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« C’est la monnaie qui dirige le monde », brève histoire d’un instrument de pouvoir

A la fin de l’été 324 avant J.-C., Alexandre Le Grand met fin [1] à ses innombrables conquêtes. Il vient de se construire un empire qui s’étend de la méditerranée à l’océan indien et chemin faisant il amorce le règne de la monnaie sous sa forme moderne. La domination de cette invention, sur les autres formes d’échange, est une étape cruciale dans le développement de la marchandise. Le texte qui suit tente de revenir de manière synthétique sur le concept de monnaie.

L’argent a pris le monopole dans la société
Plus personne ne peut l’arrêter, plus personne ne peut l’contrôler
Plus moyen de survivre si tu n’as pas de fric, ta vie est en jeu
Tu es pris de panique
En effet c’est la panique si dans ton porte-monnaie tu n’as plus de fric
Tu n’peux plus satisfaire tes envies, pour toi la vie est finie
Tire-toi une balle dans le crâne et arrache-toi au paradis

Neg’ Marrons 1997, La monnaie


Depuis son invention, le concept de marchandise n’a pas cessé d’essayer d’étendre son emprise sur le monde. Après une longue phase d’expansion territoriale qui a vu la forme occidentale du capitalisme s’étendre sur la terre, on assiste à une nouvelle phase d’intensification de la marchandisation de tout. C’est ce que les situationnistes nomment le spectacle, l’accumulation de la marchandise jusqu’à ce qu’elle devienne image, la transformation de tous les aspects de la vie en marchandise. C’est la location de nos chambres sur AIRbnB, de nos trajets sur blablacar, de notre bicyclette sur delivroo, de nos moments de rouille sur facebook... C’est aussi notre désir constant d’une amélioration de nous-même quantifiable. La conduite de nos vies comme celle du premier avatar de jeu venu où l’on collectionne les expériences à la recherche de l’émancipation personnelle. Je fais du jogging, j’apprends l’anglais en regardant des séries, je fais surveiller mon régime alimentaire. Je m’applique une organisation scientifique du vivant et rationalise mon comportement. Voilà qu’on me détaille les apports nutritifs de ma nourriture, que mon téléphone compte mes pas et amazon s’installe dans mon salon. Ma vie est augmentée en vue de sa rationalisation. La monétisation de mon expérience personnelle, c’est tout ce que le système peut nous offrir comme définition d’une vie bonne.

Ce que l’on nomme dans un sens vulgaire économie classique [2] c’est la théorie dominante en économie, le courant dit libéral (avec des auteurs comme Smith ou Ricardo), que l’on appelle aussi parfois simplement économie (ainsi l’économie en général serait une économie libérale pendant que les autres courants ne seraient que des versions idéologisées des sciences économique). En terme de monnaie elle postule que celle-ci a trois fonctions (échanger-mesurer-conserver) dont la principale serait l’échange. Elle postule aussi que celle-ci à deux formes principales (ou plus rarement trois) : la monnaie fiduciaire [3] (les pièces et les billets, ce sont les pièces qui sont parfois séparées pour former une troisième forme : la monnaie divisionnaire) et la monnaie scripturale [4] (ce qui correspond à des moyens de payement bancaire). Comme souvent avec l’économie classique on peut leur reprocher d’être partie de ce qu’ils constataient sous leurs yeux et d’en avoir tiré une définition restrictive et normative.

L’histoire de la monnaie telle que nous la connaissons part d’abord d’un vaste mal entendu. Au lycée, mon gentil prof d’économie m’a présenté les choses simplement : « Avant il y avait le troc entre les gens et puis sont venues les sociétés complexes, et alors les gens ont commencé à utiliser l’argent par ce que c’était plus pratique, par ce que tu vois l’argent il remplit trois fonctions. » (on en parlera au fur et à mesure, ce sont les fonctions de la monnaie en économie classique). C’est à ce moment que tout dérape. Attention il ne faut pas lui en vouloir à mon prof, le pauvre il est allé à l’école il y a longtemps et puis on peut pas être spécialiste en tout.
Se faisant il tombait dans deux pièges.
Le premier lui a été tendu depuis des centaines d’années par une certaine vision de l’histoire du monde correspondant à une forme d’évolutionnisme appliquer aux sociétés. Cette vision veut que l’histoire avance toujours vers le mieux dans un sens unique et pour construire un récit qui se perfectionne toujours, il a fallu opposer le troc à la monnaie.
Dans cette fiction on commence par faire du troc, puis on invente la monnaie-argent que l’on découpe en pièces (Lydie VII av JC), puis par commodité on invente de la monnaie sur du papier (Chine VIIe siècle), après quoi on invente le compte en banque et le chèque (Europe au tournant du premier millénaire) et les banques centrales (Pays-bas XVIIIe), la carte bleue (France XXe) et le payement par sms(XXIe). Il semble pourtant aujourd’hui bien plus raisonnable de considérer le troc comme une forme de monnaie et l’existence de telle ou telle forme de monnaie dans une société comme le résultat et le témoin de rapports sociaux qui traversent cette société. C’est ce dont nous parlerons ici.
L’autre piège c’est la tendance innée de ce que l’on nomme Économie à se faire passer pour nécessaire voire naturel. Tant et si bien qu’on finit par oublier qu’il s’agit d’un système de convention qui s’encre dans un certain régime de propriété des choses : la propriété individuelle.

