Réquisition en temps de crise sanitaire

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Covid-19 1 complément

Quand la réquisition des travailleurs sociaux nuit à l’accompagnement des personnes et aux droits des travailleurs sociaux : entre maltraitance, abus d’autorité, risque pour la santé et atteinte à la vie privée des salariés.

Bonjour,

Ceci est un témoignage sur ce que j’ai vécu ainsi que sur les dysfonctionnements techniques et humains que j’ai pu observer. Je sais bien que c’est dur pour tout le monde, on fait avec les moyens du bord et il faut bien continuer de prendre soins des ces personnes. Nous sommes beaucoup à nous retrouver réquisitionnés dans des endroit que nous n’avons pas choisis et il faut bien « faire avec » mais je pense qu’il est important de témoigner.

Je suis en formation du diplôme de Moniteur-Éducateur en alternance, j’alterne donc les semaines de travail et les semaines de formation.

Mon employeur est un Institut Médico-Educatif (IME) qui accueille des enfants et adolescents en situation de handicap mental.

A la demande de ma hiérarchie de l’IME j’ai été réquisitionné pour aller travailler dans une Maison d’Accueil Spécialisée (MAS) qui héberge à la semaine des personnes adultes poly-handicapées très fortement dépendantes.

En demandant des précisions par mail à mon chef de service sur l’organisation du travail au sein de la MAS il m’a laissé un message sur mon téléphone me disant que mes semaines de travail seraient de 15-20h maximum et que le temps de trajet en voiture me serait décompté de mes journées. Une fois mon planning construit il s’avère qu’on me demandait de faire 32h en 4 jours et que mon temps de trajet n’a pas été pris en compte...

Le samedi de ma première semaine de réquisition j’ai appris par un mail de la cheffe de service que 4 résidents sur 10 de mon unité avaient été testés positifs au covid 19. Mais on me demande de revenir 10 jours après quitte à contaminer les résidents négatifs, à contaminer les collègues ou de me faire contaminer si ça n’a pas été le cas la première semaine. Ah oui, les résidents ont été testés mais pas les salariés, même pas une ordonnance du médecin de la MAS pour aller se faire dépister.
Ce qui s’explique très bien et qui est la raison invoquée par l’équipe : si la direction décide de nous dépister et que certains sont positifs, ils ne viendront plus travailler car en arrêt.
Il vaut mieux un positif qui s’ignore, qui travaille et contamine potentiellement ses collègues, les résidents, sa famille et les gens à l’extérieur. Tant pis pour notre santé et celle de nos proches, il vaut mieux ne pas savoir pour rester bien corvéable.
D’un côté les cadres de la MAS nous exhortent à tenir bon, à ne pas lâcher car "c’est pas le moment" et de l’autre on ne nous fournit pas les équipements nécessaires pour se protéger et donc pouvoir tenir. A terme, c’est quoi, la contamination de tous les travailleurs sociaux et médicaux sociaux ?

La semaine d’après : réquisition pour faire 35h20 alors que je suis censé être en congés trimestriels (CT), c’est pas grave on fait venir les salariés sur leur temps de vacances qu’ils ont ont acquis…Et surtout on leur annonce le vendredi pour le lundi. Après discussion avec la cheffe de service de la MAS, elle me dit que tous les CT ont sauté, première nouvelle, et on me tient au courant que maintenant dès fois que je n’aurais rien eu de prévu comme des rendez-vous médicaux, finir mes écrits de certification, préparer des oraux ou prendre du temps pour moi.

A l’arrache

Il n’y a plus de réunions d’analyse de la pratique, qui sont des réunions pendant lesquelles les travailleurs sociaux, en petit groupe et sans leurs supérieurs parlent des situations difficiles vécues au travail. Ces situations peuvent concerner les personnes accompagnées, le travail en équipe etc.
Ces groupes sont animés par un psychologue extérieur à l’établissement et la confidentialité est garantie. Chacun peut s’exprimer sur ses affects et donc lâcher du lest et les situations ramenées sont travaillées avec le psy et le reste du groupe.
Sans ses réunions, on reste avec ses ressentis, ses craintes et personnes avec qui en parler. Inutile de dire à quel point elles seraient utiles aux réquisitionnés/bénévoles n’ayant jamais travaillé dans le handicap. On doit faire sans, c’est l’état d’urgence sanitaire.

