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Quelques remarques à propos du documentaire « les identités douloureuses : les nouvelles droites en europe », de Manuel Gogos et Jakob Kesner

« L’identité existe, mais c’est un objet en mutation perpétuelle. Il n’y a pas d’identité qui soit immuable à travers le temps, il n’y a pas de peuple qui ait une composition identitaire ou ethnique semblable aujourd’hui à ce qu’elle était il y a cinquante ans, et encore bien davantage il y a quelques siècles. Donc, quand on parle d’identité, on parle de quelque chose qui est de l’ordre du mythe. Mais pour les identitaires, il s’agit là d’une réalité, une réalité tangible. » Tels sont les sages propos tenus par le journaliste et politologue Jean-Yves Camus, interrogé par le réalisateur Manuel Gogos dans son émission, un reportage qui porte essentiellement sur le mouvement européen « Génération identitaire » en Allemagne, en Autriche et en France.

Avant Propos : l’identité, un mythe ?
Génération identitaire et l’identité
Le film de Manuel Gogos : description
Analyse du film

Avant Propos : l’identité, un mythe ?

Attention : Jean-Yves Camus dit « mythe », il ne dit pas « fantasme », et encore moins que l’identité ça n’existe pas. Un mythe, c’est un certain montage, dans lequel un récit permet de construire une cohésion dans un groupe qui permettra d’ordonner un tant soit peu le monde avec le groupe et ses membres à l’intérieur, et de dérouler à partir de là une parole ou une pensée, d’articuler, essentiellement, un discours qui dit quelque chose d’une histoire collective dans laquelle une causalité pourra prendre place. « Au commencement il y avait, et puis il y a eu, et c’est ainsi que »… etc. jusqu’à en arriver à soi. Analyser la construction de toute proclamation d’identité, de toute parole sur l’identité, la sienne ou celle d’autres, en terme de mythe, a le mérite de faire de cette identité quelque chose qui ne va pas de soi, qui n’est en rien un objet du monde naturel, mais une construction, un fait de discours. Une telle manière de poser la question de la construction d’identités collectives a de plus, Jean-Yves Camus y insiste, la qualité de faire de celles-ci, et de tous ces attributs que sont « culture », « civilisation », « peuple » etc., des choses qui, comme la langue, sont en perpétuelle refonte, dans un mouvement de rebrassage permanent, au rythme des événements.

Génération identitaire et l’identité

Le mouvement « Génération identitaire » a été fondé en 2012. Pour ses militants, cette identité, la leur comme groupe militant, pas plus que celle dont ils s’instaurent les défenseurs (« la culture européenne », « l’Allemagne », « notre civilisation » etc.), ne pose aucun problème, elle est. Ils sont. Ils sont « la jeunesse d’Europe », « la jeunesse en mouvement », celle qui « entre en guerre contre tous ceux qui veulent nous arracher nos racines et nous faire oublier qui nous sommes ».
On a là une conception de l’identité proclamée, donc, non seulement comme quelque chose de tangible, comme le dit Jean-Yves Camus, substantialisé, mais aussi immuable, éternel, identité de l’à perpétuité identique à soi-même, hors mouvement ou transformation, hors histoire. Comme on peut s’en douter, appliquée à l’identité d’un quelconque groupe social, une telle conception est par essence hautement menacée : car un groupe est en perpétuelle transformation, au fur à mesure qu’il intègre des éléments nouveaux et que d’autres en sortent, ce qui est le lot de n’importe quel morceau de société. Menace qui s’incarne alors, sous la figure complémentaire indispensable à cette conception de l’identité : celle de l’Autre, sans qui tout irait bien de l’identique identité, mais qui vient la compromettre, elle si fragile (fragilité non pas imputée à une telle conception, mais, pour un identitaire, à son résultat, l’identité elle-même telle qu’il la pose.)

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Le film de Manuel Gogos : description

