Notes blanches #2 : « Mater la meute », ou la militarisation du maintien de l’ordre

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Fiches de lectures

Pour le deuxième épisode de cette série de fiches de lecture et dont le titre fait allusion aux pratiques discrètes de la DGSI, une recension du livre de Lesley J. Wood paru en 2015, « Mater la meute. La militarisation de la gestion des manifestations » [1].

Ces « notes blanches » sont une série de fiches de lectures qui parcourent des publications plus ou moins récentes sur des thèmes concernant de près nos luttes : police, justice, surveillance, etc. Ces fiches tentent de donner une vision globale et cohérente de ces problématiques, dont chaque livre recoupe une ou plusieurs. Cet ensemble peut servir d’appui à une réflexion sur nos pratiques militantes, notamment dans le contexte de l’état d’urgence et la politique sécuritaire post-attentats.

De New-York à Paris, les méthodes maintien de l’ordre s’uniformisent. Et pas pour le meilleur. « Aujourd’hui […], l’espace de dissension juridique, culturel et politique s’est rétréci sous la pression des outils législatifs tels que le Patriot Act, […] les interdictions de manifester, les lois antiterroristes, et les capacités accrues de l’Etat en matière de surveillance […]. De plus en plus souvent, la police présente les manifestations comme une forme de menace, légitimant ainsi son action. […] Même les marches et les rassemblements autorisés par la loi se retrouvent maintenant face à face avec une police de plus en plus militarisée. » (p. 22) Si ce n’était l’évocation du Patriot Act, nous pourrions utiliser ces lignes extraites de d’introduction de l’ouvrage de Lesley J. Wood, Mater la meute pour décrire le contexte français.

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Le livre est pourtant paru au Canada juste avant le mouvement d’opposition à l’offensive du gouvernement Hollande-Valls contre les salariés. C’est qu’à travers cette étude sur la répression des manifestations en Amérique du Nord, apparaît une similitude avec celle que nous subissons actuellement. Et si les mouvements de contestation décrits dans « Mater la meute » s’inscrivaient dans des luttes d’ampleur mondiale (Occupy, contre-sommets), le savoir-faire policier en terme de « gestion » et de « contrôle » des foules s’est également internationalisé. Tant à travers les armes que les pratiques : l’importation de la technique anglaise de la nasse [2] par les forces de l’ordre française en est un exemple marquant.

L’auteure commence par passer en revue les armes utilisées par les forces de l’ordre (avec pour chaque arme, quelques éléments relatifs à son historique) ainsi que les diverses tactiques employées pour mater, disperser, canaliser, stopper, discréditer les manifestations. Ce qui peut nous être utile, en revanche, c’est l’analyse que fait Lesley J. Wood des liens qui unissent les différents acteurs, et la façon dont, en fonction d’eux, se diffuse une nouvelle arme ou tactique de maintien de l’ordre.

Première similitude avec l’évolution des forces de l’ordre états-uniennes et canadiennes : le développement du renseignement. Il ne s’agit plus seulement de réagir au crime ou au trouble à l’ordre public, mais d’adopter « une approche préventive qui s’appuie sur la collecte et l’analyse systématiques de renseignements et sur l’utilisation stratégique de ressources afin de canaliser et de neutraliser les troubles potentiels » (p. 98-99). Dans le cadre du mouvement contre la Loi Travail, cela consiste en des interdictions, arrestations et inculpations arbitraires basées entre autres sur les « fiches S ». Ce processus résulte, selon l’auteure, de « l’hybridation des logiques de la police publique avec celles du contrôle et du renseignement militaire » (p. 187).

Par ailleurs, « la multiplication des chevauchements entre les chercheurs militaires et les officiels de la sécurité d’État amène de plus en plus souvent la police à considérer les activités militantes au prisme de ’’l’évaluation de la menace’’ de sorte que ces activités se voient placées dans la même catégorie que le terrorisme, la guerre et les crimes avec violence » (p. 188). Et l’auteure d’ajouter : « ces autorités, en criminalisant les manifestants, trouvent ainsi en retour une justification à leur réponse militarisée. » (p. 188) La militarisation des manifestations ne se fait jamais sans une criminalisation des luttes qui, en plus de permettre leur répression, constitue un efficace dispositif de gouvernement par la peur [3]. Cela n’est pas sans rappeler les discours que tiennent actuellement les acteurs médiatiques, politiques et bien sûr policiers, face à l’ampleur et la détermination du mouvement contre la Loi Travail...

Si la répression ne se fait pas sans un discours médiatico-politique venant la justifier, la militarisation des manifestations est accélérée par la mondialisation du complexe militaro-industriel, où les organisations policières tiennent désormais une place de choix.