En ce qui concerne mes journées de travail, l’équipe se constitue au mieux avec une personne titulaire sinon entre personnes réquisitionnées qui ne connaissent pas les résidents et l’organisation type des journées.
Au niveau des effectifs il nous est arrivé de nous retrouver pendant 4h sans titulaires : 2 personnes réquisitionnées d’un autre établissement, la stagiaire de la MAS et moi. Comme la stagiaire connaît le mieux la travail, elle se retrouve dans le rôle de de coordinatrice pour nous dire ce qu’il faut faire avec qui et quand. En cas d’accident pas facile de gérer sans titulaire.

Le premier jour personne n’a pris le temps de me faire visiter les locaux, de me parler de l’organisation d’une journée ou de me montrer où sont affichées les informations importantes. Mais pire, personne n’est venu me présenter au résidents pour leur expliquer pourquoi je suis ici.
Au niveau des équipements on m’a donné une blouse et un masque de chirurgien par jour (sachant qu’il est recommandé d’en changer toutes les 3 ou 4 heures). Il y a même un matin où en arrivant je n’avais pas de blouse à me mettre.
J’ai donc dû aller nourrir à la cuillère dans son lit une personne qui ne m’avait encore jamais vu et qui pouvait en tout état de cause se demander qui je suis et donc ne pas se sentir en sécurité.

Pour ma deuxième semaine de réquisition je dois arriver à 7h du matin.
Les résidents testés positifs sont confinés sur une autre unité et 4 résidents venant des autres unités de la MAS sont hébergés sur mon unité. Et là on me demande illico d’aller m’occuper de la douche d’une des nouvelles personnes. Je dis que je n’ai jamais fait de douche, qu’en plus que cette personne ne me connaît pas et que après l’aspect humain/intimité et il a aussi le fait que je ne connaît ni son protocole de douche ni ses habitudes, "tu verras c’est pas compliqué". Il est 7h10 je suis déjà véner.
Après explication que "non" je ne me sent pas de le faire, je fini donc par faire ma 1re douche avec une résidente dont je m’étais déjà occupée.

Le contenu d’une journée de travail à la MAS se résume à beaucoup de manipulation des résidents pour les lever, les allonger, les laver, les emmener à la selle, leur laver les dents... Sans oublier changer très régulièrement leur protection (couche), vider les seaux des chaises à trous de l’urine et des excréments.

J’ai essayer de rentrer en relation avec les résidents, j’ai pu observer pour certains qu’un lien se créait, par le jeu, par les sensations ou par l’imitation.

Infantilisation

J’ai été témoin de cas de maltraitance et d’infantilisation sûrement induites par le tutoiement par l’équipe (titulaire ou non) de tous les résidents, qui sont je le répète des adultes. Que les titulaires tutoies ça je peux le comprendre mais que les personnes réquisitionnées comme moi se permettent le tutoiement ça m’a choqué, en ce qui me concerne je les ai tous vouvoyés.

Une des résidentes, Lynda (prénom changé) se fait appeler "Bébé Lynda" par les membres de l’équipe, parce qu’elle ne peut s’alimenter qu’avec un biberon et qu’elle est petite, alors qu’elle est adulte, c’est grave.
Certains professionnels s’adressent aux résidents comme si c’étaient des gamins : "salut salut, ça va mon grand, ma grande ?" Tout est infantilisant, les mots, l’intonation, le tutoiement, le surnom non adapté.
En les infantilisant on se met dans une position d’adulte face à un enfant et donc dans une situation de toute puissance sur l’autre qui devient quelqu’un qui doit nous obéir. Je me suis cru dans une garderie pour personnes adultes handicapées.
Le tutoiement donne aussi l’impression que le travailleur sait mieux ce qui est bon pour l’autre, comme un parent pour son enfant. Or d’après Kant "il n’y a pas pire tyrannie que de vouloir le bien de l’autre", surtout sans lui demander s’il est d’accord ou pas.

"Les raisons de cette infantilisation viendraient des atteintes cognitives des résidents, de la perte des capacités motrices, des attitudes régressives des résidents, de l’isolement de la personne qui induit parfois un sentiment de pitié, de vulnérabilité, engendrant une réaction maternante, protectrice et d’un lien affectif qui induit un investissement particulier de la relation."
Cela produit produit une dépersonnalisation : « Je ne suis plus moi », « Il ne me voit plus. » La personne est niée, son sentiment d’identité est altéré, ce qui peut aller jusqu’à engendrer de la confusion. Une partie de la vie de la personne, de ses capacités, est occultée.
Parfois, nous assistons à une perte d’autonomie avec une attitude de soumission. Un cercle vicieux se met en place, et les attitudes qu’adoptent alors les personnes âgées irritent les soignants ou l’entourage qui se trouvent trop sollicités ou déçus, épuisés par cet « enfant par procuration » qui n’est plus le sujet ou le patient « idéal ».
Cette infantilisation peut donc entraîner une agressivité, de la colère, de la révolte, de la part de l’âgé. C’est ainsi qu’éclosent des violences verbales, physiques, des troubles du comportement (« jeux » avec les selles, agitation, déambulation, troubles alimentaires, troubles du sommeil, etc.), mais aussi des décompensations sur un mode somatique ou psychique (dépression, démentification).

