Argentine : autant en emporte le soja...

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Dénutrition et famine au pays des aliments ! - Article de Mariela Zunino pour le bulletin Chiapas au jour le jour, n° 544 (13 Septembre 2007).
CIEPAC, San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, Mexique - (Voir toutes les photos en bas de l’article)
En Irak, ils bombardent... Chez nous, ils nous empoisonnent...

de Mariela Zunino [1]

L´Argentine est le troisième producteur mondial de soja transgénique
après le Brésil et les États-Unis. Cette année, les récoltes de soja ont
battu de nouveaux records. Au même moment, on recensait au moins 14
décès d´autochtones dans le nord du pays dus à la dénutrition.
Actuellement en Argentine, 27% de la population vit en dessous du seuil
de pauvreté. Dans les provinces du nord de l´Argentine ce chiffre
atteint même 40%. Et pourtant, ce sont ces provinces qui ont connu au
cours des 10 dernières années la plus grande progression de la
monoculture du soja.

" La restructuration des processus de production
et de circulation des marchandises
ainsi que la réorientation des forces productives,
entraînent un étrange excédent :
des hommes qui sont en trop,
qui ne sont pas nécessaires au ´nouvel ordre mondial´,
qui ne produisent pas, qui ne consomment pas,
auxquels on n´accorde aucun crédit,
en somme, qui sont jetables- « Sous-commandant Marcos [2]

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En Irak, ils bombardent... Chez nous, ils nous empoisonnent...

Introduction

Le 6 août, dans le Chaco, province du nord de l´Argentine, Maria del
Carmen Moreyra, appartenant à la communauté indigène toba, est morte à
l´âge de 46 ans, dans son humble baraquement, sans avoir compris
pourquoi. Ceux qui étaient à ses côtés quelques jours auparavant
racontent qu´elle était au plus mal, qu´elle était très fatiguée et
présentait des signes de dénutrition, voire d´anémie. Sur son visage on
pouvait lire la douleur de la vie des femmes toba. Avant elle, dix
autres indigènes étaient morts de dénutrition et de maladies curables.
Depuis la mi-juillet au moins quatorze autres indigènes sont morts dans
le Chaco, en Argentine. Quatorze personnes que l´on oubliera sûrement
très vite, qui appartiennent à une population considérée comme superflue
par les tenants du marché dans les pays d´Amérique latine.

Cet article essaie de dépeindre la situation de détresse dans laquelle
se trouvent les communautés indigènes de la province du Chaco, en la
plaçant dans un contexte national et en mettant l´accent sur les racines
profondes d´une telle réalité. Ces dix dernières années, en Argentine, a
été développé un modèle d´agriculture sans agriculteurs. Il s´agit du
modèle du soja, qui expulse sur son passage hommes et femmes de leurs
terres, laissant derrière lui de grands déserts verdoyants. C´est de là
que découle le grand paradoxe argentin : plus on produit, et plus on a
faim et on exclut.

L´ethnocide silencieux

En Argentine, la situation des
peuples indigènes est critique. Alors qu´il y a des siècles, à
l´occasion de la formation de l´État-nation, a eu lieu un ethnocide
incontestable et déclaré -comme lors de la Campagne du désert de 1878
qui a exterminé plus de 3000 indigènes et en a déplacé des milliers vers
des régions voisines-, celui d´aujourd´hui est perpétré dans le silence.
Dans le sud, des centaines de communautés mapuches sont délogées à cause
de la construction de barrages et parce que leurs terres et leur eau
sont contaminées par les entreprises minières et pétrolières. Dans le
centre et le nord du pays, des communautés kolla, wichi et toba
souffrent de l´exode rural, du pillage de leurs ressources, de la faim
et de la violence structurelle d´un système basé sur les capitaux et le
marché extérieur, dont la face la plus visible est aujourd´hui le
commerce du soja transgénique.

