche, seulement avec le solde de tout compte, juste histoire de vider la masse salariale de la SNCF-C6.

En octobre 2016, ils ont décidé de s’attaquer directement à des sites. Le premier, c’est celui de Lyon. Ils nous ont dit « On a un projetde développement de notre activité mais on va supprimer le site de Lyon. On va vous transférer chez Faure-Express, notre principal sous-traitant en Rhône-Alpes. » On leur a dit qu’on ne partirait pas. Ils ont alors essayé par tous les moyens de faire ce transfert. Ils ont fait rentrer Faure au capital de la franchise SNCF-C6, à hauteur de 2,5 ou 3%. Ce qui est vraiment minime, la SNCF reste l’actionnaire principal avec 97%. Mais le fait d’être franchisé ouvre le droit à reprendre une activité. Ils nous ont dit : « Maintenant que Faure est franchisé, vous n’avez pas le choix : on va vous transférer automatiquement. Que vous l’acceptiez ou pas. »

Tu peux nous raconter la répression que vous fait subir la SNCF ?

Comme on s’opposait toujours au transfert, ils ont commencé à utiliser tous les moyens de pression. D’abord, cela a consisté à prendre les salarié·es individuellement dans un bureau pour jouer sur leur moral. Et du jour au lendemain, on voyait des salarié·es partir. Un salarié a fait burn-out, il est resté pendant trois mois chez lui en arrêt maladie, il a perdu 20 kilos, il était en dépression, il a failli divorcer... Et puis il a lâché, il leur a dit « Faîtes-moi une rupture conventionnelle, je pars. » Il est parti sans un euro en poche. Ils ont poussé une salariée qui était gravement malade, en jouant sur son moral jusqu’à ce qu’elle accepte la démission à 6 000 €. Sachant que jusqu’à aujourd’hui, aucun de ces démissionnaires n’a encore touché le chèque de 6 000 €.

Ils ont aussi commencé à faire des mise à pied et des licenciements abusifs. Une collègue a été licenciée pour un problème de porte arrière qui se fermait mal. Un collègue a été licencié parce que le voyant de son filtre à particules s’était allumé, tout simplement parce que celui-ci était encrassé. Ils ont présenté ça comme un élément de sécurité, alors que ça n’a rien à voir. Mais ils l’ont viré !

Tout cela provoque un énorme stress au travail. On vient bosser avec la boule au ventre. On en est arrivés à surveiller davantage notre tableau de bord que la route, parce que s’il y a un voyant qui s’allume on pouvait être viré… et ils nous parlent de sécurité. Il y a une sécurité directe : l’extincteur que je prends, les éléments de base qu’on a dans un car. Il y a une sécurité indirecte : si on est dans le stress, dans l’angoisse, on se concentre moins bien alors qu’on a 40 ou 50 passagers avec nous… donc ces conditions de travail jouent contre la sécurité.

On vous a proposé de vous transférer chez Faure contre 6 000 € ?

Voilà. Au début, ils nous ont dit « Vous acceptez le transfert automatique et on vous donne 4 000 €. » On a refusé et on a commencé à faire des piquets de grève. Ils nous ont alors dit « Nous on essaie de trouver des solutions mais vous vous nous répondez toujours avec des grèves. Eh bien on vous transfère sans rien du tout. Si vous voulez de l’argent, vous démissionnez et on vous donne 6 000 €. » Vous voyez le chantage ?

On leur a dit « On fait partie du groupe SCNF, vous nous reclassez dans le groupe SNCF. Vous voulez fermer le site ? Vous voulez qu’on parte ? Faîtes un plan social et donnez-nous un chèque. Si vous voulez qu’on démissionne, pas de problème, mais une démission ça se paye, ça ne coûte pas 6000 €. » Mais la direction ne veut rien comprendre. Le 31 mai, on a reçu un mail nous disant que nous allions être transférés automatiquement chez Faure à partir du 5 juin avec l’obligation de nous présenter directement là-bas.

Les conditions de travail et de rémunération sont différentes chez Faure-Express ?

Oui. Des amis qui y travaillent m’ont dit « si on atteint 1 600 ou 1 700 €, c’est la fête à la maison à la fin du mois ». Pourtant, ils tournent comme des avions de chasse. Pourquoi ? Parce que le salaire chez eux il est à 10,38 € de l’heure, c’est un smic. Et toutes les primes — de découcher, de repas, de petits-déjeuner — sont réduites au minimum voire supprimées parce qu’ils jouent sur les feuilles de service.

La SNCF, elle se dit « Alléluia, il y a des sous-traitants qui payent leurs salariés 1 400 ou 1 500 €, pourquoi les payer à 2 000 ou 2 500 € ? » Notre grille de primes est en effet à peu près similaire à celle des conducteurs de train ou des contrôleurs. On a des primes de découcher et de repas qui sont quand même assez conséquentes et permettent de relever le salaire de base qui est de 10,47 € de l’heure, un smic amélioré. Pour assurer mon salaire aujourd’hui, il faut que je roule le maximum, il faut que je dorme au maximum à l’extérieur de chez moi.

