Tribune pour une morale de l’écriture

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Le monde éditorial français n’est pas moral. Auteur·ices, il est grand temps de proposer nos textes à des groupes éditoriaux éthiques et respectueux de nos identités.

Je suis alarmé par l’apparition de certains titres dans des grands groupes d’édition.

« queer » sur la couverture comme un label.

Il faudrait se réjouir que ces éditeurs (gros capital) s’intéressent à nous.

Ils s’intéressent à nous et ils nous publient depuis que ce n’est plus un risque (risque éditorial risque économique risque d’une mauvaise image).

Notre féminisme n’est pas à vendre. Notre homosexualité n’est pas à vendre. Notre transidentité n’est pas à vendre.

Si je suis publié je ne veux pas me retrouver à côté de Michel Houellebecq (Flammarion) à côté d’Éric Zemmour (Fayard, Albin Michel) à côté d’Alain Finkielkraut (Gallimard, Stock).

Me retrouver à côté d’eux c’est une trahison c’est me retrouver parmi les oppresseurs.

La liste serait longue.

Auteur·ices féministes lesbiennes gays trans queers : nous proposons nos textes au patriarcat et à la finance. Nous utilisons les outils de l’oppression sans sourcilier.

Je comprends la tentation d’être édité par un grand groupe pour espérer de gros tirages. Mais ne cédons pas à la normalisation.

Être publié par un éditeur c’est accepter sa gouvernance et sa politique. L’édition a ses ombres.

Dans l’édition il n’y a qu’un syndicat : celui des patrons.

Dans l’édition il y a des présidents et des propriétaires il y a des grands patrons. Noms : Vincent Bolloré, Ernest-Antoine Seillière, Arnaud Lagardère. Ascendances et descendances de ceux-là : industriels dans l’armement (Lagardère), transporteurs aérien, grands banquiers. Aussi : coupable de fraude fiscal (Bolloré), mis en examen pour corruption (Bolloré), propriétaire d’une chaîne d’extrême droite (Bolloré) où s’expriment effrontément négationnistes racistes sexistes homophobes et cætera.

L’histoire éditoriale française est sale, il est grand besoin d’autre chose.

L’accumulation du capital est de mise. L’édition appartient à la droite financière. Ceux qui sont responsables de notre précarité de nos discriminations et de nos mises à mort. Et nous voulons leur soutien et leur aval pour être publiés et pour être lus.

Dans leurs groupes les auteur·ices perçoivent 6% de droits d’auteur. Or : sans auteur·ice pas de livre.

La famille Bolloré en est bien aise.
Et cætera.

Alors voilà.

À choisir, il faudrait faire confiance aux maisons d’édition indépendantes et leur confier nos manuscrits. Ces maisons qui ont une cohérence dans leur catalogue. Pour se retrouver au milieu d’auteur·ices qu’on admire qu’on estime et qu’on respecte. C’est quand même mieux. Être dans un attachement éthique et moral vis-à-vis des idées.

Je suis triste de voir Caroline de Haas être publiée chez Robert Laffont (Éditis/Bolloré). De savoir Guy Hocquenghem récupéré par Fayard (groupe Lagardère). De voir Mona Chollet (Sorcières) ou Sarah Barmak (Jouir) chez Zones (groupe La Découverte appartenant à Éditis/Bolloré), Alice Coffin chez Grasset (groupe Lagardère), ainsi que Virginie Despentes et Paul B. Preciado chez le même éditeur.

Triste et en colère.

Il y avait pourtant : les éditions du remue-ménage, La Dispute, Ixe, Divergences, Blast, Nada…

Si on veut d’une vraie littérature d’émancipation, celle qu’on mérite, il faut faire des choix. Nous ne voulons pas être récupéré·e·s, pas par eux, pas par la bourgeoisie libérale décomplexée, pas par la finance et son industrie. Le féminisme n’est pas un argument marketing. L’homosexualité, la transidentité et le décolonialisme non plus.

Baptiste Thery-Guilbert

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