Selon des données officielles, il y a en Argentine plus de 600 000
indigènes et descendants d´indigènes, alors que pour certaines ONG ils
seraient entre 2 et 3 millions. La majorité des indigènes appartient aux
communautés kolla, wichi, toba, guaraní et mapuche.

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Manifestation Rurale en Argentine

Environ 60 000 indigènes vivent dans la province du Chaco. Ils sont en
majorité tobas, wichis et mocovies. Les premiers vivent dans la
montagne, sans toutefois être propriétaires de leurs terres, ou dans des
bidonvilles à la périphérie des villes. Les wichis vivent aussi dans les
périphéries urbaines et sur des terres marginales, mais également dans
des montagnes dégradées. Les mocovies n´ont, quant à eux, pas de terres :
ils vivent sur des chemins abandonnés, dans les pourtours des villes ou
dans les champs où ils sont employés. La province du Chaco présente les
indicateurs sociaux les plus alarmants : 67,8% de la population vit dans
la pauvreté et 36,3% se trouve en dessous du seuil d´indigence. 28% des
habitants de cette province n´ont pas de travail. L´indice de mortalité
infantile dépasse les 30%. Pour la population indigène ces chiffres sont
encore plus alarmants : 98% des indigènes de la province du Chaco vivent
dans la pauvreté et 92% se trouvent en dessous du seuil d´indigence.

C´est dans ce contexte que sont morts, entre mi-juillet et fin août, au
moins quatorze indigènes, parmi lesquels des personnes âgées, des hommes
et femmes entre deux âges, mais aussi des nouveau-nés dont les mères
présentaient des carences alimentaires. En outre, en seulement une
semaine, l´état avancé de dénutrition de 92 autres personnes s´est vu
confirmé dans cette province. Pauvreté extrême, faim, dénutrition. La
situation sociale dans laquelle ils se trouvent provoque des maladies
typiques de l´indigence telles que la tuberculose et le mal de Chagas.
Ce dernier est transmis par un insecte appelé vinchuca, qui fait souvent
son nid dans les modestes maisons, faites de terre et de branches, des
habitants des bidonvilles. Le mal de Chagas provoque des maladies
coronaires, l´une des principales causes de mortalité dans la province
du Chaco. Bien que tout cela soit parfaitement connu, à de rares
exceptions près, il n´y a pas eu de campagnes d´épandage d´insecticide
contre les vinchucas au cours de ces 30 dernières années. Les
investissements destinés à prévenir et à combattre ce mal ont été très
restreints ces dernières années, malgré le coût très peu élevé de la
désinfection des foyers de nidification des vinchucas. Les gouvernements
se sont désintéressés de cette situation et ont laissé les communautés
totalement livrées à elles-mêmes face à ces insectes.

Ces communautés dénoncent également les carences alimentaires et le
manque d´eau potable, car celle qu´elles boivent provient des mares et
des barrages, et c´est donc la même eau que celle que boivent les
animaux de la région. Tout cela débouche sur des conditions de vie
infra-humaines et fait que l´espérance de vie moyenne dans le Chaco soit l´une des plus basses du pays.

Il existe un vide politique au niveau de la
province et on assiste à un recul, voire même à un abandon, des
politiques publiques en faveur des communautés et des couches de la
population qui se sont appauvries. La majorité des malades et des
sous-alimentés ne reçoivent pas à temps les soins médicaux nécessaires.
Rolando Nuñez, du Centro de Estudios e Investigación Social Nelson
Mandela, dénonce ce désastre sanitaire : " Tout le réseau de santé est
obsolète ; il date des années soixante. L´hôpital du district
Güemes-J.J. Castelli, se trouve dans une situation véritablement
désastreuse. Les dispensaires disséminés dans les localités et leurs
alentours, sont dans la même situation ". Victimes de l´effondrement des
institutions sanitaires, de nombreux malades ne sont suivis que
lorsqu´ils sont déjà dans des situations physiques extrêmes. D´autres
malades, quand ils arrivent aux centres hospitaliers avec une maladie à
un stade avancé, sont rapidement renvoyés chez eux pour y mourir. Nuñez
signale qu´il y a eu dans ces populations une " réponse biologique, au
sens où elles ont développé un génome humain leur permettant d´affronter
des situations extrêmes, qu´elles paient par une mort prématurée ou par
une vie vécue de manière insatisfaisante. Cependant, comme la terre, la
montagne et les animaux, courent de graves dangers ".

