Mobilisation internationale contre Deliveroo : « ce modèle n’est viable pour personne et nulle part »

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La mobilisation des coursier·es à vélo contre le changement de mode de rémunération imposé par Deliveroo a eu un certain écho dans la presse cet été. Mais ce n’est qu’un des multiples aspects sur lesquels ces faux indépendant·es doivent se battre. Alors qu’ils et elles structurent leur mouvement et se mobilisent à l’échelle internationale le 27 septembre, un contributeur a fait le point avec un coursier lyonnais impliqué dans la lutte.

Cet été a démarré une mobilisation locale, nationale et internationale des coursier·e·s contre Deliveroo. Peux-tu nous dire comment elle a émergé ?

Il y avait déjà eu auparavant d’autres mobilisations sur les conditions de travail mais elles n’avaient pas eu autant d’écho. En France, il y a un an, 6 000 coursier·es travaillaient pour Deliveroo en étant payé·es à l’heure, c’est-à-dire avec un mininum horaire accompagné d’une prime à la commande. Mais durant l’été, Deliveroo nous a annoncé que tous les coursier·es seraient désormais rémunéré·es à la commande. Par mail, ils ne communiquent que comme ça.

En France, on en est aujourd’hui à 7 500 coursier·e·s qui travaillent quotidiennement sans rémunération horaire fixe. À Lyon, selon les chiffres de Deliveroo, nous serions 600.

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Peux-tu nous préciser ce que signifie concrètement le paiement à la course et combien vous pouvez espérer en retirer ?

Désormais, on est rémunéré·es 5 € par commande. Avant, il y avait des bonus minimum garantis (BMG) qui s’appliquaient à des moments précis, en particulier les midis et les soirs. Les coursier·es avaient donc l’assurance d’être payé·es en plus des courses réalisées. Le paiement à la course incite à effectuer le plus de commandes possibles pour maximiser son revenu. C’est un système incompatible avec la sécurité puisqu’il incite à prendre des risques pour aller vite afin d’augmenter sa rémunération.

Surtout, notre revenu est imprévisible. Nous n’avons pas la maîtrise de ce qui détermine les volumes de commande et ils sont très variables. La météo par exemple : s’il fait très beau on aura peu de commandes, s’il pleut on en aura davantage. En plus, on n’a plus de prime systématique en cas de pluie. On prend donc des risques pour travailler dans des conditions difficiles sans être assuré·es d’être rémunéré·es en fonction de cela.

Quand Deliveroo paye 5 € à un livreur, celui-ci en gagne beaucoup moins


Les coursier·es sont auto-entrepreneur·es. Leur relation avec Deliveroo (ou toute autre plateforme de livraison) est donc, en théorie, celle de partenaires indépendant·es et non de salarié·es. Les plateformes évitent ainsi de payer des cotisations patronales, entre autres. Le montant qui revient aux coursier·es est donc un chiffre d’affaires et non un salaire. Ils et elles doivent en déduire la part d’imposition qui peut monter jusqu’à 25 % de la somme perçue, et qui inclut les rares pourboires payés par carte bancaire. Il faut aussi enlever tous les coûts liés au matériel : achat du vélo, entretien et remplacement des pièces d’usure, achat et abonnement du smartphone, du sac de livraison, etc.). Leur rémunération réelle est donc bien inférieure au montant versé pour chaque course.

Donc le paiement à la course, c’est une perte sèche de revenus ?

Oui, estimée à environ 30 à 40 %. On peut difficilement avoir mieux qu’une estimation, celle-ci est faite avec Shiftstat, un logiciel que l’on se partage pour essayer d’évaluer nos revenus. Cette baisse concerne les coursier·es qui étaient payé·es à l’heure. D’autres, comme moi, ne l’ont jamais été donc cela ne change pas grand-chose pour eux. Mais pour celles et ceux qui travaillent depuis longtemps pour Deliveroo, c’est une perte de revenu considérable.

Face à cela, que revendiquez-vous ? Le retour du paiement à l’heure ?

Nous sommes évidemment pour la rémunération horaire, c’est un des fondamentaux. Mais notre première revendication, c’est que Deliveroo reconnaisse les collectifs et les syndicats qu’on a créés. On s’est rendu compte que nos revendications passent à la trappe notamment parce qu’ils ne nous reconnaissent pas. C’est pour ça que nous exigeons la reconnaissance de nos collectifs pour pouvoir nous asseoir autour d’une table et exiger nos revendications précises.

La première de celles-ci est le gel du recrutement. Le volume de commandes n’augmente pas, à l’inverse du nombre de coursier·e·s recruté·e·s. Les possibilités de livrer trois commandes par heure deviennent donc rares. Maintenant, quand on fait deux commandes en une heure, on est presque content, on gagne 10 €… Quand on enlève les cotisations, c’est à peine le SMIC. Ce sur-recrutement permet à Deliveroo d’avoir une flexibilité énorme. Pour nous, cela conduit à une baisse de la rémunération.

