Queer : qu’ouïre ? Ce que veut dire pour moi être queer

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Une réflexion sur les glissements sémantiques et leurs dérives au sein d’un monde dominé par le capitalisme, sur notre rapport aux normes et à la morale, d’un point de vue queer et anarchiste.

Les concepts évoluent, surtout dans les sphères où ils ne sont plus régis par les institutions...qui décide de leur définition ? Comment se comprendre si on ne sait plus quelle acception recouvre le mot qu’on utilise ? Comment poursuivre réflexions et revendications quand les mots avec lesquels on parle sont digérés par le capitalisme ? Si, au nom de notre libération des carcans, nous pouvons nous désigner individuellement absolument comme nous voulons, jusqu’à ce que ce mot ne fasse plus sens pour personne, hormis pour soi-même, n’est-ce-pas là le triomphe du libéralisme, du mythe de l’individu tout puissant ?
C’est quoi alors être queer aujourd’hui en France, en métropole, en 2019 ? Ce mot supporte-t-il même la traversée de l’Atlantique sans une distorsion nécrosante ? L’héritage des Etats-Unis peut-il vraiment devenir le nôtre ? Est-ce-que cette réappropriation transnationale incarne le sens profond que nous donnons à notre désir internationaliste, notre volonté de briser les frontières ?

Je n’ai pas de réponse péremptoire à apporter. Je me contenterai de présenter ce que j’ai observé, et où moi, j’aimerais voir se faufiler le queer avec panache.

Le queer est un processus bien plus qu’une essence. Un processus de désidentification à la norme, norme elle-même imposée comme dictature. Le plus insidieux, c’est que tour à tour, chacun.e devient l’agent.e de la normalisation, en intimant cette norme, en méprisant ce qui en dévie. Il y a donc, qui sommeille en chacun.e, l’esprit d’un flic à abolir.

Être queer a bien plus avoir avec comment on baise et comment on relationne de manière générale que de quel corps on habite. Néanmoins, la force des stéréotypes est si puissante, tout ce que nous projetons les un.es sur les autres à cause de nos corps, est-il possible de trahir la domination sans expérimenter une corporalité radicalement nouvelle ? Je veux dire, est-ce un chemin inévitable de prendre des hormones pour passer de l’autre côté du miroir et saisir enfin l’ampleur du cercle oppressif dont il nous faut sortir ? Pour ma part, il m’a fallu en passer par-là. J’enjoins chacun.e de vous à expérimenter, sinon les hormones, a minima le drag(king/queen), dans l’espace public, pour voir de vos yeux et sentir depuis vos propres tripes ce qui se joue dans les rapports genrés, ce que nous nous faisons vivre les un.es aux autres, ce que les hommes font aux femmes, ce que les femmes finissent par anticiper face aux hommes.
Sans ça je ne sais pas dans quelle mesure il sera possible d’incarner des relations hors des rapports de domination entre hommes (cis) et femmes (cis), en tout cas construit.es comme tel.les.
Être queer est un processus renouvelé en permanence avec la culture du consentement, de l’intégrité physique, de la non-exclusivité ou au moins du refus de la possession et de son corollaire, la coercition, la critique du couple comme modèle unique, naturel et idéal d’organisation sociale. De manière globale, être queer c’est refuser de se soumettre à la norme, aux normes sociales sans les avoir questionnées. Il ne s’agit pas de cultiver la performance systématique de la contre-norme, ou si ça l’est, ce n’est pas le monde que je rêve de voir advenir, un monde où nous ne ferions qu’ériger la contre-norme comme nouvelle norme, sous prétexte de subversivité, ne faisant, à mon avis, que renforcer indirectement la place et la légitimité de la norme elle-même. Peut-être nos allié.es vivent-iels sur cette brèche : nos allié.es sont peut-être celles et ceux qui ont choisi la norme après l’avoir questionnée, parce que, pour des raisons qui leur sont propres et qui nous échappent, s’y retrouvent. En affirmant leur choix comme un choix et non comme un ordre naturel, ils.elles légitiment notre place. Ils.elles nous soutiennent. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas, leur imposer notre façon de vivre. Et ils.elles ne doivent pas nous imposer la leur. Nous devons, face à toustes celleux qui veulent imposer quelque chose, quoi que ce soit, nous unir et dire : nous voulons avoir le choix.

Incarner le queer pour moi, c’est aussi performer alternativement, des androgynies polymorphes, et des caricatures normées, afin de rendre visible le fait que tout est performance, autrement dit même et surtout ce qui est considéré comme normal. Il y a dans le queer, à mon sens, une dimension extrêmement dynamique. Incarner l’obscène là où le carcan moral fabrique cette obscénité, incarner le passe-partout là où, dans certains événements ou microcosmes, on attend de nous une ostensible extravagance. N’être jamais où on nous attend, en somme. En attendant de ne plus être attendu.es, mais d’être accueilli.es, inconditionnellement.