Il ne fait aucun doute que les plans et campagnes d´assistance sanitaire
ne sont pas pensés pour atteindre les communautés indigènes. De plus,
ajoute Nuñez, " il y a une médecine pour les blancs et une autre pour
les indigènes. On s´en aperçoit à la façon de les recevoir, de les
suivre, et à la façon de les faire sortir de l´hôpital ou d´arrêter
leurs soins. Il existe une discrimination tant au sein du gouvernement
que de la société ".

Exode rural et expulsions

C´est en regardant les choses de plus près que l´on peut trouver les
véritables racines du mal. Lorsque les peuples autochtones étaient les
seuls occupants de la région, ils vivaient en harmonie avec leur
environnement, savaient ce qu´ils devaient prélever sur la nature pour
se nourrir et développaient leurs activités en accord avec l´écosystème
et la terre car ils avaient le sentiment d´en faire partie. Cependant,
lors de la formation politique de l´État argentin et du développement
des activités économiques dans les provinces, les communautés se sont
vues petit à petit chassées de leur terres d´origine. Cela a donné
naissance a un phénomène de déplacement forcé vers des terres marginales
qui se poursuit encore aujourd´hui.

Dans le cas de la province du Chaco, les communautés indigènes ont dû
abandonner leur habitat d´origine à cause de la progression de la
frontière de la zone d´élevage et d´agriculture. Cette extension,
ajoutée au défrichement et à la déforestation, mais aussi à la vente des
terres appartenant à l´État à des entreprises agricoles, n´a laissé aux
communautés d´autre solution que de se réinstaller dans de nouvelles
zones, généralement marginales. Mais sur leur nouvel emplacement les
conditions géographiques et environnementales étaient différentes, ce
qui les a contraintes à modifier leurs coutumes et leurs habitudes
alimentaires. Là où elles résidaient auparavant elles dépendaient des
forêts pour se nourrir. Elles y trouvaient des plantes alimentaires et
médicinales, quelques fruits et du miel. Elles pouvaient également
pratiquer la chasse, la pêche et l´agriculture à petite échelle.
Aujourd´hui, regroupées dans des zones inhospitalières, elles n´ont
d´autre choix que de trouver un emploi salarié, de migrer vers les
bidonvilles ou simplement de mourir de faim. De nombreux indigènes sont
devenus des banquineros : des familles déplacées qui construisent des
logements précaires au bord des routes. C´est ce que souligne Nuñez : "
Cet exode est dû à la perte des terres et à la détérioration des forêts
naturelles du Chaco qui leur procuraient aliments, médicaments et autres
éléments nécessaires à leur subsistance. D´importants groupes de la
communauté indigène ont préféré se déplacer vers les bidonvilles situés
à la périphérie de la capitale de la province ou des villes les plus
importantes du Chaco. "

Durant la dernière décennie, on a assisté en Argentine, et plus
particulièrement dans le Chaco, à un phénomène qui vient accroître le
nombre d´expulsions et accélérer l´appauvrissement des communautés
indigènes. Il s´agit de la « sojatisation » du pays, c´est-à-dire
l´énorme expansion de la culture du soja sur l´ensemble du territoire
argentin.

