Le CNP-Odéon en lutte, entretien avec une salariée

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Depuis jeudi soir le CNP-Odéon est occupé jour et nuit par ses salarié.es.
Entretien avec une salariée qui revient sur les conditions de fermeture de cette salle du centre-ville lyonnais, sur la lutte actuelle et sur l’avenir des CNP et plus largement des cinémas d’arts et d’essais ainsi que sur le processus d’embourgeoisement de la Presqu’île. Propos recueillis vendredi 5 septembre avant la journée d’action prévue samedi.
En fin d’article vous pouvez retrouver l’interview audio en streaming.

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Un fauteuil rescapé

Bonjour, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Méline et je travaille au CNP Odéon depuis un an et demi à peu près, où j’avais un poste de caissière... Voilà !

Est-ce que tu pourrais revenir sur les conditions de la fermeture du CNP-Odéon cet été pour les gens qui n’auraient rien suivi ou qui étaient en vacances par exemple ?

Alors pour faire de façon un peu brève, le PDG Galeshka Moravioff a demandé les clés de l’Odéon à l’une des personnes de la direction lyonnaise juste pour faire visiter les lieux. Sauf qu’on s’est rendu compte bien après qu’il en a profité pour faire vider entièrement le cinéma ; il y a donc eu un premier voyage qui a consisté à prendre le projecteur, c’était autour du 10 août à peu près... ou le 7 ?
Enfin bref ! Et ils sont revenus quelques jours après pour récupérer les fauteuils et 30 années d’archives, d’affiches et de critiques de cinéma, la billetterie, et prendre tout ce qui pouvait avoir un minimum de valeur comme les appliques des années 30 qu’il y avait à l’intérieur de la salle.
Donc ce qui est important c’est de savoir que personne ni de la direction lyonnaise, ni des employé.es n’étaient au courant et c’est un hasard qui a fait que deux personnes des CNP sont venues à l’Odéon et ont découvert la salle vide.

En fait si je résume, ça c’est passé quand le CNP-Odéon était en fermeture estivale et personne n’a été mis au courant des intentions...

Voilà ! En fait nous on l’a appris après. Les salarié.es, ont réussi à se contacter en vacances, mais personne n’était au courant de la décision de M. Moravioff et les premières personnes qui ont découvert le lieu vide ont même pensé à un cambriolage... Ça ressemblait plus en effet à un vol qu’à autre chose.

Ok, est-ce que tu peux nous dire, vu que tu es salariée au CNP-Odéon, ce que vont devenir les employé.es ?

Nous sommes 5 à avoir des postes fixes à l’Odéon et nous sommes tous dans des situations différentes. apparemment la personne qui a le plus d’ancienneté va récupérer des créneaux sur les deux autres sites, Bellecour et Terreaux. Les autres personnes sont dans le flou total. En ce qui me concerne plus particulièrement, je suis dans une situation différente parce qu’ils estiment que je ne fait plus partie de l’entreprise depuis le 19 juillet alors que mon contrat court encore. C’est un contrat de CDD de remplacement et tant que la personne que je remplace n’est pas licenciée ou ne revient pas je suis encore sous contrat. Mais un mois vient de s’écouler et je n’ai pas encore été payé. Je ne serais certainement pas payée ce qui va sûrement entraîner un référé au Prud’hommes. Voilà.

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salle vidée

Avant d’évoquer la situation des autres CNP, vu qu’il y a des rumeurs d’autres cessions de salles, peux-tu en quelques mots qualifier la relation que vous avez avec votre PDG ? Un « dialogue social » existe-t’il ou pas ?

Alors (rires) la communication est inexistante. Depuis qu’il a racheté les CNP il y a 11 ans, des premières grèves ont eu lieu suite à la volonté de faire des licenciements très rapidement après le rachat. Du coup il est revenu sur cette décision de licenciement, mais je pense qu’il y a eu des pressions extérieures, ce n’est pas seulement la grève qui lui a fait abandonner cette idée. Depuis nous n’avons eu aucune nouvelle. Il a toujours refusé les rencontres avec les délégués du personnel. Il a donné cette responsabilité au directeur lyonnais. Après, il y a à peu prés un an, (je peux surtout parler des deux dernières années) il y a eu de nouvelles menaces de licenciement qui touchaient plus particulièrement les contrôleurs. Du coup, des délégués du personnel ont été élus et nous avons exigé de rencontrer M. Moravioff. Le jour même, il a décidé de ne pas venir nous rencontrer. Il n’y a donc eu aucune communication entre les employé.es et le PDG. C’est juste un refus de sa part.

