« Pour le pouvoir, certaines catégories de personnes sont des citoyen·nes et d’autres ne le sont pas », rencontre avec une addictologue

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Covid-19

Alors que l’épidémie de COVID-19 commençait à prendre de l’ampleur, nous avons voulu laisser la parole à deux professionnels de santé qui travaillent à l’hôpital public en région parisienne. Entretien avec Maeva, qui est psychiatre dans une consultation s’occupant principalement de personnes dépendantes aux drogues illicites.

Cet entretien, et celui avec Thomas, pneumologue, ont été réalisés le 26 mars 2020 et d’abord diffusés sur Radio Canut.

[Radio Canut] Du fric pour l’hôpital public !

Entretiens croisés avec un pneumologue et une addictologue sur l’épidémie de coronavirus et ses conséquences sur le système de santé, sur les soignant·es et sur les populations les plus précaires. Ou comment des décennies de casse de l’hôpital se payent (...)

4 avril

« Quand je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas de masques, j’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds »

Au début, quand il a fallu arrêter de serrer la main aux patient·es, j’étais encore un peu sceptique. On avait toujours un temps de retard sur les mesures. Au fur et à mesure, on s’est retrouvé·es à faire la salle d’attente dehors, à faire laver les mains en entrant, à tous porter des masques alors qu’au début on nous disait que non… Puis on s’est rendu·es compte qu’il n’y avait pas assez de masques, on nous a dit de faire attention.

On sait que l’hôpital public ne va pas bien, on sait qu’il n’y a pas assez de monde, on sait qu’on arrive plus à recruter. On manque souvent de moyens humains à l’hôpital. Mais pour les moyens matériels, des trucs stupides comme le PQ, le matériel de base, de quoi se nettoyer les mains… je n’ai jamais eu l’impression qu’on était en pénurie.

Et là, quand je me suis rendue compte qu’il n’y a pas assez de masques, j’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds. C’est un sentiment d’insécurité... À partir du moment où on comprend que c’est hyper contagieux et que les premières mesures proposées ne sont pas du tout suffisantes… C’est vraiment… oui, c’est ça : le sol se dérobait sous mes pieds.

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« Ce qui peut changer un peu la donne : des masques, du gel hydroalcoolique, des mesures de désinfections, des tests à large échelle »

Je suis un peu mal à l’aise, parce qu’il y a beaucoup de médecins qui appellent à plus de confinement. Je pense qu’en fait tout le monde panique, parce qu’on voit des mort·es s’accumuler alors qu’on était dans un déni. Mais les mort·es qui s’accumulent sont les conséquences des décisions qui ont été prises mi-mars. Ça ne sert à rien de durcir aujourd’hui les mesures de confinement alors qu’on n’en connaît pas encore les effets.

La demande des médecins pour plus de confinement est une réponse à leur angoisse, ce n’est pas du tout une décision rationnelle.

L’objectif d’aplatir la courbe ne signifie pas qu’il y aura moins de mort·es. Il signifie qu’on souhaite éviter qu’il y ait des décès liés directement au fait qu’il n’y ait plus de place en réanimation. Ça ne sert donc à rien d’aller taper sur chaque péquin qui fait son jogging.

Ce qui peut changer un peu la donne, c’est qu’on puisse avoir des masques, du gel hydroalcoolique, peut-être des mesures de désinfection des transports, des tests à large échelle avec peut-être une meilleure sensibilité… Il n’y a que ça qui va pouvoir peut-être infléchir la courbe. C’est quelque chose d’assez dur, mais c’est ça, la réalité.

« L’angoisse de transmettre le virus »

J’ai lu un article relatant le suicide d’une infirmière en Italie quand elle a appris qu’elle était infectée au coronavirus : elle ne supportait pas l’idée d’avoir potentiellement donné la maladie à des patient·es. Elle était probablement déjà en burnout, mais fondamentalement je comprends cette angoisse. Si on n’est pas suffisamment symptomatique on ne peut pas être testé, c’est hyper angoissant de pas savoir.

Si je vais voir une patient qui ne va pas bien, qui est déprimé·e, est-ce que je lui rends service ? Ou bien est-ce que dans deux semaines, il ou elle va aller en réanimation parce qu’on a eu cette conversation ? C’est vraiment pénible de travailler dans ces conditions d’insécurité.

Il y a aussi toutes les décisions à prendre pour les collègues qui sont immunodéprimé·es, qui sont dans les groupes à risque, qui voient les informations arriver et commencent à avoir peur pour eux-mêmes. Ceux qui vivent avec des personnes immunodéprimées ou qui ont des facteurs de risque à la maison… On ne sait pas quoi dire. « Mets un masque, Mets un masque... » Qu’est-ce qu’on fait ? Jusqu’au moment où on dit : « tu restes chez toi. C’est trop dangereux. ».

On fait confiance à des gens pour prendre des décisions à notre place mais la question, finalement, c’est : quelles sont leurs compétences pour prendre ces décisions ? Je ne sais pas.