Soja : aujourd´hui du pain, demain la faim

À une autre époque, on disait de l´Argentine qu´elle était " le grenier
du monde ". Elle était nommée ainsi à cause de son importante production
de céréales (blé et maïs), de viande et de lait, entre autres, avec quoi
elle nourrissait non seulement les Argentins mais aussi les habitants de
nombreux autres pays. Aujourd´hui, cependant, le pays n´est même plus en
mesure de subvenir aux besoins alimentaires de sa propre population. Que
s´est-il donc passé ? En fait, l´Argentine a été prise dans engrenage
mondial mû par la logique néolibérale de la mondialisation et de
l´exclusion qui l´a éloignée d´un développement social durable et
enfermée dans un modèle qui ne profite qu´aux grands acteurs
économiques. Le pouvoir de décision s´est retrouvé entre les mains des
grandes entreprises et, depuis, le peuple ne cesse d´en subir les
conséquences.

En 1976, pendant la dernière dictature militaire, a commencé en
Argentine un processus de désindustrialisation nationale et de
modernisation agraire. C´est alors que le soja a commencé à être semé à
des fins commerciales pour répondre à la forte demande internationale et
pour générer des devises destinées à éponger l´énorme dette extérieure
contractée par l´Argentine. Ensuite, les programmes d´ajustements
structurels d´inspiration néolibérale ont provoqué un désengagement de
l´État qui a laissé sans protection des milliers de petits producteurs
alors qu´il favorisait les grands acteurs économiques. C´est ainsi qu´en
1996, sous la présidence de Carlos Menem, a été autorisée l´utilisation
de graines transgéniques à des fins commerciales. Des entreprises comme
Monsanto ou Cargill ont alors commencé à produire et à commercialiser
leurs semences génétiquement modifiées, en particulier la RoundUp Ready,
une variété transgénique, propriété de Monsanto, qui résiste à
l´herbicide glyphosate, appartenant lui aussi à Monsanto. En quelques
années, le pays s´est transformé en un immense désert vert : la culture
du soja a détruit forêts et écosystèmes, ruinant des milliers de petits
producteurs et de paysans et a fait disparaître la richesse et la
biodiversité du pays.

Aujourd´hui, la culture du soja représente
presque 55% du total de la surface cultivée et 30% des devises du pays
sont générés par le soja et ses dérivés. L´Argentine se classe
actuellement parmi les premiers exportateurs mondiaux de soja.

Pendant la campagne 2006/2007 la production de soja a battu un nouveau
record historique dans le pays : la récolte a atteint 47,5 millions de
tonnes. La superficie consacrée à la culture du soja est passée de 10
664 000 hectares en 2000/2001 à 15 200 000 en 2005/2006. Et on prévoit
qu´elle atteindra les 22 millions d´hectares en 2014.

Tandis que les bénéficiaires de ce boom du soja fêtaient ces récoltes
record, on prenait connaissance de statistiques alarmantes pour le pays.
L´Argentine produit la plus grande quantité au monde d´aliments par
habitant, soit environ 3500 kilos par habitant et par an. Cependant,
entre 1993 et 2003, 450 000 personnes sont mortes de causes liées à la
faim. Aujourd´hui, 27% des Argentins vivent sous le seuil de pauvreté et
ne peuvent couvrir leurs besoins alimentaires primaires. Ce chiffre
atteint 40% dans les provinces du nord de l´Argentine. Paradoxalement,
ce sont les territoires de ces provinces du nord qui ont connu la plus
importante avancée de la frontière de la monoculture du soja.

Quand on s´est aperçu que les provinces centrales, c´est-à-dire les
provinces de la Pampa, étaient déjà saturées par la culture de soja, on
a mis en place un processus de déplacement de la frontière agricole vers
des zones traditionnellement inadaptées à une telle culture, et plus
particulièrement vers les provinces du nord du pays, comme celle du
Chaco. Cette « pampanisation » consistait à imposer le modèle agricole
caractéristique de la Pampa, fondé sur l´exportation, à d´autres régions
du pays. La progression de la monoculture du soja tournée vers les
marchés extérieurs a provoqué une profonde modification des paysages
ruraux de ces régions.