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Une chaise isolée


Nous nous trouvons maintenant à l’intérieur du CNP-Odéon qui normalement est fermé depuis août, ou du moins qui n’a pas réouvert comme prévu le 19 août. Si nous sommes là c’est parce que vous occupez les lieux. Peux me dire depuis quand a débuté l’occupation ?

À partir du 19 août nous sommes venu régulièrement, tout d’abord chacun à nos reprises de poste pour faire constater par l’inspection du travail qu’il n’y avait pas d’abandon de poste mais que nous n’avions plus d’outil de travail. Après cette première semaine où les gens venaient prendre leur poste et pendant laquelle la salle a été ouverte pour que l’inspection du travail puisse faire ce constat, une mobilisation s’est mise en place et il y a eu cette idée de faire une journée de mobilisation exceptionnelle d’action en occupant l’Odéon. Ça fait trois quatre jours que nous étions présents sur les lieux pour faire du ménage, pour remettre quelques fauteuils, parce qu’il faut savoir qu’on a récupéré les lieux dans un état catastrophique. La réelle occupation a commencé hier (jeudi 3 septembre ndlr) parce que les serruriers sont venus pendant la journée et ont contacté la régie. Cette régie, dont je ne me rappelle plus le nom, représente les Docks lyonnais qui sont les propriétaires des lieux.
Nous avons rapporté à la régie ce que l’avocat nous avait expliqué : que nous étions en droit d’être sur notre lieu de travail étant donné que nos contrats étaient encore en cours. Après la régie est venue accompagnée d’un huissier pour nous forcer à signer un papier comme quoi on quitterait les lieux samedi midi ce qui du coup n’allait pas du tout par rapport au programme qu’on avait prévu. Par la suite on a été un peu contraint de s’engager à quitter les lieux dimanche à midi.

Pour préciser un peu pour les gens qui vont écouter (ou lire), là nous sommes vendredi après-midi et demain, samedi 5 septembre, se déroule une journée de mobilisation et d’action dont une partie aura lieu au CNP-Odéon. Vous êtes donc là jour et nuit pour cette occupation ?

En fait elle a été vraiment effective à partir d’hier, et depuis hier les employé.es occupent jour et nuit, et pas seulement ceux de l’Odéon parce qu’il y a une réelle solidarité des employé.es des autres sites. Les employé.es se relaient pour qu’il y ait une présence 24 h/ 24.

(..)

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Hall d’entrée

Que va-t’il se passer samedi ? Il y a un rendez-vous public à 9h30 place des Terreaux.

En fait, l’idée était d’organiser un rassemblement à 9h30 place des Terreaux parce que nous, membres du festival les Inattendus et employé.es du CNP, souhaitions être reçu par la mairie. C’est ce qui était initialement prévu. Le rassemblement est maintenu mais apparemment la mairie ne répond plus vraiment... La mairie et une personne qui représente la culture au niveau de la région souhaiteraient plutôt venir sur le site de l’Odéon au cours de la journée. Nous, on veut maintenir un réel rendez vous et pas simplement une visite courtoise des élus.
Alors le rassemblement est maintenu : il va y avoir la signature des pétitions qui va être organisée, et on va remettre les pétitions qui sont sur chaque site depuis plus d’une semaine à la mairie. Ensuite un repas va être organisé dans le hall de l’Odéon, chacun est convié à venir avec un peu à boire, à manger et on essayera de faire un lieu un peu convivial et après des projections auront lieu à partir de 13h jusqu’à la nuit.

Super, j’espère qu’on sera nombreux et nombreuses...
Plus largement, quelle est ton opinion sur l’avenir des cinémas d’art et d’essais sur Lyon ? Qu’est ce qu’ils vont devenir ? Parce que le CNP-Odéon ferme, mais il a également des rumeurs selon lesquelles votre PDG voudrait se séparer d’une autre salle, soit le CNP Terreaux soit le CNP Bellecour. Cela réduit les salles d’arts et d’essais lyonnaises à une peau de chagrin, alors même que c’est dans cette ville qu’est né le cinéma...