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En effet, depuis la fin des années 1990 et l’échec des forces de l’ordre à gérer les foules lors de la vague de manifestations altermondialistes, « la collaboration et la coordination transnationales acquièrent rapidement une importance grandissante » (p. 168). Par ailleurs, « l’intégration des organisations policières internationales et la croissance d’organes policiers internationaux ont facilité la diffusion d’innovations particulières » (p. 170). Dès lors, il n’est pas étonnant de voir, lors de manifestations contre la Loi Travail, un riot-gun utilisé à l’occasion des émeutes de Ferguson [4].

L’auteure s’attarde quelques pages sur la gestion policière du mouvement Occupy. En 2012 à San Diego, se sont tenus deux ateliers relatifs à celui-ci portant sur le rôle des pouvoirs municipaux, de la police et du secteur privé, sur les droits civiques, le budget et la couverture médiatique. Ces ateliers font partis des lieux et moments où le point est fait sur les forces et faiblesses des dispositifs de maintien de l’ordre, et le moyen d’y remédier. De grandes firmes d’armement telles que la sinistre « Taser International », profitent de ces événements pour faire la promotions de leurs nouveaux produits.

La diffusion du Taser [5] est révélatrice. En 1999, l’Advanced Taser a été introduit à la vente pour les corps policiers. « Taser International sponsorise des séances lors de colloques professionnels, achète de l’espace publicitaire dans les publications professionnelles, a créé la Taser Foundation for Families of Fallen Officers et a fourni des ensembles de CD et de DVD conçus à l’intention des dirigeants policiers. L’entreprise organise aussi une grande conférence annuelle Taser et a ouvert une école de formation certifiée. » (p. 181) Cette stratégie s’est avérée payante : fin 2001, ce sont 1 000 agences qui de police qui s’étaient dotées du matériel conçu par l’entreprise. En 2002, le Homeland Security Act autorise les compagnies aériennes à faire usage du « système de défense » Taser. Puis en 2003, Taser International reçoit un financement fédéral pour continuer à développer son matériel. Enfin, en 2004, 6 000 agences de police états-uniennes faisaient appel à la firme pour s’équiper.

Lorsque Taser International s’est vue critiquée, du fait qu’« aux États-Unis et au Canada, entre 1999 et avril 2005, plus de 100 décès ont été attribués au Taser lors d’incidents où l’arme a servit à arrêter ou à maîtriser quelqu’un » (p. 182). Le fabriquant a répliqué par des poursuites judiciaires et une intense « campagne de marketing et relations publiques » (p. 183) et vend maintenant « des technologies additionnelles de captation vidéo afin de documenter chaque utilisation du Taser » (p. 183).

Aussi, « les promoteurs privés et publics ont défendu chacune de ces nouvelles armes en les présentant comme devant servir dans des ’’circonstances extraordinaires’’ » (p. 53), de la même façon qu’en France, lorsque les « circonstances extraordinaires » ne sont pas invoquées, les pouvoirs parlent d’accident inexplicable. Et « encore plus inquiétant, une fois que les agences de polices les ont adoptées, on observe qu’elle tendent à en faire un usage qui s’écarte de leur fonction première [...] » (p. 53), chose que l’on observe également en France, de plus en plus couramment, d’abord dans les quartiers populaires, maintenant dans les manifestations contre la Loi Travail et son monde.

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Dernière importation en date par nos forces de l’ordre : l’enclos à manifestants, qui à la différence de la nasse, est prévue et annoncée par les pouvoirs publics. Cela s’est vu à Paris le 23 juin, lorsque la manifestation syndicale s’est vue enclose par un énorme dispositif, comprenant notamment lignes de CRS et grilles anti-émeutes.

Plus loin dans le livre, quelques lignes évoquent une histoire qui circule chez les policiers américains, celles des « fusils à eau remplis d’urine » qu’utiliseraient contre eux les manifestants les plus déterminés. Bien qu’il n’y ait jamais eu de preuves apportées pour étayer ces faits, l’anecdote est à chaque fois utilisée pour déshumaniser les militants. Face à la détermination croissante de celles et ceux qui luttent contre la Loi Travail et ce qu’elle représente, on ne serait pas étonné que le gouvernement « socialiste » actuel, que le ridicule ne tue pas, tente aussi d’importer cette histoire pour venir à bout d’un mouvement qui ne finit plus.

Documentation Générale pour Servir les Insurrections.

Notes blanches #1 : « La force de l’ordre », enquête au sein de la BAC parisienne

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9 août 2017

P.-S.

Lesley J. Wood, Mater la meute. La militarisation de la gestion des manifestations, Lux, 2016, 20€

Notes

[1Sur le cas français, voir de livre de Pierre Douillard-Lefevre, L’arme à l’oeil. Violences d’Etat et militarisation de la police, Le Bord de l’eau, 2016. Il fera certainement l’objet d’une prochaine fiche de lecture.

[5Pour une analyse des usages de cette arme, « Olivier Razac : « Penser les nouvelles formes de violence politique basées sur la neutralisation » », Article 11, 22 décembre 2010.

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