Dans la province du Chaco, les superficies consacrées à la culture du
soja sont passées de 50 000 hectares en 1990 à 410 000 hectares en 2000.
Ces surfaces consacrées au soja n´ont cessé de croître et ont atteint
les 700 000 hectares entre 2006/2007. On estime que, dans cette
province, elles seront de 1 088 000 hectares en 2014 / 2015.

Chaco : les coûts sociaux de la fièvre du soja

La progression du soja dans la province s´est accompagnée d´un processus
d´exclusion et de concentration. Beaucoup de petits producteurs n´ont
pas pu s´adapter aux importantes exigences des facteurs de production ni
aux technologies qu´impose le modèle du soja transgénique. Ainsi, ce
modèle de production n´emploie qu´une personne pour 500 hectares, ce qui
s´est traduit par la perte de quatre postes de travail sur cinq dans les
campagnes. " Le modèle de production dans le Chaco, en plus d´exclure,
car il repose sur une concentration d´entreprises agro-alimentaires et
qu´il ne crée ni travail ni main-d´œuvre, a généré un PIB (produit
intérieur brut) de 650 millions de dollars qui ne s´est pas converti en
revenus pour les habitants du Chaco ", rappelle Rolando Nuñez du Centro
Nelson Mandela

La culture traditionnelle du coton, qui en 1997 représentait plus de 70%
de la superficie cultivée de la province, a chuté à 9,9% en 2001 à cause
de la progression du soja. Ces dix dernières années, la superficie
cultivée de coton est passée de 700 000 à 100 000 hectares, autrement
dit, les possibilités qu´avaient les indigènes et les paysans d´obtenir
un emploi comme travailleur journalier ont considérablement diminué.

La perte de la biodiversité a été le dénominateur commun de toutes les
provinces qui se sont lancées dans la culture du soja. Dans la province
de Buenos Aires, 17 000 fermes laitières ont disparu ces six dernières
années, phénomène qui a coïncidé avec une baisse de la production du
maïs et de certaines variétés de blé. La culture du riz a chuté de plus
de 44% et celle du tournesol de 34%. Dans certaines zones, où on semait
autrefois des patates douces, des pommes de terre, des lentilles, des
artichauts, du fourrage, on ne sème désormais que du soja. Et ces
aliments doivent maintenant être importés.

D´autre part, la concentration des terres atteint des proportions
énormes dans le Chaco : 7% des propriétaires détiennent 70% des terres.
Parallèlement, 80% de la production était aux mains de 20% des
producteurs. La vente irrégulière de terres de l´État dans cette
province a, par ailleurs, accéléré ce processus de concentration. Ces
terres étaient la propriété ancestrale des peuples autochtones, mais
elles sont aujourd´hui vendues par le gouvernement provincial à des prix
dérisoires - à partir de 6 dollars l´hectare - aux grands producteurs
nationaux et étrangers. Les terres étatiques sont passées de 4 millions
d´hectares en 1995 à seulement 666 000 hectares aujourd´hui. Alors que
la Constitution provinciale les assigne aux occupants traditionnels pour
un usage familial - indigènes et population locale -, la plus grande
partie de ces terres est offerte aux grands producteurs de soja.

La privatisation massive des terres participe également à la fermeture
des passages et des chemins que les paysans avaient l´habitude de
prendre avec leur bétail pour rejoindre les pâturages communs. Autrement
dit, la privatisation à une grande échelle a mis également un terme à
leurs pratiques traditionnelles de circulation entre différentes zones
et par des chemins vicinaux.

La défense des intérêts des entreprises agro-alimentaires du soja
engendre aussi des violences systématiques envers les populations
rurales et indigènes, qui se traduisent par des expulsions, des
arrestations, des persécutions et des menaces à qui tente de résister.
La pression exercée afin qu´ils abandonnent leurs terres se traduit par
des harcèlements qui vont de la contamination intentionnelle de sources
d´eau au vol ou à l´abattage d´animaux. L´usage intensif de produits
agrochimiques et les épandages d´insecticides sur les cultures de soja
finissent souvent par contaminer la population des zones voisines, ses
cultures, son bétail et ses sources d´eau.

