Être confiné n’est pas être prisonnier, en réponse à Paul B.Preciado

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Covid-19

Texte qui revient sur les analyses de Paul B.Preciado parues dans Mediapart et sur ses multiples analogies entre nos chez-soi et les centres de rétention/prisons à l’heure du confinement généralisé.

Article initialement paru sur fractaledit

Ce confinement nous permet de voir toute la dimension politique qu’incarne nos foyers privés et l’enjeu qu’ils représentent quand une multiplicité d’individus n’accèdent même pas à un chez-soi. Par ailleurs, celles et ceux possédant un domicile connaissent aussi des situations de vulnérabilité extrême. Que l’on considère ce que les femmes peuvent connaître au quotidien (travail domestique, violences et agressions accrues), ou bien les familles précaires vivant dans des espaces réduits, n’ayant pas les moyens d’une nourriture journalière ni de payer un loyer à la fin de chaque mois, ou encore la multiplication des morts (cachés) à l’intérieur de nos domiciles et plus seulement dans des hôpitaux publics…
Tout autant, nous voyons ce qu’il est possible de mettre en place depuis nos foyers : examens des étudiants, données numériques qui s’accroissent (Netflix, messageries internet, cours de sport, commandes de nourriture), les formes de télétravail… Nous constatons une quantité de déplacements qui se réalisent vers nos domiciles, et même si tout n’est pas au point, il existe tout un tas de flux matériels et immatériels qui y circulent et s’y accumulent. Le foyer privé comme milieu. S’il a immédiatement paru normal de s’enfermer dans nos domiciles, c’est bien que le foyer représente aujourd’hui un lieu qui permet de maintenir certaines dynamiques économiques et politiques qui étaient à l’oeuvre avant notre confinement. A tel point que ce confinement devient désirable et même envisageable comme une forme de vie vivable pour certains. Enfin, nous percevons le rôle paternaliste assumé de Macron et de ses ministres qui deviennent des pères de famille qui distribuent les bons et mauvais points de l’unité nationale et de la #FranceUnie construite à travers l’image des frères et de la patrie. En somme, cela nous permet de voir la relation qui se joue entre la maison et la cité , entre l’intérieur et l’extérieur.
Nos domiciles représentent une économie particulière et révèlent leur dimension particulièrement nécessaire dans cette crise politique. Nos manières d’habiter et nos formes familiales dominantes actuelles faisant surement encore tenir le capitalisme. Quand nous constatons les richesses accumulées par le patron de la plateforme de livraison Amazon, Jeff Bezos, nous nous apercevons une nouvelle fois que la crise fait partie du fonctionnement même du capitalisme, et qu’il ne tombera pas de lui même si chacun venait à rester chez-soi. Enrichissement par appauvrissement et appauvrissement par enrichissement étant le noeud de toute crise.
En reprenant le commentaire de Giorgio Agamben sur La cité divisée [Nicole Loraux], nous pouvons dire que « l’impolitique se politise et le politique s’économise » et que « la guerre civile fonctionne comme un seuil de politisation ou dépolitisation, par lequel la maison s’excède en cité et la cité se dépolitise en famille. » [1] Aujourd’hui plus particulièrement, nous assistons à une politisation certaine de l’impolitique, en l’occurence notre foyer privé. Ce brouillage qui s’opère et s’avère utile pour percevoir cette circulation entre la maison et la cité, nous amène aux textes de Paul B.Preciado paru dans Mediapart les 11 et 12 avril derniers. Il a semblé judicieux à ce dernier d’user de comparaisons et d’analogies pour mettre sur le même plan nos chez-soi et la vie de prisonniers et de migrants enfermés dans des centres de rétention. En désirant montrer ce qui est censé appartenir à la sphère privée : l’oikos - la famille, la maison - en révélant sa dimension purement politique - polis - la cité, sans savoir véritablement ce qui détermine en première instance nos temporalités actuelles, Paul B.Preciado opère un renversement de cette relation entre la maison et les affaires publiques, pensant bon de comparer sa situation et son foyer à la vie de prisonniers. Pire, il réalise des inversions ridicules qui dénient des expériences bien réelles, celles notamment de prisonniers et/ou de migrants en pensant nécessaire de calquer la vie d’extras européens enfermés dans des centres de rétention sur la projection de nos vies de confinés.

Le foyer, nouveau lieu de la discipline

« Dans le déchainement de la haine civile, c’est le plus proche de ses parents que l’on tue […] c’est la famille restreinte que la stasis dissout en la divisant. Famille réelle dans la cité, famille comme métaphore de la cité. »

Nicole Loraux, La guerre dans la famille.

Paul B.Preciado dispose d’une certaine tribune en France. Régulièrement, nous pouvons voir certaines de ses analyses être relayées par des médias comme Libération, Le Monde ou Les Inrocks notamment. Cette fois ci, c’est Mediapart qui a décidé de le diffuser en deux temps. Une première fois le 11 avril avec Les leçons du virus et une seconde fois avec Biosurveillance : sortir de la prison molle de nos intérieurs, cela s’inscrivant dans une série d’interventions d’intellectuels sur la crise actuelle. Nous devons reconnaître que nous connaissons mal cet auteur. Néanmoins, son utilisation de Michel Foucault et de son concept de biopolitique avait de quoi nous attirer au moment d’entamer cette lecture. Le premier de ses deux articles commençant même très bien.
Pour faire vite, Preciado trace une certaine généalogie qui l’amène a expliquer à l’aide de différents auteurs (Michel Foucault, Roberto Esposito, Emily Martin) que cette crise actuelle est le résultat d’un long processus qui est en train de détruire nos communautés. À force d’immunisation contre tout un tas d’ennemis et de corps étrangers, voilà que nous sommes en train de nous auto-détruire. En plus de cela, il souligne les nouveaux modes de contrôle grâce à une diversité de technologies et l’implosion de la cybernétique. Avec le travail historique mené par Michel Foucault, Preciado nous montre que les différentes épidémies qu’a connu l’Occident furent le moyen objectif et précieux de réorganiser un contrôle sur tout un tas de groupes considérés comme étrangers au corps social homogène : prostitués, non-nationaux, gays… ce qui fonde le modèle biopolitique qui caractérise notre société occidentale. L’exclusion de corps déviants qui peuvent contaminer et diffuser la peste sur le reste de la population. Si Foucault n’a pas travaillé sur le foyer privé comme lieu de tension disciplinaire, Preciado, à partir des travaux du philosophe français, s’en inspire pour appliquer sa démarche.
Cette méthode, qui semblait jusqu’à alors présenter toute une multiplicité d’expériences, en somme qu’il existe plusieurs altérités qui sont différentes les unes des autres, en fonction du diagramme de pouvoir dans lesquelles elles sont impliquées et les résistances qu’elles organisent pour s’en sortir, allait révéler l’écueil d’une reterritorialisation ridicule. Nous observons le passage d’une analyse qui se voulait ouverte et pluriverselle, à des réductions et des confusions dangereuses et discriminantes.

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La suite à lire sur : https://fractaledit.wordpress.com/2020/04/26/etre-confine-nest-pas-etre-prisonnier-en-reponse-a-

Notes

[1Giorgio Agamben, Homo Sacer : L’intégrale (1998-2015), Le Seuil, collection Opus, 2016 p.264.

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