La télé en prison : déconnecter les prisonniers du réel

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On se doit de dénoncer toutes les injustices qui ont lieu en prison et les mauvais traitements, qui peuvent aller jusqu’au meurtre, dont sont parfois victimes les prisonniers, mais avant toute chose, c’est bien aux idées reçues, entretenues par les médias, auxquelles il faut s’attaquer.

La grande évasion

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L’apparition de la télé en prison, c’est aussi, à cause de la façon dont cet évènement a été médiatisé, la naissance du cliché « prison hôtels 4 étoiles ». Encore aujourd’hui, beaucoup de gens sont encore capables de nous sortir des aberrations du style : « Les prisonniers ne sont pas malheureux en prison, ils ont la télé ! », « ils font des conneries et en prison on leur paye la télé gratuite, au frais du contribuable ! ».

On se doit de dénoncer toutes les injustices qui ont lieu en prison et les mauvais traitements, qui peuvent aller jusqu’au meurtre, dont sont parfois victimes les prisonniers, mais avant toute chose, c’est bien aux idées reçues comme celles citées plus haut, entretenues par les médias, auxquelles il faut s’attaquer.

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La Grande Évasion

La télé, il est vrai, pour nous, les gens du dehors, peut parfois nous distraire. On peut s’organiser une soirée dvd entre ami-e-s, en famille, etc. Mais en prison toutes ces petites initiatives conviviales, que l’on peut avoir à l’extérieur dans la vie courante, sont impossibles. Ne reste alors que l’ennui, des heures et des heures d’ennui qui finissent toujours tôt ou tard, à cause de l’accumulation des journées mornes et répétitives, par se traduire par de l’angoisse, de l’anxiété, des phases de déprime légère ou sévère, plus ou moins longues. Pour simplifier, l’humeur d’un prisonnier est forcément en dessous de la norme.

Ce n’est peut être pas très parlant de parler de la norme de l’humeur, il faut donc faire un premier effort de projection et se mettre à la place de celui ou celle qui se trouve en prison.
On peut essayer de s’imaginer, à condition peut être d’avoir vécu certaines expériences de vie collective, la contrainte que cela représente de se retrouver dans une cellule de 10m², en colocation forcée avec un autre détenu, deux autres détenus, parfois trois, mais le plus souvent quatre, cinq, six, ou sept détenus. Celles et ceux qui ont déjà subi un voisin bruyant dans leur immeuble, au camping, celles et ceux qui ont déjà vécu des incompatibilités d’humeur avec un colocataire ou un collègue de travail savent combien le huit clos peut réussir à nous pourrir la vie. Sachant qu’en prison toutes ces contraintes sont décuplées à cause de l’enfermement.

Dire donc que la télé est un luxe, ou un avantage pour les prisonniers, c’est bien mal mesurer les conditions de détentions d’hier et d’aujourd’hui.
Comme si la télévision pouvait, taulards ou non, nous soigner de tout nos tracas quotidiens et de nos problèmes existentiels !

On imagine la scène : « moi, depuis que j’ai mon nouvel écran plasma, je vis beaucoup mieux mes périodes de découvert ! », « moi je ne me fais plus de soucis sur mon avenir, la crise est là, mais je m’en fous maintenant, j’ai le satellite avec plus de 200 chaînes télé ! », ou encore la mère machin qui parle à sa voisine « écoutez mon fils était en pleine déprime, vous comprenez sa fiancée l’a plaqué le pauvre et bein, depuis qu’il s’est acheté sa nouvelle télé, il revit ! ». Entre les murs aussi : « ils m’ont refusé ma conditionnelle, il me reste encore 6 mois à tirer, mais avec les séries à la télé, ça va passer plus vite ! », « moi, mon codétenu est sous cachetons, la nuit il parle tout seul et réveille tout le monde, mais on va pas se plaindre on a la télé en cellule ».

De plus, la télé, en règle générale, pour celles et ceux du dehors, est plutôt perçue comme une arnaque : « 100€ de redevance, avec la merde qu’il nous passe, c’est cher payé ! ». A l’intérieur, dans les prison, avec le rythme des journées d’un prisonnier, la télé rallonge le temps, les journées paraissent encore plus longues.