La progression de la frontière de l´agriculture du soja, en plus de
saper les bases de l´agriculture paysanne et familiale, ravage des
forêts entières sur son passage. Ceux qui ont applaudi aux records de la
récolte de soja cette année ont cependant oublié de parler des records
mondiaux de déforestation détenus par leur pays. On calcule que le taux
de déforestation en Argentine est six fois supérieur à la moyenne
mondiale. Durant les quatre années comprises entre 1998 et 2002, la
destruction de forêts primaires a augmenté de 42%. Sur plus de 250 000
hectares de forêts coupés chaque année, la majorité est affectée à la
culture de soja transgénique. Actuellement, les provinces argentines les
plus soumises au déboisement sont celles du Chaco, de Santiago del
Estero, de Salta et de Formosa. Dans le Chaco, plusieurs organisations
dénoncent le fait que la loi provinciale 5.285 relative aux forêts ait
été modifiée pour permettre l´abattage indiscriminé de la forêt
primaire. Ceci favorise la disparition et le génocide des peuples
autochtones. Le résultat : des terres dévastées, des frontières qui
avancent et expulsent ces peuples de leur habitat et les parquent dans
des zones où ils ne peuvent plus s´alimenter par eux mêmes.

Des voix se font entendre dans les campagnes

Pour faire face à la mise en place du modèle néo-libéral de la culture
du soja et de la réorganisation des territoires et des structures
agraires qui en découlent, les paysans et les peuples indigènes ont
commencé à se rassembler et les groupes constitués antérieurement ont
pris de l´importance. Leur dénominateur commun est la lutte pour la
terre et le territoire. Comme les expulsions, les déplacements forcés et
l´incurie des pouvoirs publics sont les principales menaces pesant sur
les communautés indigènes et paysannes, la question de la territorialité
et la récupération des terres est devenue centrale.

Le « MOCASE » (Mouvement Paysan de Santiago del Estero) est un bon
exemple de la lutte contre la spoliation des terres. Le MOCASE est un
mouvement qui regroupe neuf mille familles paysannes qui travaillent
leurs terres et commercialisent leurs produits dans le cadre d´une
coopérative. Ces familles défendent leurs propriétés contre les
expulsions systématiques dues à l´avancée de la frontière agricole. Le
Mouvement Paysan de Cordoba (« Movimiento Campesino de Cordoba ») et
l´Union des Travailleurs Sans Terre de Mendoza (" Unión de Trabajadores
Sin Tierra de Mendoza ") mènent le même combat. Le MOCAFOR (Mouvement
Paysan de Formosa) regroupe les petits agriculteurs et les ouvriers
agricoles sans emploi, paysans et indigènes, qui revendiquent le mode de
vie paysan et qui doivent faire face à la dévastation provoquée par
l´avancée des cultures de soja ainsi qu´à la pollution de leurs culture
par les agrotoxiques.

Au delà des situations de conflit concernant la terre, ces organisations
essayent de rétablir des pratiques paysannes en développant des
expériences de reproduction sociale et en créant des alternatives. On
peut distinguer les expériences qui concernent les nouvelles formes
d´échange : les foires agricoles de la Red Puna dans la province de Jujuy
dans le nord du pays, ou les foires franches du Mouvement Agricole de
Misiones (« Movimiento Agrario Misionero »), dans la province de
Misiones, qui visent à mettre en place des échanges entre les
consommateurs et les producteurs. Il existe également des réseaux de
commerce équitable et solidaire, où les prix sont débattus, où on
établit les modes de transport des produits ainsi que des critères
communs de qualité. Il est important également de mentionner les foires
aux semences qui ont lieu dans le Chaco, Misiones et la province de
Buenos Aires, où les producteurs peuvent échanger librement des semences
provenant de différentes régions. L´objectif de ces foires est
l´amélioration génétique des semences au sein des mêmes espèces
végétales et la conservation de la biodiversité qui est le pilier de
l´agriculture paysanne. Une autre pratique qui a pris de l´ampleur est
l´éducation des jeunes par le MOCASE, grâce à l´Université paysanne (« Universidad Campesina »), où des personnes de différentes communautés se
rendent pour apprendre à vivre en commun et suivre des cours sur
l´agriculture et l´élevage, le développement durable et les ressources
naturelles.