« Il y a des gens pour lesquels, manifestement rien n’a été prévu en amont de la décision des mesures de confinement »

Pour les usager·es de drogue les plus fragiles sur le plan physique et psychique, on n’est pas arrivé·es à trouver d’autre solution que de les faire venir tous les jours ou tous les deux jours au centre tout en sachant qu’on leur fait courir un risque.

Le confinement à la rue, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé. Comment vont faire les gens qui font la manche, ceux qui vivent de vol, de petits trafics ? Tout ça c’est fini, y’a plus rien. Dans les rues, on ne voit plus que ça : des personnes sans-abri, des personnes qui ont des troubles mentaux, qui sont toutes seules, c’est une espèce d’abandon terrible.

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Notre travail est basé sur le lien, des liens qui se sont construits depuis vingt ans, trente ans… On se retrouve à rompre ce lien le plus vite possible pour qu’ils et elles soient un peu à l’abri... de nous, de ce que l’hôpital peut transmettre comme maladies. Les patient·es sont vraiment sympas. Beaucoup ont compris, ont aidé… On leur a trouvé des solutions, mais c’est un peu un crève-cœur.

Pour certain·es, c’est un vrai danger : ils et elles vont faire un sevrage dans des conditions terribles, dangereuses pour leur vie, pour leur santé. Je n’ai pas de mot pour expliquer à quel point c’est la catastrophe pour la plupart des personnes qui sont dans la rue.

Toute précarité est cachée sous la couche de gens qui vont au travail, qui vaquent à leurs activités quotidiennes. Pour le pouvoir, il y’a certaines catégories de personnes qui sont des citoyen·nes et d’autres qui ne le sont pas. Certaines formes de modes de vie ne sont pas du tout prises en compte. Ceux et celles qui vivaient à la rue, ceux et celles qui étaient en prison. Il y a des gens pour lesquels, manifestement rien n’a été prévu en amont de la décision des mesures de confinement. Ils ont laissé assez de temps aux parisiens pour aller en province mais pas assez de temps pour faire un peu de place dans les prisons, organiser des choses… À qui pensent-ils quand ils pensent au français·es ? Qui est-ce qui existe ?

Parmi les gens auxquels personne n’a pensé, il y a les personnes en situation de handicap. Certaines personnes dépendant de l’allocation adulte handicapé (AAH [1]) avaient des renouvellements en cours. Du côté de la MDPH (maison départementale des personnes handicapées) et de la CAF : plus de son, plus d’images, quasiment. Ces personnes n’ont aucune nouvelle, n’ont plus de revenus, on n’arrive toujours pas à savoir ce qui va être décidé. Je n’ai vu aucune annonce disant que l’AAH serait renouvelée automatiquement au moins jusqu’en septembre. Ces personnes-là, c’est comme si elles n’existaient pas. Personne n’a pensé à comment elles allaient vivre pendant ces mois [2].

Les centres d’hébergement ont pris parfois des dispositions très dures, à savoir un confinement total. Les personnes précaires se sont donc retrouvées beaucoup plus confinées que la population générale. Un centre avait même acheté clopes et alcool pour que les gens restent. Ce sont des endroits ultra collectifs : deux, trois, parfois quatre par chambre, tous les repas en collectif. En période épidémique, c’est un carnage.

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« On a besoin de solidarité, de la faire fructifier et pas de désigner systématiquement toujours les mêmes coupables »

D’un point de vue politique, ce dont on a besoin, ce n’est pas de soutien, c’est d’être les un·es à côté des autres. Effectivement, on en est en train de se rendre compte que la santé c’est l’affaire de tout le monde, mais ce n’est pas la seule chose qui est l’affaire de tout le monde. Tous les services publics, l’éducation etc. sont l’affaire de tout le monde. Il ne s’agit pas de dire « on défend l’hôpital » ou « on défend l’éducation » mais « on se défend nous-mêmes ». Il faut défendre ce qui fait que le monde est rendu vivable.

C’est pour ça que ça me rend un peu triste quand je vois mes collègues fulminer contre les gens qui font du jogging parce que tout faire reposer sur la responsabilité individuelle c’est le contraire de ce dont on a besoin. On a besoin de cette solidarité et de la faire fructifier, pas de désigner systématiquement toujours les mêmes coupables, en particulier les quartiers populaires.

« Il y’a beaucoup d’interdictions et peu de mesures d’organisation »

La plupart des gens sont confinés non pas parce que c’est interdit, mais parce qu’ils et elles ont compris ce qui se passe et pourquoi il faut le faire. Les dernières personnes qui ne le respectent pas ou qui donnent l’impression de ne pas le respecter, c’est peut-être parce que leur vie n’est pas compatible avec le respect de ces règles ou qu’elles n’ont pas eu accès à certaines informations. Peut-être qu’il faut leur proposer des solutions. On n’a pas vu le gouvernement expliquer pourquoi… expliquer combien de temps le virus tient sur une surface, expliquer à combien de mètres il peut se projeter. Les gens ne sont pas stupides, les gens sont capables de comprendre.