Cette histoire linéaire a la peau dure, et il est compliqué de s’en défaire. On sait pourtant que les formes de société sans État utilisent aussi parfois de la monnaie sous forme de pièces, de coquillage, de barre de sel, ou de tout autre objet assez pratique pour être échangeable et assez rare ou utile pour intéresser du monde. Mais l’utilisation de l’argent est réservée aux échanges avec l’extérieur du groupe. L’argent, c’est alors un moyen plus simple que la guerre pour se procurer ce dont on manque [5]. Dans ces cas là, l’existence de l’argent témoigne des rapports sociaux qui unissent ensemble des sociétés géographiquement connectées à travers le temps. On sait aussi, on le verra, que le troc a été pratiqué pendant de longues périodes par des sociétés étatisées qui connaissaient la monnaie. Le malentendu vient du fait que le système d’échange que nous appelons troc ( je te donne trois brebis tu me files dix poulettes, et je me casse avec les dix poulettes ), n’as sûrement jamais existé sous cette forme. Ce qu’il y a en dehors de la monnaie [6] ce n’est pas le troc, c’est ce qu’il y a en dehors de l’économie : l’en dehors de la Marchandise. Dans cet extérieur, les choses ont de la valeur pour ce qu’elles sont, elles ne s’échangent pas entre individus, elles se partagent dans le groupe. Si c’est la charge de travail qui est partagée ce ne sont donc pas les choses qui s’échangent mais des alliances qui se nouent.

Si la monnaie devient nécessaire, c’est que le groupe n’est pas capable de subvenir à ses besoins. Il y a deux causes principales à ce problème : l’absence d’un produit nécessaire ou la spécialisation sociale. L’une comme l’autre de ces causes ne peuvent exister que si les personnes qui composent une société se voient empêchées par le système de propriété l’accès à une partie des ressources vitales. Cette première monnaie que constitue le troc naît de la nécessité d’assurer que cette inégale répartition des richesses ne se solde pas par des pratiques de prédation (dans la société) et de guerre (entre les sociétés). Le mot payer vient d’ailleurs du latin pacare qu’on peut traduire par pacifier.
Ce qu’il y a avant la monnaie c’est la guerre, en dehors de la monnaie, le communisme. La monnaie ne s’oppose non pas au troc mais bien à la mise en commun. Ou plutôt, la monnaie c’est tout ce qui est en dehors du communisme. Notre problème, c’est qu’elle est partout.

La trace la plus ancienne que nous connaissons pour l’instant de cet en dehors du communisme c’est un ensemble de tablettes mésopotamiennes qui ont environ 5300 ans [7]. Ces tablettes témoignent du système d’échange alors en place. Il s’agit d’une forme de troc. A cette époque déjà c’est une reconnaissance de dette [8] exprimé dans une unité de mesure. Les tablettes sont la preuve de l’existence d’un accord commercial entre les deux parties.

« L’économie mésopotamienne était dominée par de grandes institutions publiques (Temples et Palais) dont les administrateurs bureaucratiques créèrent effectivement une monnaie de compte en établissant une équivalence fixe entre l’argent (le métal) et la culture de base, l’orge. Les dettes étaient calculées en argent (le métal), mais l’argent (le métal) était rarement utilisée dans les transactions. A la place, les paiements étaient faits en orge ou en n’importe quoi d’autre qui se trouvait être à la fois commode (handy) et acceptable. Les dettes majeures étaient enregistrées sur des tablettes en cunéiformes gardées en tant que garantie par les deux parties à la transaction. » [9]

Il y a donc déjà dans le troc en Mésopotamie une équivalence en argent (qui permet de faciliter la transaction en traduisant la valeur d’une marchandise dans une unité commune : le poids d’un métal ou celui d’une céréale – c’est une des « fonctions de la monnaie » en économie classique). Si celui ci n’intervient dans la réalité presque jamais, c’est bien une forme de proto-monnaie qu’on voit se développer avec ces tablettes ou plutôt une sorte de carte de crédit néolithique (la monaie-dette elle-même).

Si on retrouve ces premières traces d’une forme de monnaie en Mésopotamie, c’est par ce qu’il semble que ce soit de là qu’est partie ce qu’on appelle la révolution néolithique [10]. C’est à ce moment qu’on va entre autre inventer l’agriculture, et avec elle parfois la notion d’excédent [11]. Assez vite là où ce concept d’excédent va apparaître il va pouvoir se concentrer et va faire naître des formes de hiérarchies plus complexes (ou du moins des chaînes de hiérarchie plus longues). Il va ainsi finir par devenir plus commode de transformer les excédents périssables en des marchandises qui garderont une valeur dans le temps (et ça c’est la deuxième fonction de la monnaie). C’est la fin du temps des sociétés d’abondance, d’autres formes sociales vont désormais les concurrencer.