Dans le Chaco, les
communautés indiennes et paysannes se sont regroupées pour lutter contre
le système économique qui les appauvrit et pour élaborer des
alternatives et des plans d´action. L´Union des paysans Poriajhu (Unión
de Campesinos Poriajhu) - « pauvres » en guarani ) - est un mouvement de
200 familles du Chaco, faisant partie de la CLOC, qui appartient
elle-même à Via campesina. Ils organisent tous les mois de juillet une
rencontre de réflexion concernant l´avenir de l´agriculture familiale et
paysanne et proposent des actions concrètes pour la souveraineté
alimentaire. De même, l´Organisation de l´Union paysanne (Organización
Unión Campesina) rassemble des communautés indiennes et paysannes qui
ont été expulsées de leurs terres. Leur lutte se concentre sur la
récupération de leurs terres et sur une réforme agraire totale qui
résoudrait non seulement la question de l´utilisation et de la
possession de la terre mais qui soutiendrait aussi l´agriculture
familiale et reconnaîtrait la terre comme étant un bien social. On
trouve aussi dans cette province le Mouvement des travailleurs au
chômage du 17 juillet (Movimiento de Trabajadores Desocupados 17 de
julio, MTD), qui mène des actions de terrain, comme des occupations de
propriétés appartenant à l´État, grâce auxquelles ils espèrent obtenir
gain de cause, et de terres non cultivées. Le MTD réalise aussi des
projets productifs tels que des élevages de porcs et d´autres animaux de
basse-cour.

Face au désastre humanitaire qui touche le Chaco, des centaines de
délégués des communautés indiennes ont organisé, les premiers jours
d´août 2007, une marche vers Resistencia, la capitale régionale. Ils ont
exigé la démission du Ministre de la Santé du Chaco, Ricardo Mayol,
qu´ils tiennent pour responsable de la situation d´incurie totale et de
la crise sanitaire et alimentaire dans laquelle se trouvent les
communautés indiennes de la région. L´année précédente, les communautés
tobas campaient devant l´Hôtel de ville, accusant le gouvernement
provincial de ne distribuer ni la nourriture ni l´aide alimentaire
venant de l´État qui devait servir à secourir les familles touchées par
de grandes inondations. Comme ils n´obtenaient pas de réponse, des
wichis et des mocovies se sont joints à la manifestation pour les
soutenir. Pour protester contre la vente illégale de terres appartenant
à l´État et contre le système maintenant l´extrême pauvreté et la
discrimination des communautés indiennes, ils ont bloqué des routes dans
la province et ont entamé une grève de la faim de 33 jours. En août, le
gouvernement s´est engagé, par la signature d´accords, à fournir des
terres et leurs titres de propriété, ce qui a mis fin à la mobilisation.
Mais il n´a pas tenu ses promesses et le dialogue entre les indiens et
le gouvernement s´est interrompu fin 2006. Face à l´indifférence
gouvernementale et à l´évolution de la situation économique, les
communautés ont décidé de s´organiser autour d´un double objectif :
résister au modèle de production actuel qui menace leurs droits et leur
mode de vie et construire des alternatives qui leur rendent leur dignité
et leur permettent de retrouver leurs pratiques et savoirs traditionnels.