Beaucoup de mensonges sont racontés par le gouvernement et par les médias sur les personnes qui vivent dans les quartiers populaires et sur ce qui s’y passe. Donc je comprends tout à fait que, quand on dit à la télé qu’il y a une épidémie, les gens sont un peu dans le doute. Il y a tellement de mensonges qui sont véhiculés que pour certain·es, le premier réflexe c’est de douter de ce qui est dit. Ça ne veut pas dire qu’ils et elles ne vont pas comprendre, qu’ils et elles ne vont pas suivre le mouvement. Mais peut-être que, étant plus mis à l’écart, ils et elles ont besoin de plus de temps pour faire confiance à certains messages.

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Je suis très en colère, depuis un moment. Le lundi avant la décision de fermer les écoles, j’avais capté que les cas n’étaient qu’une toute petite partie émergée de l’iceberg et que, vu la courbe de l’Italie, ça allait être vraiment l’horreur. Je ne comprenais pas qu’on ne prenne pas d’autres décisions, je ne comprenais pas qu’on maintienne les élections municipales, je n’ai pas compris jusqu’à la fin. J’ai vu que les élections municipales allaient se tenir et j’essayais de le dire aux gens, et je voyais que les gens allaient y aller quand même parce qu’ils se sentaient rassurés. Si on dit que c’est OK, alors c’est OK. Si Macron, si tout le monde dit qu’on peut y aller, alors on peut y aller.

Le moment un peu en miroir de ça, c’est ce focus sur les gens qui sont allés dans les parcs ou qui sont allés se promener dimanche après-midi. Là c’était criminel. Aller se promener avec ses enfants dans un parc… c’étaient des dangereux criminels, des gens totalement inconscients qui mettaient en danger la population. Alors que le matin, on leur avait dit d’aller voter, le soir on les a félicité d’être allés voter. Ceux et celles qui étaient allés voter avaient fait leur devoir de citoyen. Ce qu’on pouvait comprendre à l’inverse, c’est que ceux et celles qui n’étaient pas allés voter, c’étaient évidemment des mauvais·es citoyen·nes.

Et par rapport à ce contraste, la seule responsabilité qui existait c’était la responsabilité individuelle. Manifestement, un·e bon citoyen·ne, c’est celui qui précède finalement l’ordre, celui qui sait ce qu’on attend lui. Et le mauvais citoyen, c’est celui ou celle qui fait passer ses besoins, qui paraissent totalement vains, avant ce que l’État attend de lui. C’est quelque chose qui me choque. Les parisien·nes qui sont allés se réfugier dans leur maison secondaire, je comprends que ça puisse choquer, c’est sûr qu’ils et elles vont répandre l’épidémie un peu partout, que c’est pas du tout ce qu’il fallait faire, mais ça n’a pas été dit. À aucun moment ça n’a été dit, qu’il ne fallait pas le faire, que c’était déconseillé, et on leur a laissé le temps de le faire, pour finalement dire que c’était pas bien.

Pour celles et ceux qui sont restés confiné·es, c’est un peu la double peine. Non seulement on est confiné·es, mais plus ça va, plus les mesures se durcissent et la répression qui s’abat sur les quartiers populaires est, comme on pouvait l’attendre, hyper violente. De façon générale, la répression est souvent dirigée vers les mêmes personnes, qui sont considérées par défaut comme étant contagieuses, on ne sait pas pourquoi. Emmanuel Macon, si ça se trouve, a le coronavirus et l’emporte partout avec lui en France. De plus, il visite un coup un hôpital, le lendemain un EHPAD, donc s’il est vraiment contagieux il doit bien faire son office. Les policier·es aussi sont potentiellement contagieux, quand ils et elles contrôlent, ils et elles ne respectent pas forcément les distances de sécurité, ils et elles sont près les uns des autres. Et quand on voit les images évidemment de tabassage… Il n’y a pas de bonnes raisons de tabasser un·e citoyen·ne, mais c’est en plus totalement contre-productif.

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On voit que cette histoire d’épidémie est un peu une excuse pour augmenter la répression. J’ai remarqué qu’il y avait assez peu de mesures d’organisation pure. On a finalement beaucoup d’interdictions, peu d’aide à l’organisation, de réflexion sur comment on organise le confinement pour que soit vivable et le moins dangereux possible. Je pense que c’est parce qu’ils ne savent pas faire grand-chose d’autre et qu’ils attendent des classes populaires qu’elles obéissent.

Ils n’ont pas du tout les moyens de mettre en place une politique de confinement vivable, puisque, de toutes façons, il n’y a pas de masque, il n’y a pas de sérum hydroalcoolique en quantité suffisante, il n’y a pas de points d’eau non plus dans certaines villes. Il n’y a pas ce qu’il faut pour mettre en place un confinement vivable où chacun puisse faire ses courses sans qu’on regarde s’il a acheté du coca ou des capotes ou des tampons ou que sais-je...

Notes

[1L’allocation aux adultes handicapés (AAH) est une aide financière attribuée sous réserve de respecter des critères d’incapacité, d’âge, de résidence et de ressources. Elle est accordée sur décision de la commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH).

[2Depuis notre entretien, la CAF a renouvelé automatiquement les prestations AAH jusqu’en juillet. Par contre, les bureaux de l’UDAF 75 sont fermés et les nouvelles demandes ne sont pas traitées.

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