Des durs à Caluire, échos d’une occupation d’usine

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La crise, c’est pas que
des nouvelles qui tombent
à la radio. Le capitalisme a muté
pour adopter des formes
de production éclatées :
moins de grosses unités
de production et des ribambelles
de sous-traitants ;
des dizaines de boîtes et filiales
se cassent la gueule : réaction
en chaîne. Il faut dégraisser,
réduire les charges.

Elle a bon dos la crise. La plupart des
délocalisations étaient prévues avant
qu’elle fasse sa grande apparition médiatique.
C’est l’occasion pour tous les patrons
de faire ce qu’ils ont envie depuis quelques
temps : larguer en masse. Profiter de la
présence de Sarkozy et de ses flics pour
faire avaler la pilule, de force. Les CRS
ont rôdé près des usines occupées, dont
Caluire. Histoire de mettre la pression,
et de montrer que si c’est nécessaire, les
flics peuvent très bien délaisser un peu
les quartiers ou les étudiants-lycéens pour
mater aussi les ouvriers, à l’ancienne.

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Le secteur automobile trinque particulièrement.
L’usine Chausson-Reims a été liquidée
en mai 2007, c’était le dernier bastion
d’outillage automobile français. À l’heure
où on parle d’une crise sans précédent dans
le secteur, il y a déjà des chômeurs en fi n
de droit. Et tout s’est accéléré cette année.
Chez les fabricants de pneus, c’est l’hécatombe
 : Michelin, Continental, Goodyear-
Dunlop, et tous leurs sous-traitants. Sur
Lyon, c’est à Caluire que l’équipementier
automobile Anoflex va jeter 157 personnes
sur le carreau, sur 519. Les sites de Rilleuxla-
Pape et Villeurbanne sont aussi dans la
ligne de mire. Contitech-Anoflex est une
fi liale du groupe allemand Continental, dont
les ouvriers de Clairoix (1120 licenciés !) ont
fait parler d’eux en saccageant la sous-préfecture
de Compiègne et les bureaux de leur
direction. La raison des licenciements de
Caluire est assumée, car tout à fait logique
et cohérente avec ce monde : les trimards
français coûtent trop cher (parce qu’ils se
sont battus pour améliorer leur condition),
donc on va essayer d’exploiter un peu plus
les Roumains. Ça s’appelle l’Europe. Mais
il faut du temps avant de tout fermer en
France, le temps que s’opère « le transfert
de compétences ». Les ouvriers de Caluire
nous ont expliqué : les Roumains sont beaucoup
moins chers (5 à 10 fois moins), mais
ils n’ont pas encore le savoir-faire. Donc
pour certains éléments de la production,
on garde des Français (Anoflex fabrique
des flexibles hydrauliques pour directions
assistées, un peu technique comme taf), et
surtout on encourage les ouvriers français
à aller travailler à l’Est, « parce que ce serait
toujours mieux qu’être assistés en France,
et puis ça permettra aux Roumains d’apprendre
 ». Bah voyons ! Et des centaines
de jeunes cadres français se sont installés à
l’Est ces dernières années. Mais parmi ces
cons qui ont voulu jouer les VRP du capital,
beaucoup se font maintenant virer, comme
tout le monde : plus besoin d’eux, c’est la
crise. Retour en France, direction pôle-emploi,
avec une « expérience internationale »
sur le CV, pour finir en intérim. Même la
classe moyenne se brûle les ailes.

Ce qui fait mal, c’est plutôt
la fin du combat
Pour les 157 premiers liquidés d’Anoflex
Caluire, la direction leur balançait dans un
mépris complet une bouchée de pain pour
dégager : 15 000 € et 150 € par année d’ancienneté.
150 € par année de vie perdue
dans cette taule pourrie. Faut oser faire des
offres pareilles... La moyenne d’âge des travailleurs
et travailleuses de l’unité de production
qui va fermer est de 47 ans. Dans
le monde ouvrier, ça veut dire l’âge des tendinites,
du calcaire dans les articulations
et des hernies discales. En clair, l’âge de la
mort sur le marché du travail. Trop vieux,
trop usés, plus aucun patron ne voudra de
ces derniers prolos, tout juste bons à ramasser
des papiers pour la ville.

