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Summer is coming : jours brûlants du village au long cours

No Tav

Année 2038. Le tunnel a été percé. Les trains ne passent toujours pas. Nous sommes autour d’un braséro, le feu joue sur nos joues hâves. Nous sommes assis avec les membres du C.H.A.N.C.R.E : Collectif des Habitants Agonistiques Nés Contre le pRojet Enervant. D’autres groupes, d’autres anonymes se racontent leurs histoires.

Nous nous remémorons la Grande Marche. Chacun y va de son souvenir de fête, d’une discussion nocturne à bâtons rompus, de plans qui semblaient alors s’échaffauder sur la comète. Nous sommes maintenant au cœur de la comète obscure lancée contre la civilisation de la Vitesse Contrôlée. Le plan s’était porté à merveille en 2015. La structure de base proposée par la marche s’étoffait, se complexifiait et s’alimentait. Nous racontons les à-côtés des repas. Eux abreuvaient nos corps plus ou moins fatigués par les marches, les échanges logistiques, les montages, démontages, préparations et organisations. « Il y avait toujours de quoi restaurer nos forces midi et soir » se rappellent certains.

Nous parlons des soirées. Un sentier se dessinait au fur et à mesure des échanges. Des idées affleuraient, grandissaient, se répercutaient, et traçaient finalement un territoire où notre lutte pourrait évoluer. Les contreforts nord-est de la chartreuse s’irriguaient d’arguments, d’idées, de pratiques diverses, plus ou moins lointaines. Ce nouveau territoire est celui de notre tribu de lutte, toujours en marche depuis.

Le fil logique sur lequel nous avançons encore connut son lancement habituel le mercredi 1 juillet. Le soir, réunis à l’ombre de la haie de Virginie, nous écoutâmes le récit des années de luttes du collectif contre le projet de TGV de Chambéry et de la Maurienne. Ce fut une belle introduction, car elle mettait en évidence le trajet déjà parcouru, et les difficultés qui se dessinaient devant nous dans les hautes vallées. Ce qui a déjà été parcouru, c’est l’opposition farouche à l’enquête publique, la constitution des dossiers d’argumentaire contre le projet, les recherches poussées sur la question du financement des travaux, de leurs dangers, de leurs irrégularités. Il a été question de cette avanie éternelle qui révolte les citoyens français : les partenariats entre l’Etat et les entreprises privées (les fameux PPP). Le TGV ne pouvait pas passer pour des raisons financières : le budget n’est pas encore obtenu par les organes de construction. Il ne pouvait pas se faire pour des raisons économiques : l’argument des emplois est faussé car les travaux embauchent du personnel à haute qualification venant bien souvent l’Allemagne ou d’Autriche. Pour des raisons techniques enfin : l’argument du ferroutage était alors très récent, et forcerait à percer un autre tunnel à travers
la Chartreuse et Belledonne, ce qui pour lors n’était pas prévu dans le projet, et absurde, même pour la raison économique alors en vigueur. Bref, ce soir-là, nous étions tous analystes ou en passe de devenir experts. Nous parlions donc surtout des contradictions inhérentes du projet, tel un Marx collectif relevant les contradictions internes du Capital qui auraient dû le mener à sa fin. Ce soir-là, nous suivions les circonvolutions de l’évidence sensible primaire avec laquelle on entre et se débat toujours dans une lutte. Mais même bardés d’arguments, tous ne se sentaient pas prêts à affronter les hautes vallées.

Le premier obstacle, érigé lundi, vacilla dès le jeudi 2 juillet. Des amis de la Zone d’Autonomie Définitive de Notre-Dame-des-Landes ont raconté avec une clarté, une énergie, et une ambition, les années précédant l’occupation définitive de cet autre territoire. Notamment, et à point nommé, la création du Collectif des PAysans Indignés coNtre le projet d’aéroport. En son sein s’étaient retrouvés des paysans et agriculteurs d’horizons divers, divisés jusqu’alors dans l’impuissance de leurs positions syndicales respectives. Thierry, le paysan qui accueillait alors la marche, reprit immédiatement l’idée, en proposant à Virginie, hôte à Verel de Montbel, et à un éleveur de vaches du même village, de s’embarquer ensemble dans la création d’un collectif similaire.

C’est-à-dire : nous surmontions les obstacles aussi aisément que les cols de montagne. Et la même chose était en jeu : la force et le courage de se dire : tout seul non, mais ensemble, oui, peut-être. [ « A bas toutes les chapelles, nous sommes un seul et même assemblement »] . Et quelqu’un en rajouta encore, en parlant du Larzac, de Plogoff, de la pratique du rachat collectif de terres. Nous avions alors conversé joliment sur la possibilité réelle d’appliquer ces pratiques à la lutte qui nous rassemble. Et là dans le tunnel, nous nous rappelions qu’à ce moment était né l’enthousiasme, ce petit dieu de nos foyers brinquebalants. Ce soir-là, c’était la passion qui nous animait, celle qui croît et qui transforme une lutte en la vie. Celle qui se passe des montages complexes d’arguments et de contre-arguments, et qui s’élance vers l’organisation. Celle aussi qui connaît cette nouvelle qualité du territoire : de s’ouvrir, d’écouter les histoires des lointains et de s’en nourrir.

Les plus marrants d’entre nous se souviennent que ce fut aussi la première nuit de fête au campement. Que certains dormirent un peu moins bien que d’habitude, mais que c’était pour la bonne cause, c’est-à-dire cette cause éternellement puissante qu’est la joie.