Au-delà des rumeurs, le PDG a comme à son habitude fait des annonces assez contradictoires : une fois c’est Bellecour, une fois c’est Terreaux qu’il va garder... Je pense que l’avenir du CNP et des deux sites est réellement en péril et cela à court terme. La disparition de l’Odéon va rendre encore plus difficile la programmation dans les autres salles parce que c’était un réel atout pour les CNP d’avoir une salle de cette capacité de 277 places. L’avenir des CNP est donc déjà plus que compromis. Ensuite on constate que les cinémas en activité sur la presqu’île qui peuvent être qualifiés d’art et d’essais, marchent soit parce qu’une personne passionnée s’y occupe à la fois du ménage, de la billetterie et de la projection, soit parce que se sont des bénévoles.

Tu pense au cinéma Opéra peut être ?

Entre autres... Ce ne sont pas forcément d’ailleurs des cinémas qui ont le titre "art et d’essais" mais des cinémas qui se distinguent des programmations commerciales qu’on peut retrouver chez Pathé ou UGC
Du coup face à ça, je ne vois pas comment un cinéma employant des salarié.es peut continuer, et tout ça parce qu’il y a une politique culturelle lyonnaise qui veut ça. Politique culturelle qui fait en sorte que d’énormes multiplexes s’installent en dehors de villes ; et qu’il y a une concurrence en centre-ville avec des Pathé qui se mettent à faire de la V.O en vendant du pop-corn dans le même temps. En fait les CNP souffrent de problèmes dans différent domaines... La politique lyonnaise actuelle est un de ces domaines là qui fait que les CNP sont en périls.

Pour continuer et aller un peu plus loin, pour élargir, la fermeture du CNP-Odéon s’inscrit dans un projet bien plus large de "rénovation" de la rue Grolée et de la rue du président Carnot. Ce projet s’appelle « Up in Lyon, the place to be » [1] et on a pu comprendre que le but de ce projet est de faire une espèce de galerie marchande à ciel ouvert pour des magasins de luxe. Il se trouve que le CNP-Odéon se trouve en plein milieu de cette rue et faisait peut-être un peu tâche...
Qu’est ce que tu penses de ce projet ? Peut-être rien mais dis-moi ce que tu en pense...

(rires)

En fait nous on a pu constater que le quartier s’est complètement vidé et est devenu assez triste. Même depuis qu’ils ont collé des stickers sur toutes les vitrines ça n’a pas enlevé le fait que le quartier est de plus en plus vide... En fait, juste, je ne comprends pas où ils vont trouver cette clientèle de luxe pour ce projet « pôle luxe »... D’ailleurs il a pas utilisé ces termes il a dit qu’ils voulaient harmoniser le quartier. Un peu comme le magasin en face de l’Odéon qui s’appel Zilli avec une très belle devanture mais juste la clientèle... en tous cas moi je la connais pas... En tous cas elle fait pas partie de mon entourage, même de mon entourage très vaste. Je vois pas... Enfin je comprend très bien la politique qu’ils veulent mener mais mon avis c’est qu’il faut tout faire pour que la Presqu’île ne soit pas sous la main-mise bourgeoise...
C’est exactement ce qu’il est en train de se passer quand on voit la rue Edouard Herriot, je croyais que le « pôle luxe » existait déjà. Alors je ne vois pas comment on peut aller encore plus loin que ça. Mais apparemment c’est leur projet sauf que tout ce qu’on voit c’est qu’à part expulser les gens un par un, il n’y a pas vraiment de repreneur. « Up in Lyon » ils sont présent sur les Champs Élysées à Paris, ils font des appels d’offres et heureusement pour nous et malheureusement pour eux pour l’instant ça ne marche pas. Alors c’est peut être les bienfaits de la crise (rire) même les riches n’investissent pas là dedans. Voilà je trouve ça très triste que des personnes soit expulsées, que des petits commerces n’existent plus, que le seul résistant qu’il y a encore c’est le bureau de tabac et on se demande, lui, combien de temps il va encore pouvoir tenir.
Mon avis c’est que s’il y a des moyens de lutter, et bien il faut les utiliser... Mais la machine est en route et je ne vois pas... enfin voilà... c’est juste que c’est très triste. Même si c’est le P.S, que c’est un parti de gauche, y a des projets comme ça qui sont mis en place. Après ça ne m’étonne pas du tout, c’est juste très triste. Voilà...

