Alors qu’une nouvelle loi immigration est en cours d’étude au parlement, on a eu envie de pousser un coup de gueule et surtout de transmettre la parole de nos proches sans-papiers qui subissent la violence des politiques migratoires françaises et européennes. Des récits qui mettent en lumière toute l’hypocrisie d’un pays pourtant si prompt à donner des leçons d’humanisme, voire de féminisme.

« Être gentil avec les gentils et méchant avec les méchants ». Difficile de trouver plus neuneu, pour ne pas dire outrageusement teubé, pour décrire une politique inhumaine, et pourtant c’est bien comme ça que l’infâme ministre de l’Intérieur décrit l’objectif de sa loi "Asile et Immigration". On a parlé de ce projet avec des copain-e-s concerné-e-s, sous différents statuts : recours de demande d’asile, OQTF, procédure normale.

Depuis quelques mois, le gouvernement travaille sur un nouveau projet de loi « Asile et Immigration » (ce serait le 29e en 42 ans !), qui est déjà passé en première lecture à l’Assemblée Nationale et est en cours d’étude au Sénat (qui y a ajouté, sur suggestion de Darmanin, le 28 février, des pistes pour restreindre le regroupement familial). Ce projet de loi prévoit de délivrer plus d’obligations de quitter le territoire (OQTF), de simplifier les procédures d’expulsion ou encore, en cas de délits graves, abroger 10 des 14 possibilités de recours contre les « reconduites à la frontière ». Le côté « gentil » ? Il s’agirait de créer un titre de séjour spécifique d’1 an pour les personnes étrangères travaillant dans les métiers en tension !

Le travail des sans-papiers, interdit mais obligatoire.

« Plus rien ne marcherait si la France expulsait tous les sans-papiers. C’est nous qui faisons les tâches les plus difficiles que les français veulent pas faire. » – Marie

La société occidentale, raciste et néo-coloniale considère les êtres humains selon ce qu’elle peut en tirer en termes de profits capitalistes. Cette base est nécessaire pour bien comprendre les politiques migratoires d’un pays à la douloureuse histoire coloniale. La France profite depuis longtemps de la main-d’oeuvre étrangère dans les secteurs de travail en tension et sous-payés, on pense notamment au travail dans le bâtiment depuis la Seconde Guerre mondiale (et même depuis la fin du XIXe siècle) majoritairement effectué par des travailleurs venus du Maghreb, aux femmes Noires qui font le ménage dans les hôtels et gardent les enfants des blancs riches ou encore aux travailleurs nord-africains et turcs recrutés par l’État français pour les travaux forestiers. De manière générale, il y a une répartition raciale des secteurs de travail. Et là, on parle uniquement du travail produit sur le territoire français. Bien sûr, la société occidentale profite aussi du travail de tout plein de gens ailleurs sur la planète, des enfants dans les mines d’or au Burkina Faso aux travailleuses du textile en Asie, en passant par les agriculteurs latino-américains.

  • à lire : Du bled aux corons, un rêve trahi. Logement et mineurs marocains du Nord-Pas-de-Calais, Saïd Bouamama et Jessy Cormont, Dechy, Association des mineurs marocains du Nord-Pas-de-Calais, 2008

« Ils veulent régulariser les sans-papiers qui travaillent alors qu’on a pas le droit de travailler. Comment on est sensé prouver qu’on a travaillé alors que c’est interdit ? Il paraît qu’on peut acheter des faux titres de travail et que c’est seulement avec ça qu’on peut être régularisée. Sinon, c’est trop difficile de trouver des employeurs qui acceptent de faire les démarches légales. » – Nada

