Université Lyon 2 : Le Progrès sert la soupe aux réactionnaires

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Fidèle à sa ligne éditoriale, le Progrès a gratifié son lectorat d’une Une et d’une double-page une nouvelle fois bien réactionnaire. La cible de la semaine ? L’Université Lyon 2, clouée au pilori au travers d’un récit délirant dénonçant les « dérives » d’enseignements entièrement acquis au féminisme et à l’antiracisme le plus « extrême » (!).

« Dérives à la fac » pouvait-on lire en Une du Progrès ce lundi 16 septembre. Une double-page intitulée « Races et genre : »une minorité bruyante" est consacrée aux « nouveaux militantismes » qui semblent mener une véritable dictature à l’université Lyon 2. Les coupables ? L’intersectionnalité, l’écriture inclusive et la pensée décoloniale. Combien de divisions ?

Un journalisme d’investigation ? Ou une attaque contre les sciences sociales ?

Grande reportrice d’investigation, on découvre dès les premières lignes que la journaliste a fait appel à un « jeune étudiant [...] qui a lancé l’alerte ». Mais qui est donc ce courageux Edward Snowden lyonnais ? Il est « par ailleurs militant LR et adhérent du Printemps Républicain » ; si c’est juste « par ailleurs » alors tout va bien.

Le dossier double-page présente bien, pour tout lecteur peu alerte : un article prenant comme point de départ le témoignage de l’étudiant, mais assorti de plusieurs encadrés, histoire de maintenir l’illusion d’un véritable travail de croisement des sources. On pourrait en rire, si l’article ne s’en tenait qu’à la critique de l’utilisation de l’écriture inclusive, laquelle serait, d’après l’article, symbole de la victoire du féminisme radical. Mais ce n’est pas là le but réel de l’article.

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En substance, la supposée « neutralité » que devrait respecter l’université n’est pas tenue. Même si « toute la faculté n’est pas concernée » (il s’agit de la Faculté d’Anthropologie, de Sociologie et de Science Politique) et qu’il s’agit que d’une « minorité », très vite le ton de l’article sous-entend que c’est l’ensemble de l’université qui est touchée. De manière confuse, est reprochée la prise en compte des différents types de rapports sociaux (de classe, de « race », de genre) pour comprendre les sociétés contemporaines.

Après la « théorie du gender », c’est le concept d’« intersectionnalité » qui est utilisé comme nouvel épouvantail par les réactionnaires qui voudraient faire taire toute analyse qui viendrait remettre en cause les fondements des rapports de dominations. Exemple : l’étudiant se plaint notamment d’une séance de TD avec la lecture d’un article sur les mouvements féministes islamiques, confondant étude scientifique d’un phénomène avec son approbation par l’institution. Quand il se plaint du manque d’« arguments contradictoires », c’est surtout que l’étude de la réalité sociale telle qu’elle est n’arrange pas le militant de droite qui voudrait y répondre par le seul argument idéologique (réactionnaire bien entendu).

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Suivent donc à cet article, un témoignage de deux syndicalistes étudiant.e.s favorables à ce que ces thématiques soient présentes, un « et ailleurs en France » qui donne trois dates de mobilisation antiraciste passées contre la tenue d’évènements divers (une venue Finkielkraut à l’IEP de Paris, une pièce de théâtre jouée avec des « black face », etc). Des témoignages anonymes d’enseignant.e.s dénonçant le « sectarisme » et la peur pour leur carrière (de la part de mandarins, c’est assez osé).

Le tableau s’achève par l’évocation des d’enseignant.e.s d’extrême droite à l’université Lyon 3 et son lot de négationnistes (rappelons au passage que Lyon 2 a hébergé le tristement célèbre Faurisson). La boucle est bouclée, les ateliers en non-mixité, l’écriture inclusive, l’analyse de la structure post-coloniale de la société française sont donc mis à pied d’égalité avec la négation des camps de concentration et d’extermination nazis.