En conclusion :

L´actuel modèle de culture du soja dominant en Argentine a détruit la
population et surtout les communautés indigènes, leur souveraineté
alimentaire, leurs terres et leurs montagnes. Les territoires sur
lesquels ils vivaient depuis des générations et qui étaient source de
vie ont été saccagés et envahis et sont aujourd´hui entourés de
barrières et de fils barbelés. Les montagnes et les forêts ont été
dévastées par des bulldozers, et les sols de celles qui y ont échappé
subissent une détérioration continuelle due aux méthodes d´ensemencement
direct et intensif, sans compter la pollution des terres et des eaux par
les agrotoxiques contenus dans les paquets technologiques. De plus, le
déséquilibre environnemental qu´a provoqué la monoculture du soja est
responsable du fait que la province passe régulièrement de périodes
grandes inondations à des périodes de sècheresse extrême.

Un système qui génère toujours plus de production pour un marché
extérieur et toujours moins de nourriture pour la population ne peut
rien engendrer d´autre que la faim généralisée et la malnutrition de
générations entières. Une population avec un déficit nutritionnel ne
satisfait pas ses besoins élémentaires et perd également sa capacité à
créer des alternatives au modèle car elle ne pense qu´à sa survie
immédiate. Elle est ainsi maintenue dans une extrême dépendance.

La mort d´indigènes dans le Chaco paraît découler à l´origine de
l´indifférence gouvernementale, de l´effondrement des institutions et
des pratiques de corruption et de discrimination au sein même du
gouvernement. Mais les racines du problème sont profondément ancrées
dans un modèle qui cherche obstinément à enrichir quelques privilégiés
et qui ne laisse sur son passage que la faim, l´extrême pauvreté et le
déracinement. Le modèle du soja n´admet aucune possibilité de création
d´un marché interne ; il étouffe, au contraire, toute forme
d´organisation digne et autosuffisante. La monoculture du soja ne fait
que favoriser la dictature des multinationales.

Ainsi, on voit disparaître les bases de l´agriculture paysanne
familiale, enracinée dans une tradition, diverse et autosuffisante.
D´importants savoir-faire et techniques traditionnels sont en train de
se perdre. Le repli des économies régionales et l´expulsion des
communautés indigènes et paysannes de leurs terres laissent place à
l´appauvrissement, à l´érosion environnementale et au vide culturel.
Tout cela se produit face au silence d´une société qui se refuse à
prendre en compte la disparition des droits les plus élémentaires.

Traduit par la classe de Coopération International et Communication
Multiculturel de l´Université Grenoble 3, février 2008

Plus de photos : http://www.ciepac.org/photos/index.php?x=browse&category=20

Vous pouvez aussi lire cet article sur :
http://www.ciepac.org/boletines/chiapas_fr.php?id=544

P.-S.

CIEPAC, A.C.

Centro de Investigaciones Económicas y Políticas de Acción Comunitaria
Calle de la Primavera, n. 6
Barrio de La Merced, 29240
San Cristóbal de Las Casas, Chiapas
Tel/Fax : 00+(52) (967) 674-5168
http://www.ciepac.org

Notes

[1Mariela Zunino. Née dans la province de Río Negro, Argentine, a fait des études de Sciences politiques à l´Université de Buenos Aires. Elle collabore actuellement aux travaux du CIEPAC.

[2Sous-commandant Marcos, » Les sept pièces du casse-tête mondial", Armée zapatiste de libération nationale (Ejército zapatista de liberación nacional, EZLN).

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Le premier numéro du magazine internationaliste “Lêgerîn“, est maintenant disponible en français ! Après les versions en espagnol, portugais et en anglais, le site https://www.revistalegerin.com/ a publié la version française du magazine

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Les nouveaux maires Europe Écologie-Les Verts mettront-ils fin à la surenchère techno-sécuritaire à l’échelle locale ? L’analyse de leurs programmes, déclarations et premières décisions ne laisse augurer aucun changement majeur. En termes de vidéosurveillance, comme d’armement ou d’effectifs des polices...

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