Car en effet, est-il plus absurde de choisir consciemment d’agir d’une manière jugée normale, ou de mécaniquement faire le contraire de ce qui est normalement attendu ?
Là encore, je veux incarner le queer en posant des questions qui seraient comme des portes entrebâillées. Je ne suis pas là pour fabriquer de nouvelles barrières en assénant des réponses.

La culture queer, c’est aussi la prise de conscience et la reconnaissance de nos conditionnements, et pas simplement leur déni à la sauce américaniste où de toute façon « tout est choix personnel » vidé de toute contextualisation sociale, d’où à mon sens, la possibilité d’un lien entre le féminisme matérialiste et le côté post-genre du queer. Ayant pris conscience de ces conditionnements et de leurs conséquences délétères, j’envisage la culture queer comme appelant à l’exploration des corporalités ; exploration des corps comme développement d’un relation non seulement entre deux êtres, mais développement d’une relation entre les désirs qui émergent et le lieu même où ils peuvent venir s’incarner, en tout cas, c’est le tournant que j’aspire à lui faire prendre.
J’entends par « exploration des corporalités » un nouveau rapport à la territorialité. Un esprit de curiosité où le mouvement de recherche enthousiaste importe davantage que tout le reste, et où, surtout, découvrir ne signifie pas s’approprier mais jouer avec, reconnaître l’altérité, s’en réjouir, et lui laisser son existence et sa subjectivité. Communier, tout en ayant conscience que cette communion est possible du fait même que nous faisons mutuellement et subjectivement l’expérience de la dualité.
Il y a aussi dans ce voyage la volonté de briser certaines frontières, ou au moins de les déplacer, de les rendre poreuses : sensibilité-sensorialité-sensualité-sexualité.
Quand, allongé.e dans l’herbe, les moustaches d’un lapin effleurent ton échine nue et que ton corps tout entier frissonne de plaisir jusqu’à l’extrémité de tes oreilles, dans laquelle de ces cases sus-citées tu le ranges ? Si c’est aussi intense que la jouissance, est-ce-que ça fait de toi un criminel zoophile ? Je ne le crois pas.
Pour moi, c’est tout ça, être queer. C’est questionner toutes les frontières et les mettre en péril chaque fois qu’elles discriminent davantage qu’elles ne structurent.
Être queer n’a donc, à mon sens, plus grand-chose à voir avec le fait d’être homosexuel.
Être homosexuel c’est trop souvent aspirer à l’adaptation du régime hétérosexuel, le couple, le mariage, la monogamie, la famille avec deux parents et des enfants, c’est accepter de réduire son identité à sa sexualité, donc à son sexe, et donc continuer à donner une signification sociale aux caractères sexuels, au moment même où nous avons besoin de dire : le sexe est une construction sociale au service de la domination (masculine), une fiction collective, et nous voulons vivre loin d’elle. Mais je parle ici depuis mon point de vue de personne transmasculine majoritairement hétéro, non par fierté mais, simplement, de fait. (Les personne avec qui j’ai des relations intimes sont majoritairement des femmes, en tout cas, c’est ainsi qu’elles ont été construites et comme ça qu’elles continuent à être identifiées par l’immense majorité du monde. Je crois faire tout mon possible pour que nos relations soient basées sur l’écoute, la réciprocité et l’enthousiasme, bien davantage que sur cette différence sexuelle supposée et caricaturée. Il n’en reste pas moins que nous sommes, bien malgré nous, perçu.es comme hétérosexuel.les dans l’espace public.) Pour mes camarades homosexuels masculins, aspirer à ce modèle est encore une bataille, un acte subversif malgré eux, sur qui on projette sans relâche des déviances pédophiles. Alors il semblerait bien que, malgré tout, dans cette fiction collective de la binarité, être queer ait encore beaucoup à voir avec le fait d’être homosexuel.

Pour certain.es, être queer, c’est trouver une étiquette qui lui corresponde. Peut-être cette identification fait-elle partie du processus de destruction de l’hétéronormativité. Je m’en suis servi. Néanmoins, j’admets émettre un certain scepticisme à cette multiplication d’identifications. Une multiplication qui risque de nous donner l’impression que ce que chacun.e de nous vit, en tant que dissident.e de la dictature hétérosexuelle, est très différent, au moment même où nous avons besoin de dire : il y a quelque chose dans notre refus de la coercition qui fait commun : nous sommes constamment invalidé.es, et nous sommes constamment appelé.es à réintégrer la norme d’une manière ou d’une autre : en nous mariant, en nous mettant en couple, en effectuant une transition binaire qui transforme d’un coup de baguette magique l’homosexuel.le que nous étions en parfait.e hétéro plus cis que cis [1], et au travers de laquelle nous acceptons d’être traité.es comme des malades, des infirmes, dépossédé.es de notre autonomie, et de notre anatomie, de nos choix et de nos subjectivités, ainsi plongé.es dans l’atonie.