Lutter contre cela implique qu’on puisse négocier et donc qu’on soit reconnu·es. Actuellement, ce n’est pas le cas. Selon Deliveroo, nous sommes de faux porte-paroles, ils prétendent qu’on ne travaille pas avec eux. Dans un communiqué de presse sorti récemment, ils écrivent : « De nombreuses informations mensongères ont été diffusés notamment par des porte-paroles de livreurs ne travaillant pas avec Deliveroo, largement relayées par les voies de presse ». Ce n’est pas du tout le cas. Souvent, on a travaillé avec eux mais on a été « déconnecté » sans trop savoir pourquoi

« Déconnecté » ? Est-ce qu’on peut parler de répression de Deliveroo suite à votre mobilisation ?

C’est ce qui passe, officieusement. On l’a vu à Marseille, après une manifestation. Dix personnes ont été déconnectées. Quand on dit déconnecté c’est qu’on ne plus se connecter à l’application, le compte est bloqué. On reçoit en général un mail nous disant que le contrat de prestation de service est désormais rompu. Et ils n’ont pas à se justifier puisque nous sommes auto-entrepreneur·es, théoriquement indépendant·es. Ils ne donnent pas de motif mais on le comprend… pas besoin d’avoir un bac+5 pour comprendre d’où ça vient quand tu te fais déconnecter quatre jours après une manif, surtout quand tu travailles pour eux depuis un an ou deux sans problème.

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Peux-tu nous parler des collectifs dont vous demandez la reconnaissance ?

Il en existe plusieurs, dans différentes villes, formels ou informels : le Club des Coursiers à Lyon, le Collectif des Livreurs Autonomes Parisiens (CLAP). À Bordeaux, ils sont alliés à la CGT, etc. On essaie de construire un collectif national dans lequel chaque ville serait représentée et autonome, mais qui serait l’interlocuteur unique avec Deliveroo.

Face à ce dénigrement et cette répression, comment comptez-vous vous organiser dans les mois à venir ?

On veut essayer de créer un vrai mouvement entre nous. Pour la plupart, c’est difficile de se mobiliser et encore plus de s’afficher dans une manifestation. Dans nos contrats, il y a une clause de non-dénigrement qui nous interdit de dire du mal de Deliveroo qui est sans limite dans le temps, donc qui reste active bien après la fin de nos contrats. Il nous faut donc réussir à rassurer les coursier·es qui aimeraient s’investir parce qu’ils ont peur des représailles. Sachant que certain·es, comme moi, font ça à plein temps et sont très dépendants de Deliveroo financièrement.

C’est d’ailleurs une stratégie de Deliveroo : rendre les livreurs dépendants grâce au minimum avant de passer à la livraison à la course. Au début, ils assuraient de bons revenus mais leur but était d’arriver au paiement à la course. D’ailleurs ils ne sont rentables que depuis quelques mois. L’entreprise a été créée en 2013 et en quatre ans, ils ont perçu 600 millions d’euros de levées de fonds. Elles ont quasiment uniquement servi à payer les livreurs à l’heure. Le modèle à l’heure n’était pas rentable pour eux et ils essaient désormais d’imposer le modèle qui leur fait gagner de l’argent.

C’est pour contrer cela qu’on se rassemble. Les 27 et 28 août, on a été présent·es dans quatre villes en France, avec une grève et des actions de sensibilisation.

Il y aussi des luttes contre Deliveroo en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Belgique et en Italie. Il y a un projet de mobilisation internationale ?

Oui. L’objectif c’est de montrer qu’ils appliquent le même modèle partout en essayant de provoquer une dépendance financière chez les coursier·es avant de baisser les rémunérations.

On se rassemblera dans chacune des villes le 27 septembre. On invite les livreurs et les utilisateurs, consommateurs comme restaurateurs, de Deliveroo mais aussi des plateformes Foodora ou Uber Eats, à nous rejoindre dans cette manifestation pour dénoncer le fait que ce modèle n’est viable pour personne et nulle part.

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  • Le 27 septembre 2017 à 11:01, par

    L’organisation a été compliquée à Lyon, il n’y aura malheureusement donc pas d’action aujourd’hui, contrairement à d’autres villes françaises et étrangères. Mais ce n’est que partie remise !

  • Le 27 septembre 2017 à 00:17, par Paulus

    Merci pour ces infos ahurissantes...
    Est-il possible d’avoir plus d’infos sur le lieu et l’heure de la manifestation ou du rassemblement ?
    Bon courage pour la lutte

  • Le 22 septembre 2017 à 10:27, par lulu

    « Dans nos contrats, il y a une clause de non-dénigrement qui nous interdit de dire du mal de Deliveroo qui est sans limite dans le temps, donc qui reste active bien après la fin de nos contrats. »

    Euh...? Mais est-ce bien légal de restreindre la liberté d’expression des gens comme ça ?

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