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« Up in Lyon », quand le PS vend un quartier entier à une multinationale

Pour préciser un petit peu, la rue Grolée c’est l’une des premières rues qui a été vidéosurveillée dans le plan de vidéosurveillance de la Presqu’île, il y a déjà maintenant une dizaine d’années, et effectivement, quand on se ballade dans ces rues, où il y a de très beaux bâtiment hausmanniens, c’est tout vide. Certains commerces sont vides depuis plusieurs mois, voire plusieurs années...
A croire quand même que la crise ne touche pas tout le monde puisqu’il y a des projets de boutiques de luxe. De toute façon on suivra ça avec attention au-delà de la lutte particulière du CNP-Odéon.
On vous souhaite bonne chance et bon courage. J’espère qu’on sera nombreux demain, et aussi qu’il y aura un après-demain.

Voilà, le message c’est aussi que demain c’est une journée organisée par les Inattendus et les employé.es du CNP mais que la lutte ne va pas s’arrêter à une seule journée de programmation, parce que la lutte sociale c’est pas que ça. Il y aura un après 5 septembre. (rire)
Il faut vraiment qu’on soit assez motivé.es pour que ça continue bien au delà et qu’on fasse tout pour que M. Moravioff soit enfin devant ses responsabilités qu’il a fuit depuis 11 ans.

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Silence on ferme

Dernière petite question qui était pas prévue mais qui me titille, pourquoi arrêter l’occupation dimanche midi ? Vous n’avez pas du tout l’intention de continuer après, avec peut-être les employé.es et d’autres gens, des cinéphiles, des usagers, voir des gens qui sont pas spécialement cinéphiles mais qui refusent la gentrification ?

Alors en fait, c’est un avis complétement personnel, je ne parle pas du tout au nom des employé.es du CNP, je pense que justement en tant qu’employé.es du CNP, on est tous dans des situations compliquées. Moi je suis dans une future démarche aux Prud’hommes...
Ce genre d’action est difficilement envisageable parce qu’il y a déjà l’urgence de régler ce problème des emplois...

De salaire quoi !

Ouais des salaires mais même au delà de ça... Essayer de tout faire pour que le droit du travail soit respecté un minimum, enfin soit respecté car même un minimum actuellement ce n’est pas le cas.
Après, et c’est là où je parle en mon nom, si des cinéphiles décident d’occuper les lieux, je trouve que c’est un projet qui peut être intéressant. Mais moi je peux juste pas me prononcer là-dessus. Moi-même, je me suis engagée à ce que le lieu ne soit pas occupé, en tous cas pas par les employé.es du CNP, après dimanche midi, et sachez que c’est vraiment pas de gaieté de coeur qu’on s’est engagés à ça. C’était la seule alternative pour qu’on ne soit pas virés et qu’on puisse occuper au moins jusqu’à samedi soir.

Très bien et merci beaucoup, peut-être qu’il y a quelque chose que tu veux rajouter qui n’était pas dans les questions ?

On parlait de soutien... On a eu pas mal de soutien de la part des spectateurs et de réalisateurs qui sont passés par là et même moi qui ne suis pas une grande cinéphile j’ai pu réaliser en travaillant ici que ça a été un lieu important pour pas mal de réalisateurs et encore plus pendant cette mobilisation on réalise quand on le perd que c’est un lieu important et ce serait vraiment bien que ce lieu ou un autre continue.
Les CNP n’ont pas marché à cause de M. Moravioff. Ça peut continuer, et sans lui ça serait encore mieux.

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La billeterie
l’interview compléte d’une employée du cnp-odéon

P.-S.

- NDLR : en 2005 à Marseille, déjà, Galeshka Moravioff faisait parler de lui pour sa gestion très aléatoire de ses cinémas marseillais : http://www.leravi.org/spip.php?article449. Il serait intéressant d’avoir des échos des salariéEs des autres cinémas du groupe CinéMétroArt que M. Moravioff possède (2 à Paris et 2 à Marseille).

Notes

[1Voir pour rire ou pleurer le site Up in Lyon aussi appelé « Oust in Lyon » par certains riverains dégoûtés d’habiter un désert. C’est la suite de la vente par la ville de Lyon de 48 000 m2 de logements et de commerces au groupe céréalier américain Cargill en 2004, et la continuation de la stratégie de ghettoïsation de quartiers entiers par le Grand Lyon : puisqu’on vous dit que la spécialisation c’est la clé de la réussite.

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  • Le 7 septembre 2009 à 21:42, par Maria

    Si ça interesse quelqu’un-e , la régie son p’tit nom c’est Alti

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