Pour appuyer ce propos et faire sérieux, quoi de mieux que de faire appel à un « spécialiste », Jean-Yves Camus qui est animateur de l’Observatoire des radicalités politiques (fondé par le think tank Fondation Jean-Jaurès proche du PS) et chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, qui comme son nom ne l’indique pas est aussi un think tank. Au passage, c’est assez cocasse d’inviter un « politologue » membre de think tank qui laissent croire que c’est un chercheur universitaire pour parler du manque de rigueur à l’université. Pour lui, l’université est sous le joug d’une minorité d’enseignant.e.s qui par leurs activités de recherche veulent se « donner les moyens de la victoire politique ».

Qui en veut à l’université ?

Diane Malosse, qui signe l’article, est aussi une journaliste chevronnée comme en témoignent ces expériences passées : Le Progrès, France Télévision, Le Parisien, L’Obs, Le Point et Valeurs Actuelles. Les trois dernières rédactions citées sont d’ailleurs des habituées d’articles hostiles à l’université publique ou leurs sorties réactionnaires sur le féminisme, le racisme, etc. L’article « Les »décoloniaux" à l’assaut des universités« (30/11/2018) prenait déjà comme cible formation en science politique de Lyon 2 sur les mêmes points (déjà la même source d’information ?). Plus récemment, le très à droite (voire à l’extrême droite) Valeurs actuelles lançait également un dossier sur la »nouvelle terreur féministe". Les liens entre université et mouvements progressistes sont souvent montrés du doigt pour délégitimer les productions scientifiques qui remettent en cause les fondements de l’ordre social établi.

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Les attaques politiques contre l’université publique sont monnaie courante dans la presse libérale et/ou réactionnaire. Le principe est assez simple à comprendre : attaquer frontalement la production des savoirs critiques qui dérangent le pouvoir, faire le diagnostic d’un système universitaire et de recherche qui est défaillant à tous les niveaux (notamment en diminuant les financements et en dégradant les conditions de travail et d’étude, justifier les réformes néolibérales et continuer dans la casse du service public d’enseignement supérieur et de la recherche.

« Nouveaux militantismes » : une droitisation bien réelle à Lyon 2

Loin du portrait brossé par le Progrès, on assiste plutôt à une droitisation bien réelle de ce qu’il se passe à l’université Lyon 2 sous le coup des réformes néolibérales de l’enseignement supérieur et de la recherche en France. Mais qui sont donc ces nouveaux militant.e.s ? Au programme, capitalisme, réactionnaires et répression des mouvements étudiants :

- Des capitalistes notoires qui mettent leurs billes dans les formations. Ainsi au rang des partenaires du Pôle Finance et Banque de la faculté de sciences économiques on trouve pêle-mêle des entreprises peu connues pour leurs positionnements progressistes : Bayer (qu’on ne présente plus), Saint-Gobain (grand producteur d’amiante et de maladies professionnelles), GL Events (régulièrement épinglé pour sa proximité avec Macron et Collomb), toute une tripotée de banques, le Figaro et même le Progrès.

- Des enseignants harceleurs et agresseurs qui bénéficient d’une impunité du fait de leur position dominante et qui sont donc sanctionnés très rarement. Mais où est donc cette dictature féministe que la droite et extrême droite aiment tant invoquer pour défendre le patriarcat ?

- Une présidence de Lyon 2 qui a fait de la répression des mouvements étudiants et l’expulsion par la force une ses spécialités. Dernier exploit en date : jeudi soir dernier en envoyant les flics contre les exilé.e.s expulsés de l’Amphi Z qui venait juste chercher un refuge pour une nuit sur le campus de Bron. Un dévouement sans doute très intersectionnel selon le Printemps Républicain.

Loin des clichés assenés sur l’université publique, l’article du Progrès prend place dans une attaque frontale et globale contre les services publics d’enseignement et de recherche, et se positionne contre la production de savoirs critiques. Surprenant ? Absolument pas.

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