Ce projet de loi s’inscrit dans la continuité des politiques libérales, bureaucratiques et répressives d’État au service du capitalisme colonial : les forces de l’ordre ont toujours plus de moyens pour mater le prolétariat, et encore plus contre les indigènes/racisés, afin d’asservir la classe ouvrière aux besoins du marché. Les sans-papiers sont la main d’oeuvre idéale pour le capitalisme : faute de mieux, ils n’ont pas d’autre choix que d’accepter les métiers les plus pénibles. Leur précarité et leur difficulté extrême permet de garder un marché du travail sous tension et faire de la concurrence entre travailleur-ses avec papier et travailleur-ses sans droit, pour favoriser un nivellement par le bas. Dans ce contexte, les femmes sans-papiers sont particulièrement vulnérables à l’exploitation par des patrons sans scrupules : que ce soit dans l’hôtellerie-restauration, le service à la personne (dont le travail du sexe) ou le nettoyage, le corps des femmes est poussé dans ses retranchements.

  • à lire : Un troussage de domestique, coordonné par Christine Delphy, éditions Syllepse, août 2011

« – J’ai reçu un mail d’une association pour proposer d’aller faire le marché de Noël, mais c’est du bénévolat ! Il fait trop froid dehors, je veux pas aller travailler gratuitement dans ces conditions, c’est pas possible…
– La France aime trop faire travailler les gens gratuitement ! »
– Nada & Marie

Le peu de demandes d’asile et de titres de séjour accordés créent une espèce de sale méritocratie pour les prétendant-e-s, qui encourage les demandeur·euse·s à faire un maximum de bénévolat pour valoriser une « intégration » dans le pays et une volonté de s’impliquer dans une vie associative administrée et dirigée principalement par des blanc·he·s. Le résultat, c’est du travail gratuit attendu des personnes racisées qui manquent de tout. Ça ne vous rappelle rien ?

Violences administratives

« On se soumet aux conseils des avocats parce qu’ils sont censés savoir ce qui marche le mieux mais finalement les décisions disent le contraire de leurs conseils ! » – Marie

Alors que la plupart des citoyens français blancs n’ont quasiment jamais à avoir recours à un-e avocat-e pour faire valoir leurs droits et encore moins pour faire le tour du monde, les étranger·e·s sont obligé·e·s d’y faire appel pour espérer obtenir une régularisation au bout de plusieurs années de lutte administrative et judiciaire. Face à elleux, une justice austère, mal renseignée et sous pression (voir l’article de Mediapart sur la CNDA). La justice n’est pas seulement de classe (magistrats principalement bourgeois face à prévenus prolos), mais elle est aussi raciste : comment voulez-vous que des sans-papiers, qui connaissent a priori encore moins les lois et les administrations françaises que les nationaux eux-mêmes, fassent le poids ?

« – Si tu payes pas, on dirait que ton avocat-e est pas motivé pour t’aider vraiment…
– Moi j’ai payé mais elle avait quand même l’air de s’en foutre.
– Peut-être que tu avais pas assez payé ?
– Elle m’avait demandé 1000 €, j’ai négocié pour ne payer que 900 parce que c’était impossible sinon. Peut-être que c’est pour ça.
– Le mien m’a dit qu’à partir de la 2e demande, on n’aurait plus le droit à l’aide juridictionnelle. J’ai l’impression que c’est pourtant possible de l’avoir mais c’est comme si elle voulait qu’on paye nous-même pour nous défendre. »
– Marie & Nada

Les politiques répressives se combinent avec les politiques d’austérité budgétaire et ont pour effet de répandre et renforcer la clandestinité, de condamner les « illégaux » à une dépendance toujours plus violente et sournoise aux réseaux mafieux. Elles augmentent la pression de la corruption sur les circuits légaux. Un bon exemple : des services demandent plus de 100€ pour obtenir un précieux rendez-vous en préfecture. Que ce soit par des méthodes informatiques ou par corruption individuelle, cela illustre bien combien la raréfaction des moyens humains pour traiter les demandes malgré leur augmentation encourage les fraudes opportunistes.