Les identitaires en Allemagne

Début du parcours de Gogos chez ces jeunes identitaires, l’Allemagne. L’identité à défendre à « Génération Identitaire » y est, pour ses interlocuteurs, essentiellement celle de « l’Allemagne » : concept englobant, concept-entonnoir : « L’Allemagne, c’est un tout. Je crois que c’est une idée un peu magique. Une langue fascinante, quelque chose de fugace, un peu insaisissable, mais que l’on perçoit dans des lieux chaleureux, secrets ou un peu cachés » dit Götz Kubischeck, éditeur de la nouvelle droite, et directeur de l’Institüte für Stadstpolitik. De Berlin avec Robert Timm à Dresde avec Götz Kubischeck, toujours la même rengaine : celle de l’identité d’une Allemagne une, éternelle, hors histoire.
Pourtant : lorsque le mur a été détruit, en 1989, date où ces jeunes gens étaient au mieux au jardin d’enfants, il y a eu partout une grande liesse. Et, pour les Allemands de l’Est qui demandaient à séjourner à l’Ouest, temporairement ou définitivement, des bureaux d’accueil s’étaient créés dans de nombreuses villes, tenus par de jeunes personnes allemandes débordant d’enthousiasme. Et je tiens de la bouche de l’une d’elles le récit du choc que ce fut pour elle et ses camarades, à la première journée, d’entendre des arrivants, dans un allemand aux accents violents, heurtés, un allemand oublié, frappé en Allemagne de l’Ouest depuis 1945 d’un refoulement solide, et que les jeunes gens, nés après, ne connaissaient plus que dans les bandes d’archive des discours du Führer, d’entendre donc les arrivants célébrer, auprès d’eux le plus souvent d’extrême gauche, la chute imminente du communisme, mais aussi la Grande Allemagne enfin restaurée dans toute sa puissance, et autres propos tous considérés à l’Ouest comme passés aux oubliettes. Parlers et discours, sous le couvercle hermétique du rideau de fer, avaient pu à l’Est conserver, 44 ans durant, toute leur fraîcheur. Grâce à quoi les jeunes gens de l’Ouest ont pu aussi s’instruire, bien mieux que dans les livres, de ce qu’en fait avait été pour eux, scansion des générations oblige, l’enfance de leurs parents. Et il allait falloir vivre désormais ensemble. « Ça n’allait pas être simple. » C’est pourtant aussi cela, l’identité allemande.
Mais non. En 2017, pour les identitaires, tout est simple, même si, dans la bouche du chanteur identitaire Ben Arnold, alias Dissziplin, de Cottbus, on voit un peu passer, mais de dos, quelque chose :
« Rends-moi ma ville
Je veux la retrouver
La voir se relever et triompher
/…/ On va de l’avant
Fini le sang
Fais chier, ta croix gammée
La jeunesse est noir rouge or
J’incarne ce que nous sommes
Noir rouge or
Les drapeaux flottent
Je suis l’Allemagne. »

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Et d’ajouter : « Dès que je mets le mot « Allemagne », il y a des gens pour me demander de l’enlever, parce que c’est trop provoquant. Pourquoi serait-ce provoquant ? C’est un point névralgique, une blessure. » Car pour lui comme pour les autres identitaires, s’il y a problème, et il y en a un, il ne saurait en rien comme on l’a dit être lié au caractère intrinsèquement précaire et renouvelé de l’identité, mais en ce que leur identité-forteresse est terriblement menacée. Par qui ? « Mais par tous ces étrangers. » (Götz Kubischeck) « Regardez la composition /de la population/ dans le centre d’Offenbach, près de Frankfurt. Bien souvent ce ne sont plus des villes allemandes, leur visage n’a plus rien d’allemand. Ces gens sont en passe d’imposer leurs moeurs, leurs pratiques religieuses, leur vision de l’homme, de la femme et de la société, avec un manque de respect typique des envahisseurs triomphants ». « On a déjà perdu une partie de l’espace public en Allemagne. Dans la Ruhr, il y a des polices de la charia qui patrouillent dans les rues. /…/ Il s’agit de le reconquérir », dit Robert Timm, Génération Identitaire de Berlin..

La figure de "l’autre"

Une telle construction, on l’a dit, ne saurait bien entendu se passer de la figure de l’Autre. Nul montage - identité, de toutes façons, ne saurait faire l’économie du point de « non-homme » indispensable à quiconque pour pouvoir se dire « homme » ; il n’est de système totémique que différentiel. C’est ce mécanisme qui fera dire au sociologue autrichien Armin Nassehis, interrogé dans le reportage : « /…/l’identité passe toujours par la différence. Pour définir ce que nous avons en commun, nous devons dans le même temps dire ce que nous ne sommes pas. » Mais ce qui dans une conception substantialiste et atemporelle de l’identité est spécifique, c’est qu’il lui est indispensable pour se maintenir que ce point nécessaire d’altérité se trouve supporter, incarner, la menace, menace pourtant inhérente à l’atemporalité dont on a paré une telle identité ; et de ce point de vue, comme le rappelle Nessahis, « la figure du migrant est une aubaine ». Pour qu’un jeune identitaire allemand puisse continuer de se dire « allemand », engouffrant ainsi sous ce vocable, et se l’incorporant du même coup, Goethe la bière le territoire Schiller la culture populaire Kant et les pommes de terre, il lui faut de manière nécessaire l’étranger, et, surtout, l’étranger comme péril.