Si nous identifier à x ou y concept nous aide à nous construire, faisons-le, mais ne le faisons pas au détriment des coalitions, d’un féminisme englobant, pluriel et solidaire.

Être mère et travailleuse du sexe est à mon sens profondément queer : c’est la réconciliation jugée impossible par l’imaginaire judéo-chrétien, de l’image de la mère et de celle de la putain. Et ça vient toucher un autre point central : dans une société libre, il n’y aurait pas de travail du sexe, parce qu’il n’y aurait pas de travail au sens où on l’entend aujourd’hui, exploitation salariale avec de l’argent au service d’une idéologie productiviste ; et il n’y aurait pas de dictature hétérosexuelle, donc il n’y aurait pas de queer non plus. Le queer s’inscrit dans un monde traversé par les rapports de domination pour essayer d’inventer autre chose, tout en ayant bien conscience d’être pris dedans. La prochaine étape ? Opérer une telle déstructuration des normes que ni l’hétérosexualité ni le queer n’aient de signification. Le queer ne doit pas devenir une nouvelle forme figée d’identification ; au risque d’être digéré et intégré au système capitaliste. Pour que le queer vainque, et que nous soyons libres, le queer doit disparaître. Il doit demeurer « inencartable », irrécupérable, incorruptible, à la fois souterrain dans son enracinement et ostensiblement visible là où on ne veut pas de lui.
Le queer doit opérer une révolution, au sens étymologique du terme, un renversement de situation. En incarnant en masse (disons à partir d’une proportion suffisante, et j’ignore où se situe son seuil, l’histoire seule nous le dira) autre chose que le normal, prétendument naturel, soit nous renverserons le rapport de normalité, soit, a minima, et c’est à mon avis même plus intéressant (car renverser le rapport de normalité risque de reproduire de la normalisation, fût-elle initialement subversive) nous créerons dans les esprits le doute et le malaise : les gens perdront de leur sentiment de légitimité, nos exubérances les pousseront à adopter une vision du monde qui les décentrera. Et c’est déjà ce qui commence à se passer, par touches, par bribes, là où nous nous implantons assez pour fissurer les fictions somato-politiques ainsi érigées.
Peut-être que le plus grand paradoxe du queer, c’est de posséder un nom. Peut-être pour qu’il ne perde rien de sa vivacité faudrait-il qu’il se métamorphose, lui aussi, qu’il se fonde, qu’il se perde, qu’on ne puisse plus l’identifier.
Pour opérer, l’esprit queer a davantage besoin d’être incarné que d’être nommé. Placarder « queer » sur des T-shirts H&M, des festivals tendance ou même sur notre mur Facebook ne changera rien aux violences imbriquées du capital et du régime hétérosexuel.
L’esprit de transgression émerge en contexte coercitif. Je crois que le queer peut, et doit, être cet esprit. Nous transgressons parce que vos schémas préétablis nous étouffent. Nous ne voulons pas imposer de nouveaux schémas. Nous voulons en essayer un autre, plusieurs autres, peut-être aucun...ne rien présupposer, essayer, rater, essayer encore, déduire...mais sans jamais s’enfermer dans une quelconque conclusion définitive, par nature sclérosante.

Transgresser, c’est faire ce qui nous est intimé de réprimer. Ces injonctions opèrent à la fois insidieusement, à travers l’ensemble des médias et des œuvres culturelles qui débordent de représentations stéréotypées, des présupposés des gens quant à notre intégration au système cis-hétéro-monogame ; et de plein fouet quand, ayant affirmé notre non-conformité, un arsenal est déployé pour nous psychiatriser et nous renormaliser. Transgresser, c’est flamboyer au-delà de l’acceptable, du moral. C’est outrepasser des limites que nous n’avons pas participé à décider, et qui nous ont été imposées d’en haut, par des systèmes qui ne nous conviennent pas. Si nous transgressons, c’est bien parce qu’une morale nous impose des chaînes et des cages.
Nous sommes queer, nous sommes solidaires de toustes les opprimé.es, et nous appelons à une abolition de la morale. La morale entendue comme dogme imposant ce qui est bien et ce qui est mal, indiscutablement, dans lequel toute considération subjective relative à la souffrance ou à la joie éprouvée par les personnes est déniée car jugée sans valeur.
Nous voulons une éthique fondée sur l’attention aux vrais besoins des personnes, à l’attention de nos envies, de nos désirs, mais aussi de nos limites. Une éthique à l’écoute et dynamique donc, comme nos identités, comme la vie.

Notes

[1Toutes les personnes trans ne sont pas homosexuelles avant de transitionner, mais ça reste un vécu assez courant, que de se vivre comme homo avant de « choisir » de transitionner (et donc d’être vu comme hétéro dans notre genre d’arrivée)
http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal21.html et https://journals.openedition.org/jda/5279

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