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Il faut savoir aussi que la télé n’est pas gratuite en prison, les prisonniers la payent d’ailleurs assez cher, le texte dont il est question plus bas nous donne un petit aperçu des tarifs.
Comment la télé à –t-elle été perçue par certains prisonniers ? C’est la question que l’ont peut se poser.
Pour répondre en partie à la question, nous publions le texte qui suit.
Il fut écrit par une personnes détenue à la centrale de Clairvaux, le 7 juillet 1986. Ce prisonnier a vécu l’arrivée des postes de télé dans les prisons en décembre 1985.

"Déconnecter les prisonniers du réel,

Ont peu penser, à juste titre, que l’apparition de la télévision dans l’univers clos et cloitré des prisons, est un évènement de première importance, ce qui est incontestable et si l’on se place dans une dimension essentiellement relative aux conditions de détention, c’est assurément une révolution, comme le furent les congés payés dans le monde salarié des années 30.

Un plus, en quelque sorte dans l’enfer quotidien, distillé savamment.
Mais si, comme il est apparu qu’il faille élever le niveau de la qualité de la vie du monde ouvrier, par un accroissement et une amélioration de son confort, pour désamorcer et étouffer dans l’œuf le processus révolutionnaire, qui avait enflammé une bonne partie de l’Europe - L’histoire de ce premier quart de siècle est riche de mouvements sociaux et de pratiques révolutionnaires - Il apparaît également aujourd’hui, que l’ont puisse de même, réduire et canaliser les tentions au sein des prisons, en augmentant sensiblement le confort des détenus. Confort prohibitif, si l’ont en juge par les prix en vigueur dans les établissements pénitentiaires :
Exemple : Clairvaux, télévision couleur 250 francs / mois (environ 37 €), télévision noir et blanc 180 francs /mois (un peu moins de 30 €).

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la cellule photographiée ici, n’est pas représentative de l’état de la plus grande partie des cellules des prisons françaises, qui restent bien plus insalubres et inconfortables que celle de la photo ci- dessus.

L’image, quasi mythique, d’ouverture de la liberté symbolisée par le phénomène audiovisuel que stigmatise la télévision, donne bien la mesure de se bouleversement au sein de la taule et des consciences taulardes. Mieux que l’hypothétique et abrutissante fuite dans les bouquins de cul, plus efficace que les quelques heures consacrée aux activités physiques, moins flippant que les gamberges fantasmatiques et répétitives, le rêve à porté de la pogne.

Profusion d’images et d’imageries soigneusement dosées, pour flatter les gouts, tout les gouts du téléspectateur de base, t’as juste à appuyer sur le bouton, sur celui ci ou sur tel autres et voici que t’arrive en pleine poire, un concentré, un patchwork de sensations, d’émotions, de pulsations et de pulsions plus ou moins fortes, plus ou moins violente, plus ou moins seines, plus ou moins claires.

La télé comme chez soi, avec vue sur la réinsertion en voix off, de quoi effectivement faire les beaux jours des lendemains qui chanteront.
On comprend mieux le silence général observé par les syndicats de la matonnerie, toujours prompte à aiguiser le couteau et allé au cri, dès que pointe à l’horizon les légitimes et précieuses revendications gueulés par les détenus.

On comprend aussi pourquoi et d’autant mieux, la télé et pas la conditionnelle, pourquoi la télé et pas les permissions, pourquoi la télé et pas le décloisonnement, pourquoi la télé et pas la possibilité de regroupements et de réunions, pourquoi la télé et la perspective des 10, 12, 15, 18, 30 ans de sureté, pourquoi la télé et la future loi sur les repentis. Tant dans les affaires dites de terrorisme que de banditisme. Pourquoi la télé et très assurément la réouverture officielle des Q.H.S avec ses cohortes de placements systématiques sur des critères aussi farfelus qu’illégitimes. Pourquoi la télé et le refus de la sexualité, pourquoi la télé et pas la possibilité de l’information choisie et désirée.

Censures politiques de certaines revues, certains textes, certains journaux.