« Des frontières sûres, un avenir sûr  », avaient écrit les identitaires de Berlin sur la banderole qu’ils avaient déployée sur la Porte de Brandebourg. De fait, si un autre mouvement européen-allemand d’extrême droite, le mouvement Pegida (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident ) met l’accent principalement sur la lutte anti-Islam, « Génération Identitaire » semble s’en tenir, pour ses remparts à défendre, à ceux de l’identité mystico-territoriale du Heimat de la grande Allemagne. Question : 1) pourquoi est-ce maintenant que ce prurit identitaire se déclare, et avec lui les hostilités, et 2) pourquoi s’en prend-on en Allemagne au « migrant » en général, mais tout particulièrement aux réfugiés affluant des pays en guerre ? Et pourquoi cela au nom d’une intégrité-identité territoriale, sous la figure de l’envahisseur ? Quel événement historique a-t-il pu faire vaciller la « sensation d’être » de ces jeunes allemands pour donner lieu à telle revendication ? 1992, l’Europe ? Ou, peut-être encore davantage, le 1er janvier 2000, lorsque l’Allemagne, en matière de nationalité, a amendé quelque peu son ancien « droit du sang », le remplaçant par un « droit du sol » partiel, qui accordait (automatiquement) la nationalité aux enfants nés sur son sol ayant un parent étranger et l’autre allemand, ainsi qu’aux enfants d’étrangers de troisième génération, et pour ceux dont les deux parents étaient étrangers mais résidant depuis plus de huit ans en Allemagne, la nationalité double, avec choix obligatoire de l’une à leur majorité – avec un amendement de 2014 qui autorisa même qui le demandait à conserver la double nationalité ? Pourquoi maintenant, il n’y a pas assez d’éléments dans la parole de ces jeunes gens, majoritairement résidents à l’est, au journaliste d’Arte, pour esquisser une réponse. (Mais on en trouvera davantage dans l’article du 10 mars 2017 publié sur le site Le vent se lève).

Les identitaires en Autriche

Si en Allemagne la figure identitaire majeure était celle du territoire-forteresse envahi via ses frontières, en Autriche l’ennemi travaille de l’intérieur. Le catholicisme est porteur depuis longtemps d’une forme d’identité du pays en face de sa sœur l’Allemagne. Et ici c’est une toute autre figure du grand croquemitaine qui prévaut – celle de l’Islam. Un Islam tout un - car comme dans chaque cas de figure, on dote l’Autre persécuteur des mêmes qualités de matérialité, unicité, immuabilité et anhistoricité que celles avec lesquelles on revendique sa propre « identité menacée » : dans le même fourre-tout d’ « Islam- culture », les djihadistes et ceux qui pour les fuir ont été contraints d’émigrer, et en y rajoutant les musulmans viennois depuis des générations. Quant à l’identité attaquée, celle qu’il s’agit de défendre, ce n’est plus celle du territoire comme en Allemagne, mais celle des « valeurs et traditions autrichiennes », et, au-delà, de la culture européenne. Non plus l’invasion donc, mais l’altération. « Pour moi », explique Martin Sellner, étudiant en philosophie et identitaire viennois, « l’intégration et le modèle multiculturel ne fonctionnent pas. /.../ Le multiculturalisme fait couler le sang dans la rue. Voilà ce qui se passe lorsqu’on fait venir très rapidement et en masse des gens venus d’une autre sphère culturelle. » Et d’embrayer direct sur la thèse du Grand Remplacement, thèse importée de France, due à Renaud Camus, et qui est devenue « concept-phare » pour les identitaires de Vienne.

