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Réjouissances et confrontations

« Rien de réjouissant, au bout du compte, à devoir affronter ceux qui, si les chemins de nos vies respectives avaient été autres, auraient pu faire, qui sait ? de joyeux compagnons de boisson »

« Les jours de réjouissance sont les jours de faveur, parce que la joie du dedans rejaillit au-dehors »
Baltasar Gracian, L’homme de cour

Ainsi donc la voilà finie cette élection, cette fanfaronnerie, cette catharsis institutionnalisée, cette prise en otage d’une population, qui, jusqu’aux plus déterminés de ses éléments contestataires, aura été sommée de prendre parti, que ce soit pour ou contre un ou des candidats ou pour ou contre le scrutin lui-même. Et il faudra bien vite reconnaître qu’effectivement elle n’a pas eu lieu, cette élection, ou si peu. Le « pire » ayant été encore une fois « écarté », tout devrait maintenant pouvoir continuer comme si rien ne s’était passé. Il est toutefois loisible, de ce fait même, de spéculer dès à présent sur les occasions de confrontations qui ne manqueront pas de se présenter dans les mois qui viennent, les évènements du 1er mai parisien, suivis de ceux du 7 mai dans de nombreuses villes, ayant une nouvelle fois confirmé l’approfondissement de la conflictualité entre les tenants du naufrage et ceux, de plus en plus nombreux, qui le refusent en bloc.

Mais il est à cet égard une méprise dont il conviendrait de se garder : cette escalade ne saurait constituer en elle-même un motif de réjouissance. Il serait tout au contraire plus réjouissant de sentir, enfin, le goût de la victoire, qu’il suffise de dire « nous ne voulons pas » d’aéroport, d’autoroute, de parc d’attraction, du capitalisme, de LGV, de centrales nucléaires, d’Uber, de loi Travail, voire même pas de Travail du tout, pour que partout reculent les forces qui s’imposent à nous. Plus réjouissant de dire « pas de fachos dans nos quartiers » ou « flics hors de nos vies » et de voir ceux-ci, effectivement, disparaître de notre réalité. Plus réjouissant de se contenter de décréter immédiatement la Commune pour que celle-ci advienne effectivement sans entraves, plus réjouissant de pouvoir décider ici et maintenant, partout et tout de suite, d’habiter, de construire, de vivre notre monde selon nos désir, et cela sans que le Pouvoir, le Gouvernement, les Eglises, la Police, en somme toutes les forces qui incarnent depuis si longtemps les formes de la domination, n’usent de tout l’arsenal répressif à leur disposition pour nous y empêcher.

Car, sauf à tomber dans le piège scandaleux du riot-porn ou à souffrir d’un goût prononcé pour tout ce qui confine à la douleur, il n’y a rien de réjouissant à voir ses amis se faire tabasser par des flics qui contentent ostensiblement leurs penchants sadiques. Rien de réjouissant à voir meurtries les chairs, couler le sang, briser les os, à entendre les cris de douleur, les hurlements de panique de ceux qui se retrouvent acculés, piégés, nassés. Rien de réjouissant à se savoir mis en joue par quelque arme que ce soit, fut-elle « non létale », à voir un soir un ami tomber parce qu’elle était peut-être quand même un peu létale en fin de compte, à entendre exploser les grenades de désencerclement, à pleurer et étouffer sous les gaz ou à devoir porter un masque à gaz dans ces rues pourtant tant de fois parcourues à visage découvert. Rien de réjouissant non plus dans les arrestations, les gardes à vue, les comparutions immédiates, les condamnations qui continuent de pleuvoir des mois après les évènements qui leurs servent de justification. Rien de réjouissant, au bout du compte, à devoir affronter ceux qui, si les chemins de nos vies respectives avaient été autres, auraient pu faire, qui sait ? de joyeux compagnons de boisson...

Mais, parce que le statu quo entériné par les élections ne signifie rien d’autre que la poursuite de cette fuite en avant vers la domination de l’économie et la décomposition de la société qui caractérisent notre temps, il faudra bien se résoudre à ne pas se laisser faire et, donc, à contrecœur il faut le dire, à affronter la répression. Et c’est bien par le seul fait d’incarner cette résistance, de porter dans ce qui reste d’espace public le refus de se laisser écraser par ceux qui ravagent chaque jour un peu plus le monde dans lequel nous habitons, le refus de se laisser conduire au désastre par ceux-là même qui prétendent nous en sauver, en constatant avec fierté notre présence réciproque, en se tenant côte à côte et en appréciant la force qui se dégage de la communauté de cette prise de position, qu’il sera possible d’apprécier ce qu’il y a encore de réjouissant dans la confrontation.

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