La France et l’Europe, les mythes et la réalité

« Quand j’étais au pays, je savais pas qu’il y avait des gens à la rue en France ! Ils montrent pas ça à la télé là-bas ! On voit toujours des belles images de la France, tout a l’air bien, propre et tout… On s’imagine pas que la réalité est aussi différente hein ! » – Marie

« Moi je ne savais pas, avant de venir, qu’il y avait toutes ces démarches à faire pour avoir les papiers, pour travailler, pour avoir un logement. Ça fait 5 ans que je suis ici : je mange, je m’habille, je dors… Je suis reconnaissant d’avoir tout ça, envers mes ami-e-s français-e-s qui m’ont aidé. Tout ça, ça rapporte à la France. Si je n’ai pas le droit, je vais finir par devenir délinquant ou juste ne rien faire alors que je pourrais travailler et rapporter de l’argent à l’État. Ce n’est même pas intelligent pour la France et son économie… Il vaudrait mieux pour tout le monde qu’on aie des droits normaux ! Et puis, c’est important pour un pays d’avoir des étrangers, ça rapporte beaucoup de choses !.. » – Bah

« En Allemagne, il paraît que c’est pas comme en France : tu peux tout de suite travailler et toucher 1800, 2000 €/mois. C’est pour ça que beaucoup de gens vont là-bas. Par contre, ils expulsent beaucoup plus aussi… Et la langue est plus difficile alors qu’on a appris le français à l’école. » – Marie & Nada

En arrivant en France, Nada s’est mariée avec un français avec qui elle avait eu une histoire d’amour pendant ses vacances. Après les noces, son comportement a changé. Il s’est soudainement mis à attendre de plus en plus de choses d’elle, à l’exploiter, à la maltraiter, jusqu’à la violenter tandis qu’il la trompait. Elle est partie de chez lui après plusieurs années, a obtenu de la justice un divorce pour faute du mari. Une reconnaissance seulement symbolique puisqu’elle n’a obtenu ni de réparation financière pour le préjudice subi (handicap, douleurs, sévices psychologiques…), ni de titre de séjour qui lui permettrait de vivre et travailler en France ainsi que de préparer sereinement des recours pour faire valoir ses droits en justice face à son ex-mari, dont les violences restent impunies. Aujourd’hui, Nada est plongée dans une extrême précarité : sans aucune ressource financière, seuls son entourage et la solidarité lui permettent de survivre… Un exemple parmi tant d’autres de la justice raciste et patriarcale qui subsiste aujourd’hui en France.

« – Avec toutes ces démarches, les refus, l’attente, encore les refus… J’ai envie de rien faire, je suis fatiguée. Je mets la télé juste pour avoir de la lumière et du bruit mais j’écoute même pas vraiment. J’ai juste envie de dormir !
– Moi aussi ! C’est pour ça que j’aime décorer ma chambre avec plein d’objets que j’aime bien, c’est le seul truc qui me fait plaisir. »
– Marie & Nada

Malheureusement, cette histoire et les autres propos rapportés dans cet article ne représentent pas la totalité de ce que la France et l’Europe infligent aux exilé-e-s du Sud global. Alors contre la loi de l’infâme Darmanin, mais plus globalement contre les politiques coloniales et les frontières : bougez-vous le cul si ce n’est pas déjà le cas ! Jusqu’à quel niveau de violence faudrait-il rester les bras croisés ?

Bonus : quelques slogans de manif

Douce france
Cher pays de mes souffrances
Berceau de l’indifférence
 
Tout ce que la france a
Elle le doit
Aux immigré-e-s, aux sans-papiers
Tout ce que l’Europe est
Elle est le fruit
Des colonies
 
Toujours plus de lois
Toujours moins de droits
 
La télévision
Fabrique votre opinion
Attise la haine
Pour notre division
 
Administrations
Sévices publics
Violence des papiers
Pour les immigrés
 
Liberté de circuler
Noirs, arabes ou blancs
On veut le même traitement !

La suite à lire sur : https://lapigeonne.squat.net/2023/02/28/douce-france-cher-pays-de-mes-souffrances

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