Indépendamment de l’aspect purement jouissif et immédiat du phénomène télé, il y a au-delà, une volonté délibérée, de réduire les détenus à l’état d’être déconnectés du réel, mais aussi du rêve consommable et non le rêve imaginaire. Passif et consentent, replié sur eux-mêmes, forcés de fonctionner d’après les clichés et les schémas véhiculés par le contenu programmé, avec cette circonstance aggravante, que son expérience se trouve confrontée au vide, puisque le nec le plus ultra de cette innovation, est d’isoler chacun dans l’univers de ses propres fantasmes.

La tentation est bien trop forte pour que les comportements n’agissent pas en fonction de l’offre. Il me semble que c’est là, les prémices d’une pacification d’une grande envergure et le couvercle de la marmite, a trouvé la son plus sur verrou.
A moins qu’a l’usage, le rêve en boite n’apparaisse sous son vrai visage, celui d’un gadget mystificateur et que leur utilisateur ne s’en lasse. Rien n’est moins sur.
On s’habitue vite à son bourreau".

Lorsqu’il dit en fin de texte « que la tentation est bien trop forte pour que les comportements n’agissent pas en fonction de l’offre », celles et ceux qui, en revenant du travail ou de la fac, se dirigent beaucoup plus facilement vers la télé que vers un bouquin, sauront de quoi il est question.

Il faut aussi rappeler que la télé en prison a permit, dans les années 80, aux administration pénitentiaires de négliger encore plus le maintien des activités éducatives en prison, alors que ces dernières permettaient aux détenu-e-s d’obtenir, même si elles étaient très maigres, des remises de peines, si ils s’investissaient dans des études durant leur détention.

sur la critique de la télévision en prison et sur la notion de temps, lire l’article suivant :
http://oeil.electrique.free.fr/article.php?numero=25&articleid=440

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  • Le 25 octobre 2011 à 16:20, par Nina

    « la cel­lule pho­to­gra­phiée ici, n’est pas repré­sen­ta­tive de l’état de la plus grande partie des cel­lu­les des pri­sons fran­çai­ses, qui res­tent bien plus insa­lu­bres et inconfor­ta­bles que celle de la photo ci- dessus »

    Il est tout de même dommage que la légende de la photo soit en contradiction avec le propos général de l’article : certes, certaines prisons françaises sont insalubres, avec tout ce que cela comporte de cafards, de rats, de moisissures, de punaises... Il n’est pas nécessaire pour autant de faire croire que seuls les témoignages, documents, photographies liés à l’insalubrité et la surpopulation livreraient la vérité de l’état des prisons françaises et le sens des combats politiques à mener.

    En réalité, un tel commentaire est aussi dangereux que le discours sur les prisons 4 étoiles, fort heureusement démonté dans l’ensemble de l’article. D’une part, parce qu’il se discrédite lui-même, dès lors qu’il ne tiendra pas longtemps face à l’annonce gouvernementale de la fermeture de prisons vétustes pour les remplacer par des établissement flambants neufs. D’autre part parce qu’il laisse croire également qu’une prison confortable et salubre serait une prison humaine et acceptable.

    Cette photo ne témoigne pas de l’état de la totalité des prisons françaises. Certes, mais à partir de là, rien n’est dit. Rien n’est dit des prisons modernes avec écran plat et douche en cellule, qui pour se faire passer pour confortables, n’en restent pas moins des prisons ; rien n’est dit de l’inhumanité de l’absence de relations sociales dans ces établissement modernes.

    Ne retenir que l’insalubrité et la surpopulation, c’est faire le jeu du gouvernement (et d’une grande partie de l’opposition, pas vraiment plus au fait sur ces questions là) qui annonce plan de constructions sur plan de constructions pour assainir et, au passage, agrandir le parc pénitentiaire.

    Il n’est pas nécessaire de jouer sur les ressorts d’un imaginaire sordide pour dénoncer le scandale des prisons françaises. Ce ne sont pas les moisissures qui sont scandaleuses, mais bien les murs eux-mêmes, au sein desquels on enferme toujours plus longtemps une population toujours plus nombreuse et toujours plus exclue

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