J’ai rencontré le directeur des opérations. Il m’a dit que pour relever les caisses de l’entreprise, il fallait toucher à nos primes. Je lui ai dit « D’accord, j’aime mon entreprise, j’aime le métier que je fais, je suis prêt à faire des sacrifices pour relever cette entreprise et je sacrifie ma prime. Mais à une seule condition monsieur le directeur : vous me posez votre salaire à vous et on va le voir. » Là, il n’a pas apprécié et il a failli retourner la table. D’après les bruits de couloirs, monsieur le directeur des opérations est payé 12 000 € par mois et la directrice des ressources humaines, qui ne vient qu’à mi-temps, serait payée 7 000 à 8 000 € par mois. Je leur ai dit « Vous posez vos salaires sur la table et on va voir qui ruine cette entreprise. Est-ce que c’est moi à 10,47 €/heure ou c’est vous avec vos salaires très élevés ? » Ils m’ont demandé qui j’étais pour leur parler de cette façon. Eh bien, je suis le simple chauffeur. Ils tapent sur le petit salarié mais il ne faut pas qu’on touche à leurs avantages. Parce qu’ils sont en haut de la hiérarchie et qu’ils ne se considèrent pas salarié·es de l’entreprise. Le salarié de l’entreprise, c’est toujours le petit qui est en bas, qui doit « s’impliquer, faire des efforts. »

En 2015 il y avait 60 salariés sur le dépôt de Perrache, deux ans plus tard on n’est plus que 17 mais ils refusent toujours de faire un plan social. Ils refusent à cause de l’image. Ils ne veulent pas qu’alors que la SNCF s’est lancée dans le projet de Macron ça se termine en plan social. Cette loi devait créer des emplois, Macron avait promis 22 000 postes. On en est très loin et cela n’a pas créé d’emplois mais de la précarité. Et la qualité de vie des salariés qui travaillent dans ce projet montre que la loi Macron est une catastrophe… Aujourd’hui ils veulent surtout éviter que les journalistes se penchent là-dessus. Cette loi promettait aussi une baisse des prix. En réalité, ils attendent juste que le nombre d’opérateurs diminue et ce sera la hausse des prix. C’est d’ailleurs déjà le cas. La loi Macron a profité aux grands groupes comme la SNCF ou Flixbus qui ramassent de l’argent sur le dos des petit·es salarié·es.

Comment vous vous êtes mobilisés ?

Il y a eu un premier piquet de grève pour dénoncer cette sous-traitance massive et la répression de la direction envers les conducteurs. Les négociations entre les syndicats et la direction n’ont pas abouti à grand-chose. La stratégie de la direction a été d’organiser des rendez-vous individuels avec chaque conducteur de Lyon, pour voir qui allait craquer. Beaucoup ont craqué et sont partis chez Faure après une démission et un chèque de 6 000 € ou une rupture conventionnelle sans prime. Les responsables syndicaux de la CGT ou de la CFDT nous ont un peu abandonnés à ce moment-là.

À Perrache, on s’est dit qu’il fallait qu’on se batte nous-mêmes, qu’on refuse les rencontres individuelles et qu’on forme un collectif lyonnais pour négocier avec la direction. On a rencontré le responsable parisien de la CGT Cheminots qui nous a soutenus et a envoyé un mail à la direction pour leur dire que le collectif lyonnais voulait discuter des conditions du transfert. Pas de réponse. Après deux mails de rappel, il a eu une réponse négative. La SNCF ne voulait pas nous rencontrer. Le 19 mai, on a déposé une grève pour voir si la direction allait descendre nous voir. Personne n’est venu, personne n’a cherché à comprendre.

On a alors décidé de faire une grève sur le week-end de l’Ascension, du 24 au 26 mai, un gros week-end de départs. Dès qu’on a déposé la grève, la direction nous a contactés en disant qu’elle était prête à nous rencontrer. Elle posait comme conditions la levée de la grève. On a dit non et ils ont refusé de nous voir. On a donc posé une nouvelle grève pour le gros week-end du 3 au 5 juin. Et la CGT a déposé un préavis de grève illimitée à partir de mardi 6 juin, date à laquelle on est censés être transférés.

Le 6 juin, nous allons monter au siège de Ouibus à Bercy, voire au siège de la SNCF. On ne va pas en rester là. Peut-être que la SNCF est déterminée à aller jusqu’au bout. Mais nous aussi : soit ils acceptent l’ouverture de négociations et on arrive à une situation acceptable, soit il y aura une grève de la faim des salariés de Ouibus à Perrache.

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