C’est certainement elle, la joie, qui a fait de la journée suivante, le vendredi 3 juillet une vraiment belle journée passée à l’ombre des noyers magnifiques, qui se rappelaient à nous comme ce qu’ils étaient pour nos ancêtres : les havres de la magie. Certains partirent faire les foins dans les champs de Thierry, avec ses juments, Radieuse et Altesse. D’autres cherchèrent une nouvelle fraîcheur au bord du lac d’Aiguebelette. Et le soir tous étaient de retour au village, pour écouter les élaborations et les récits de la lutte NO TAV du Val de Suse, racontés par nos amis italiens. Leurs voix se modulaient, tantôt chantantes, tantôt hululantes, une fois fortes et une fois murmurantes, toujours douces et expressives, au gré de la musique. Des blues tendres et haletants de chaleur se renforçaient petit à petit au son de la cloche frappée par un fer à cheval. Le son grandissait doucement, comme un vent qui menaçait de tempête, éclatant finalement en magnifique symphonie. Mais rien à voir, tout le monde s’accordait là-dessus, avec le bruit menaçant, puis assourdissant puis si vite disparu comme un fantôme, du TGV. Une autre forme d’assemblée où lecteurs et musiciens, qui ne se connaissaient nullement, s’écoutaient mutuellement et se répondaient avec harmonie. Les rires du publics formaient une ligne mélodique continue qui s’arrangeait également en un bel accord.

Les voix qui riaient écoutèrent ensuite avec attention le récit de Maurizio, qui était venu d’Italie avec ses amis dans un pick-up rutilant marqué en orange fluo de ces mots en dialecte : « Mi sun d’la Val Susa ». Ce soir là, tous aimaient en dire autant : « Je suis de la Vallée de Suse ». Maurizio nous raconta la lutte NO TAV depuis ses débuts, quand des habitants, là aussi, avaient comme lancé ensemble ce grand cri : « tous seuls nous ne pouvons pas, mais ensemble, oui ! ». Ils nous raconta ensuite l’échec des stratégies traditionnelles de lutte, les recours, les argumentaires, les débats publics. Quelqu’un demanda de quelle manière les gens de la vallée avaient construit cette évidence commune que le TAV (le TGV) ne passerait jamais. Maurizio décrivit alors le processus de discussion, de tractage, d’affichage, qui permit à la vallée de développer une autre forme de lutte inédite : l’occupation des zones de chantier. Il raconta la bataille de Venaus en 2005, la bataille de la Maddalena en 2011, et puis le début des passeggiate, ces cortèges qui arrivaient au chantier désormais transformé en fort militaire, pour y démontrer que toujours la lutte était là, qu’on pouvait toujours tenter d’entrer dans le
chantier, tenter de l’occuper et d’en empêcher le fonctionnement. Il nous
racontait que ce qui comptait, dans cette lutte, c’était le fait de se mettre à vivre ensemble. Que là, résidait la victoire de la Vallée de Suse. Beaucoup semblaient émus par ces récits, retournés par la colère dont ils s’alimentaient. Cette colère à laquelle nous nous ouvrîmes ce soir-là, sous les néons et les noyers, nous a permis il y a des années maintenant de pénétrer non pas le chantier, mais son enfant maudit, le Tunnel. C’est l’autre petit dieu de notre lutte, la colère. C’est aussi en lui laissant de la place dans nos corps que nous avions marché, que nous avions bravé la chaleur, la menace des orages, la fatigue.

Tous ces petits dieux nous poussèrent également à affronter le col de l’Epine le samedi 4 juillet, nous disent nos mémoires et nos conteure.ses. C’est eux aussi qui volaient autour des têtes dans les voitures surchauffées qui roulaient au pas sur la rocade de Chambéry. Eux enfin qui s’amusaient avec nous au Lac de Saint-André, à sauter avec Super-No-Tav et sa super-cape-drapeau du haut des branches ou du bout de la corde à nœud, tête la première dans la baille. Eux qui firent dirent le soir aux québecois qui venaient nous parler de la lutte contre l’exploitation des hydrocarbures menée chez eux : « Tout le monde veut faire une grande fête, nous aussi, l’heure est avancée, que ceux qui veulent discuter viennent nous voir, que ceux qui veulent se désaltérer, flâner à la rivière où jouer aux cartes, s’amusent bien ! ».

Nous écrivions ce dimanche 5 juillet comme une nouvelle trace de pas sur le tapis de poussière, de mélisse, de menthe, de verveine, de luzerne, de paille coupée et de foins pas encore fauchés. Ce tapis rouge qui nous mène aujourd’hui au cœur de la lutte, au cœur de la montagne, là où le véritable problème se pose : nous continuerons toujours cette lutte, le TGV ne passera jamais. Pour certains c’est un souci. Pour nous, une évidence qui grandit encore et que la marche avait alors relancé. Voilà où avait été notre sentier : des haches techniques déterrées à Verel-de-Montbel, nous avions gravi le doux col des organisations collectives, des pratiques diverses de luttes, nous marchions pour l’instant au clair de soleil, sous la menace des orages, écoutant Daniel Balavoine chanter « Je veux vivre », ce à quoi nous ajoutions « Pas survivre, pays savoyard, Grésivaudan, même combat ! Maurienne, nous arrivons ! ».

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