Quand on veut on peut : le validisme des jeux olympiques et paralympiques | À ta santé camarade ! #4

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« À ta santé camarade ! » est une chronique mensuelle des Canards masquées. Cette quatrième édition, écrite avec Le Cripamphibie, s’attaque aux JOP 2024. Elle décrypte comment le paralympisme relaie un imaginaire du dépassement de soi qui justifie de hiérarchiser les vies.

Les jeux olympiques et paralympiques de Paris se profilent, et avec eux, les mouvements de population qu’implique ce type d’événement, avec pour corollaire l’accentuation de la circulation du Covid dans les arènes des jeux, dans le corps des athlètes, bénévoles, spectateur·ices et habitant·es. Les jeux de Tokyo en 2021 avaient été retardés d’un an par la pandémie, organisés avec des mesures de réduction des risques et avaient vu 10000 bénévoles déserter pour se protéger du Covid et des athlètes déclarer forfait car leurs auxiliaires de vie ne pouvaient pas les accompagner . À Paris, aucune mesure de réduction n’est à attendre pour les JOP 2024 — à part l’activation de la Cellule d’Intervention Biologique d’Urgence (CIBU) de l’Institut Pasteur, visant à détecter au plus tôt « des bactéries, des virus qui créent des épidémies ». Il faut apparemment l’informer elle aussi qu’une vague estivale de Covid est déjà bien en cours, qui touche notamment le Tour de France. Pour les organisateur·ices de ce triste spectacle, il n’est pas question de ternir par des gestes barrières la mise en scène d’une compétition qui sert avant tout à la fois des intérêts nationalistes et capitalistes. Qu’importe la santé des bénévoles et spectateurices, qu’importe celle des sportivfes et leur carrière.

L’application de mesures de réduction des risques, comme le port du masque, par la manifestation visible de la vulnérabilité des unes et des autres qu’elle impose ou révèle, s’oppose à l’idéal sportif. Reconnaître la faillibilité des corps entre en conflit avec le culte des performances individuelles, du dépassement de soi, et de la résistance à la douleur. « Plus loin, plus haut, plus fort » : violence, performance et hiérarchie sont les véritables valeurs du sport. Des valeurs inculquées dès l’école et martelées dans toutes les grandes compétitions nationales et internationales dont les règles et rituels naturalisent une supposée infériorité des femmes et des handicapé·es, en exaltant un vitalisme viril, valide, raciste, cisgenre, hétérosexuel. Le sport promeut le dépassement de soi et justifie le conflit contre l’autre, la compétition contre l’entraide, à l’image du capitalisme qu’il soutient et qui s’oppose à toutes formes de collectivismes.

Si la réduction des risques ne sera pas de la partie, le validisme, lui, sera bien présent aux jeux 2024, en particulier via les jeux paralympiques , le grand show de « l’inclusion par le sport ». Avant même le début de la compétition, le relai de la flamme olympique, notamment réalisé par des handi·es, a été portée par une énième communication misérabiliste autour du handicap. Parmi les commentateur·ices, la simple mention de participation au club d’athlétisme local, de la capitainerie d’une équipe de hand ou le palmarès passé des porteur·euses handies de la flamme est effacée par la « leçon de vie » offerte par l’occasion. Comme pour rappeler que même si l’on est un·e athlète de haut niveau, on est d’abord défini publiquement par son handicap ou sa pathologie. Peu ont interrogé le paradoxe de voir des handi·es contribuer à ce rituel olympique instauré par les nazis pour les jeux de 1936. Peu se sont ému-es des directives officielles enfermant les personnes psychiatrisées lors de l’arrivée de la flamme en ville et pendant toute la durée des Jeux.

Dans la communication de Paris 2024, le paralympisme relèverait de l’empowerment car il permettrait aux handi-es d’être enfin inclus·es pleinement dans la société. En réalité, cette promesse de l’inclusion relève essentiellement de la farce et révèle en creux la norme de performance qui fait défaut aux handi·es : celle du productivisme. Le sport paralympique serait alors en quelque sorte une manière de montrer patte blanche au capitalisme, d’être accepté·es comme faisant sa part et ce grâce à des efforts manifestes. Là où le sport valide se divise uniquement en disciplines elles-mêmes divisées selon le genre, le sport paralympique a inventé tout un système afin de maintenir l’illusion d’une compétition équitable, mais tout de même concurrentielle et spectaculaire. Cette classification s’appuie sur un mécanisme médical d’assignation extérieure où des médecins (valides) jugent des corps handicapés pour jauger de leur capacité à performer relativement à des normes corporelles arbitraires. La classification a une incidence écrasante sur la vie des athlètes et sur les compétitions. D’un côté, les athlètes sont incité·es à sous performer lors des évaluations pour obtenir une classification qui leur sera favorable. De l’autre, certain·es athlètes renoncent à la compétition quand iels estiment ne plus être dans une catégorie leur permettant de se battre à armes égales. Le pendant est le soupçon de triche permanent, et la triche réelle. Les personnes dites handicapées mentales ont été totalement exclues des jeux paralympiques entre 2000 et 2009, en réaction à une fraude de l’équipe de basket espagnole, qui a fait jouer des valides dans son équipe. Ce type de mesure de rétorsion n’est pas sans rappeler les suspicions perpétuelles de triche aux prestations qui justifient un contrôle social permanent envers les handi·es bénéficiaires.

La séparation entre valides et handies dans le sport ne sert cependant pas uniquement à niveler les performances et permettre aux handies de gagner en leur réservant une compétition à part qui serait « équitable », comme l’affirme le Comité international paralympique. La séparation en catégories ne protège pas les handies des normes de performances inatteignables, elle protège le suprémacisme valide. D’ailleurs dès que la hiérarchie perturbe l’ordre valide, elle est remise en cause. Les meilleures marathonniennes en fauteuil battent les temps des meilleurs hommes valides sur cette épreuve reine de l’athlétisme. De la même manière que des femmes jugées « trop performantes » sont exclues des compétitions pour « avantage injuste » induit par leur taux de testostérone, des handies se sont vu refuser la participation à des compétitions valides à cause de leurs prothèses.

Finalement, le sport passe toujours le même message : quand on veut on peut. Si l’on est handi·e, si parfois on ne peut pas ? Aucune excuse. Le sport paralympique sert précisément à cela : rappeler aux handi·es, mais surtout aux valides, que s’iels n’y arrivent pas, c’est parce qu’iels sont nul·les, dénué·es de volonté, de mérite, incapables d’efforts et que s’iels arrivent, c’est par la ruse. Le marketing sportif met en avant la collaboration des sports collectifs et promeut des mantras vides du type « l’important c’est de participer ». Mais les Jeux sont en réalité le paroxysme médiatisé d’une logique banale : classer les corps selon leur capacité à aller plus vite, plus loin, plus haut. Ce faisant, le sport moderne est une matrice justificative des inégalités et de l’emprise de la compétition dans notre société. Les jeux paralympiques — depuis leur absence de réelle accessibilité à leurs logiques de classification interne, en passant par leur déni pandémique et le nettoyage social systématique dans les villes hôtes — suintent par tous leur pores une hiérarchisation des vies. Dans cette hiérarchie, les paralympien·nes sont infériorisé·es. Iels sont l’instrument d’un discours qui dit à tous·tes les autres et en particulier aux valides, que si « même un·e handie peut le faire, vous devriez pouvoir le faire ».

Alors, à quand des activités physiques populaires, autogérées, non-compétitives, joyeuses, émancipatrices et anticapitalistes ?

Les Canards masquées & Le Cripamphibie

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