Le cauchemar de Darwin, Hubert Sauper.

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Le film D’H. Sauper sorti en France le 9 mars dernier démarre par un gros plan trompeur sur les eaux calmes du lac Victoria, au coeur des hauts plateaux est-africains. Mais il ne s’agit pas d’une énième ode à la beauté des paysages tropicaux, les agences de voyage repasseront. Car sous le soleil tanzanien, il y a des choses moins réjouissantes qui se passent. Documentaire minutieux, engagé, mais jamais simplificateur, Le cauchemar de Darwin donne à voir sans fard la nouvelle société qui s’est installée depuis l’introduction d’un poisson exogène au milieu. Ce poisson, c’est la perche du Nil, une espèce prédatrice qui aurait entraîné la disparition de la plupart des autres espèces peuplant le lac. Et ayant du même coup chamboulé toute l’économie régionale.

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Par témoignages successifs et gros plans fixes, le film démonte les mécanismes de mise en place d’une filière agroalimentaire commerciale exclusivement tournée vers l’exportation et son cortège de dérives mafieuses. Le poisson est capturé dans de larges filets grâce au travail sous-marin de rabatteurs locaux plongeant à proximité des bateaux afin de faire sortir le gibier, au mépris des mesures de sécurité les plus élémentaires : un témoignage livre l’histoire sordide d’un pêcheur dont la jambe a été emportée par un crocodile. Pas un médecin dépêché par l’entreprise Nile Perch qui assure la découpe, le conditionnement et l’envoi des poisson vers l’occident (on sait pas trop où mais il y aurait au moins 2 millions de consommateurs quotidiens en Europe)

Après les pêcheurs, ce sont les ouvrier-es que l’on voit travailler à un rythme stakhanoviste pour découper et envoyer les beaux filets destinés aux occidentaux. Les habitant-es du coin devront se contenter des carcasses abandonnées par les camions. Toute une économie de l’ombre est ainsi mise à nu, depuis la capture des poissons jusqu’à leur envoi hors du continent, via des avions russes dont les pilotes disent ignorer le contenu des soutes à leur arrivée en Tanzanie. Il y a aussi ces prostituées qui travaillent à côté de l’aéroport rudimentaire de Mwanza, souvent sans protection, et exposées aux violences de certains pilotes. Le passage le plus inquiétant est peut-être l’interview de cet ancien soldat reconverti en agent de sécurité pour surveiller les entrepôts de poissons ; il explique face à la caméra qu’il est chargé de tirer sur les voleurs potentiels qui se glisseraient dans l’enceinte de l’entrepôt. « C’est normal » dit-il, avant de livrer plus loin qu’« il ne faut pas avoir peur de la guerre, ce serait même une bonne chose pour que les gens puissent trouver un travail mieux payé. »

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Du côté des patrons, on expose fièrement les résultats prometteurs de l’entreprise, les tonnes de poisson exportées et le nombre d’emplois créés, sans la moindre préoccupation pour les conditions de travail des employé-es ni pour l’état de l’environnement de la région : écosystème lacustre détruit, hygiène minimale, survol incessant des avions russes au dessus des corps fatigués des travailleurs-euses locaux-les. Même son de cloche du côté des institutions (ONU, banque mondiale,...) Au cours d’une conférence officielle, le président tanzanien somme les délégués exposant les problèmes environnementaux et sociaux liés à la nouvelle filière de voir le côté positif de ce commerce. Il s’agit de vendre son pays avant tout, affirme-t-il lui même. Le réalisateur dévoile d’ailleurs le probable lien entre le commerce de la perche et le trafic d’armes vers l’Afrique : il faut bien remplir les avions à l’aller non ?!

La seule chose qu’on pourrait à la rigueur reprocher au film de Sauper, c’est de ne pas montrer l’état de la région avant l’implantation de Nile perch et consorts. Un prochain film est aussi à faire pour montrer la façon dont ce commerce juteux est vanté en Europe et approfondir l’enquête sur les liens entre vente d’armes et agro-alimentaire.
Personnellement, ça m’a déjà fait réfléchir sur plus d’un soi-disant projet de développement et la provenance de ce que l’on consomme en Europe. Plus moyen de noyer le poisson.

Bon appétit.

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