Mais les ouvriers et ouvrières de Caluire ne
se sont pas laissés marcher dessus comme
ça. Le mercredi 6 mai à l’aube, ils et elles
bloquent l’accès à l’usine, avec chaînes,
cadenas, barricades de palettes. La boîte
tournait déjà au ralenti (chômage technique),
là c’est l’arrêt pur et simple. Et ça va
durer 5 jours. 5 jours et 5 nuits ensemble,
solidaires, à s’organiser pour la bouffe. Camping
sauvage devant la boîte. Des moments
inoubliables, où les équipes de jour et de
nuit qui ne font que se croiser d’habitude,
se rencontrent, vraiment. Toutes les relations
prennent une forme et une intensité
radicales, on se parle pour de vrai. Pour
une fois, on est contents de venir à la boîte,
car c’est avec des croissants pour ceux qui
ont dormi là, et tout le monde est là pour
les barbecues... C’est ce qu’il y a de plus
important dans ces luttes : les rencontres,
l’auto-organisation, la débrouille. Une autre
vie, maintenant, tout de suite. Ça c’est déjà
des victoires. Une ouvrière nous confie
« Qu’est-ce qu’on a rigolé. On aura au moins
passé du bon temps, ça ils nous le prendront
pas ! » Un autre « C’est con je m’étais habitué
à l’odeur des merguez sur les habits ! »
On était bien. C’est bizarre comment on
peut être au même endroit (l’usine) d’une
façon complètement différente. Peut-être
qu’un jour ce truc qu’on appelle la France
deviendra habitable ?

Mais on a rencontré les grévistes à la fin, au
moment où un accord venait d’être accepté :
19 000 € de prime, et 1 000 € par année
d’ancienneté. Certain-es semblent satisfaits,
mais dans les personnes qui restent, pour
ranger la bouffe et garder les banderoles
en souvenir (mais pas que), l’amertume est
perceptible. Certain-es ont les boules, du
mal à parler, les larmes aux yeux. Dégoûtés
que les autres aient repris comme des
moutons, alors qu’on pouvait arracher plus.
Tout ça pour ça. « Un jour de plus, et ils craquaient,
on avait ce qu’on voulait... » C’est
vrai que les Contis ont fait cracher 50 000 €
de prime à leur direction... Comme toujours,
les syndicalistes (CGT et UNSA) calment les
énervés et disent qu’il faut savoir être raisonnables,
« c’est déjà pas mal ». Certains
se cassent tout de suite, épuisés par les 5
jours d’occupation, écoeurés. Mais aucun ne
regrette cette bagarre avec la direction. Ce
qui fait mal, c’est plutôt la fi n du combat : la
séparation. « Bon on va boire un coup quelque
part ? », lance un peu dans le vide un
ouvrier. « Nan...? » Cette envie de continuer.
Cette douleur de retourner chacun dans son
coin, dans sa galère individuelle. C’est dans
ces fi ns de grève qu’il faudra inventer les
moyens de continuer ensemble, pour ne pas
perdre cette énergie accumulée.
Puis le patron repasse. Il n’a rien de mieux
à dire que « S’il y en a ici qui ont un peu
de jugeote, ils pourraient retourner à l’intérieur.
 » Les grévistes de l’équipe de nuit
refusent de rentrer dans la taule. Une gréviste
en colère règle l’affaire en interpellant
le boss, avec l’huissier pour témoin :
« Vous avez bien entendu comme moi que
la grève s’arrêtait demain matin ? Bon ! »
Jusqu’à la dernière heure, ce connard de
patron en costard les fera chier, pour les
presser jusqu’à la moelle. Derrière, c’est
le DRH qui nous regarde bizarre du genre,
« qu’est-ce qu’ils foutent là ces jeunes. »
Ouais, on est là, ducon. Les grévistes nous
souhaitent bien du courage, nous disent de
nous battre, par tous les moyens, qu’il faut
jamais se laisser faire. Certain-es sentent
aussi que ça repartira à Caluire, quand ils
liquideront le reste. Ce qui est important
dans cette grève, c’est l’expérience : la
démonstration a été faite qu’il est possible
de bloquer cette boîte, et que c’est super
à vivre. Le rendez-vous est pris : à la prochaine
occup’, on arrivera avant la fin.
Parole de camarades.

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