La monnaie tel qu’elle est habituellement décrite en économie classique, on en retrouve la trace que longtemps après, il y a environ 2900 ans [12]. Jusqu’à ce moment, ce que la théorie classique nomme troc est le système de commerce de toutes les civilisations de l’époque. La méditerranée et les routes terrestres sont couvertes de personnes qui échangent sur la foi de reconnaissance de dettes assurées par les autorités locales. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire ce n’est pas le commerce mais la guerre et avec elle le système esclavagiste qui va voir apparaître en Asie mineure (Lydie) la monnaie de la théorie économique classique. Il s’agit alors de payer les armées de mercenaires grecs qu’entretiennent le royaume. Plus tard, quand Carthage, un grand royaume commerçant de l’époque, finira par frapper ses premières pièces ce ne sera pas non plus pour le commerce mais là encore pour payer les mercenaires étrangers.

Si les grecs ont put développer un art de la guerre et devenir les mercenaires de l’antiquité c’est en raison de la structure particulièrement hiérarchisée (euphémisme pour dire esclavagiste) de leur société qui permettait aux citoyens des cités greques d’user à loisir de leurs temps libres puisque l’ensemble des taches de reproduction de la société était assurée par un corps d’esclaves. C’est de cet acte servile qu’a pu éclore la sophistication de la société grecque.
Parmi les arts qui ont put se perfectionner, celui de la guerre a vu naître le hoplite et le combat en phalange. Deux choses qui s’exportaient très bien durant l’antiquité et qui assurent la richesse et la gloire bien plus sûrement que la philosophie et la démocratie. La monnaie classique naît donc non comme moyen d’échange mais comme un moyen de faire la guerre.

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Le système complexe d’échange par reconnaissance de dette qui lie les sociétés commerçantes de l’antiquité va perdurer jusqu’à l’époque d’Alexandre le Grand. Son empire va finir par imposer partout l’usage de la monaie-argent comme valeur d’échange (c’est une des fonctions de la monnaie en économie classique). La monnaie qui n’avait de valeur que par celle de son poids en argent devient donc le seul moyen d’échange. Si on en arrive là c’est que les armées d’Alexandre sont vastes et que il devient nécessaire que les soldats puissent acheter avec leurs soldes ce dont ils ont besoin pour assurer leur vie. On met ainsi en place des taxes impériales, payables en argent pour contraindre les personnes assujetties à l’impôt à accepter la monnaie des hordes de militaires et de fonctionnaires impériaux. C’est alors que les marchés commencent à ressembler à ce que nous voyons sur les places de nos villes actuelles. Le genre de rapport marchand impersonnel qui autrefois tendaient à surgir entre les sociétés, ou dans le complexe militaro-exclavagiste, commença alors à imprégner la société entière. C’est comme moyen de faire exister l’Etat que la monnaie de la théorie classique devient hégémonique dans les sociétés à Etat d’Europe, d’Afrique et d’Asie.

La monnaie est donc avant tout un instrument de pouvoir. Comme instrument de mesure, il permet l’équivalence entre des choses qui deviennent alors des marchandises quantifiables et si il leur accorde une commune mesure c’est qu’il leur donne littéralement une essence commune. Elle devient le fondement d’une manière de penser les choses où tout possède une équivalence avec tout à travers un objet. C’est à ce titre avant tout un instrument de tri et de séparation. L’en dehors de la marchandise, c’est donc l’endroit où l’on ne compte pas. L’endroit où les échanges ne se basent pas sur la commune mesure des choses mais à partir des besoins et des capacités. C’est la mise en commun des moyens et des résultats de l’action.

Mail : amours chez riseup.net

Notes

[1bon en fait c’est peut être plutôt ces hommes qui ont lourdement insisté pour rentrer à la maison

[2C’est ce bon vieux K.Marx qui a été le premier à utiliser le terme pour parler des penseurs économiques des XVIIIe et XIXe.

[3étymologiquement fiduciaire fait référence à la notion de confiance

[4Scriptural c’est quelque chose qui se rapporte à l’écriture.

[5Alain Caillé Monnaie des sauvages et monnaie des modernes.

[6Si on voulait parler de la question de l’avant de la monnaie, il faudrait plutôt se tourner vers les systèmes de redistribution des richesses par l’état. Là dessus voir Jerome Maucourant. La question de la monnaie en Egypte ancienne. Revue du MAUSS, La d ́ecouverte, 1991, 13, pp.155-164. < halshs-00345266 >.

[7On invente l’écriture et ces tablettes en même temps.

[8C’est finalement une forme de monnaie scripturale (voir encadré) et à ce titre relativement proche des systèmes d’échanges qui se sont développés avec la domination de l’institution bancaire sur les économies à partir du XXe siècle.

[9David Graber, 5000 ans de dettes, Les liens qui libèrent, 2013.

[10-9000 à -3200 avant JC.

[11A ce sujet lire Marshall Sahlin Age de pierre, age d’abondance qui montre que les sociétés de chasseurs-cueilleurs (en réalité souvent cueilleuses) sont des sociétés d’abondance qui parviennent à nourrir correctement leur population.

[12G. Le Rider, La naissance de la monnaie (2001).

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