"La place donnée au résident, mais aussi le regard que le personnel lui porte sont importants. Ils diffèrent de la place vécue et souhaitée par la personne âgée." : Sophie Laublin [1]

"cela ne gêne pas grand monde que l’on materne à tour de bras, donc que l’on infantilise des personnes à qui on est censé apporter de l’autonomie. Allant même jusqu’à confondre parfois materner et donner de l’affection
C’est dire que les vieux réflexes avilissants ont la vie dure en matière d’accompagnement à la personne. Il n’empêche que le maternage n’a jamais produit de citoyens responsables et indépendants, autant que je sache.
Non seulement, on continue à avoir du mal à voir les capacités d’une personne handicapée, mais aussi à voir une personne derrière le handicap. Dans ces conditions, comment espérer entretenir un rapport d’égal à égal, entre accompagnant et accompagné ? C’est illusoire."
, Marcel Nuss [2]

Les raisons de cette réduction de la personne à un état de minorité sont profondes et en partie inconsciente. Il s’agirait en partie d’une attitude de défense, afin de ne pas reconnaître dans la personne handicapée un alter ego que le handicap rend inacceptable.

Maltraitance

Au niveau de la maltraitance j’ai pu entendre des professionnels donner l’ordre à un résident adulte de rentrer dans sa chambre car il traîne dans les couloirs, j’ai pu voir une résidente se faire forcer de finir son assiette lors du repas du soir. Elle avait déjà manger son entrée et la moitié du plat mais non il fallait qu’elle finisse. Peut-être qu’elle n’avait plus faim, ou qu’elle , n’aimait pas plus que ça ou qu’elle voulait garder de la place pour passe au dessert. Bref elle s’est faite crier dessus. J’avais l’impression que les résidents étaient là pour faire ce que les professionnels leur disent « mange »,« va dans ta chambre »,

J’ai constaté de gros problème au niveau de l’intimité et de la confidentialité, des professionnels qui parlent des résidents devant eux, qui rentrent dans les chambres, dans les douches ou dans les toilettes sans frapper à la porte.

Je pense que pour des gens qui n’ont jamais mis un pieds dans le monde du handicap, se retrouver balancé comme ça peut vraiment dégoûter. Dégoûter de la tâche en elle-même, de la manières dont les résidents sont traités, des personnes rencontrées et donc de ne pas se sentir à sa place « c’est pas fait pour moi ».

Moi je suis réquisitionné c’est autre chose, mais la réserve sociale solidaire est une idée d’urgence pour faire face à la crise et pallier à inefficacité de l’état à protéger ses citoyens à temps en envoyant des gens peu ou pas former et peu ou pas protégés.

Au risque de paraître égoïste car dans le social on nous parle de vocation (qui justifierait les bas salaires), il y a une certaine volonté à faire passer les autres avant soi (le don gratuit hérité de la morale chrétienne de la charité), je suis contre cette réquisition.

Contre car je ne suis pas un militaire qui s’est engagé et qui sait qu’à tout moment il peut être appelé et aller au front perdre un bras, un oeil, une jambe, ou mourir. Ma santé passe avant tout et je n’ai pas envie d’aller travailler au risque de chopper le covid, car même si c’est rare pour les personnes en bonne santé, on peut quand même en mourir. Là« ça va » c’est « que » le covid, mais on fait quoi le jour ou c’est un virus beaucoup plus mortel ?

Je veux bien aider, mais si je tombe malade je peux pas et si je meurs encore moins.

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  • Le 8 mai à 00:14, par Giles

    C’est triste et malheureusement dans les MAS ce que vous décrivez est courant : la toute puissance, l’infantilisation... Et sans parler de la période covid : les intérimaires qui debarquent dans une institurion inconnue sans accueil, parfois sans titulaires etc... Les grosses assos sont bien coutumières de ce genre de pratiques, c’est le management RH à la mode entreprise qui a tué le monde associatif avec la pression des finaceurs pour faire des économies d’échelle. En attendant les personnes dont on doit prendre soin sont maltraitées mais ce ne sont plus que des chiffres dans des tableaux envoyés à l’ARS.

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