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Martin Sellner, il l’assume bien haut, a fait ses classes auprès de Gottfried Küssel, au sein d’un groupuscule néo-nazi. Mais un tel discours, de fait, n’est pas à Vienne cantonné au sein de « Génération identitaire » : dans la bouche de la patronne et d’une serveuse d’un restaurant traditionnel, mêmes propos ou presque : « /…/Dans nos jardins d’enfants et nos écoles, on n’a plus le droit d’accrocher des crucifix. Chez les petits on ne sert plus de viande de porc. Ils veulent supprimer Saint Nicolas, d’ailleurs c’est peut-être déjà fait. C’est quand même un peu fort : on a toujours eu des crucifix dans les écoles et les jardins d’enfants. Je ne comprends pas pourquoi on cède aux musulmans qui poussent dans cette direction. Nos enfants sont chrétiens, c’est normal qu’il y ait des crucifix. Ils mangent de la viande de porc, c’est normal qu’on leur en serve. »

Les identitaires en France

Et puis, La France, avec pour commencer Pierre Larti, affairé ce soir-là en compagnie d’un petit groupe, « Apaches », à coller dans les rues de Paris « Chassons les islamistes ». « Nous posons une solution politique, une solution qui devrait être portée par les pouvoirs publics, à un problème qui est grave. Parce que concrètement les islamistes c’est le Bataclan, c’est Nice, c’est Charlie Hebdo. /…/ Les identitaires ont développé un concept politique, celui de Remigration : le développement d’une politique de retour dans le pays d’origine pour les immigrés et pour leurs descendants. « On part de ce principe que les immigrés ne sont pas heureux, ne sont pas libres de vivre chez nous. Et on souhaite encourager leur retour au pays/…/ »
Cette dénomination d’ « islamistes » ne concerne pas particulièrement pour « Génération identitaire » d’éventuels djihadistes. Le projet de remigration, autrement dit, d’expulsion, s’applique tout aussi bien d’une part aux « migrants » en quête d’asile que d’autre part, et on pourrait presque dire « surtout », aux enfants de couples bi-nationaux et aux enfants nés en France– donc à des français de longue date, puisque, contrairement à l’Autriche, où s’applique un pur « droit du sang », la France jusqu’à il y a peu s’en tenait en matière de nationalité à son « droit du sol », qui date de 1889, et qui n’a connu de mise en suspens que sous Vichy, et de 1993 avec la Loi Pasqua à 1998 avec la Loi Guigou qui l’a amendée. Elle prévoit l’acquisition automatique de la nationalité à la majorité, sous condition toutefois pour l’enfant qu’il y réside et y ait été scolarisés depuis l’âge de 11 ans. Le droit du sang ne sert en France qu’à attribuer directement la nationalité française aux enfants non nés en France dont un seul des parents est français.
« Les services de la police française ont déclaré tout récemment », ajoute Pierre Larti, « qu’il suffirait d’un ou deux attentats supplémentaires pour voir la France sombrer dans la guerre civile. Notre action politique est pour éviter cela, éviter que la France soit dans un bain de sang. Ce n’est plus pour notre identité. »

Pourquoi maintenant ?

« Attentats », « guerre civile », « bain de sang », « solution politique », « retour au pays », slogan « Français - Ici c’est chez nous » inscrit sur les banderoles et scandé par les manifestants ? Mais de quoi donc ces jeunes gens nous parlent-ils à leur insu, eux qui n’étaient pas nés alors, en 1957 lors de la Bataille d’Alger, ni en 1961 lors du Putsch d’Alger et du départ des appelés, ni le 17 octobre lorsque des centaines de manifestants appelés par le FLN à une manifestation pacifique contre le couvre-feu qui leur était imposé ont été jetés dans la Seine assassinés par la police française alors sous les ordres du préfet Papon ? Qui n’étaient toujours pas nés en 1962, avec l’OAS et ses attentats parisiens et le « retour au pays » en catastrophe des français d’Algérie ? Auraient-ils découvert, toujours à leur insu, ce que « La France » avait réussi jusqu’ il y a peu à laisser bien emballé sous l’étiquette « événements d’Algérie ? »
Quoi qu’il en soit, la question « pourquoi maintenant », dans leur cas, est susceptible de recevoir ici une réponse, avec le 23 février 2005, sous la présidence de Jacques Chirac, la loi mémorielle n° 2005-158 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » et en particulier son alinéa 2, qui parlait entre autres « du rôle positif de la présence française outre-mer, et notamment en Afrique du Nord ». Les controverses que cette loi a suscitées, notamment de la part d’historiens, et qui ont débouché sur son abrogation en 2006, ont permis qu’un peu de cette histoire plus très récente, mais qui laisse à vif encore à ce jour tous ceux, nombreux, qui ont pu y participer, parvienne à s’articuler à haute voix.
Et qu’en est-il alors de l’identité qu’ici il s’agit de défendre ? « Nous appelons la jeunesse à relever la tête : face à la racaille, face à ceux qui veulent fliquer notre vie et nos pensées, /…/face à une Ecole qui nous cache l’histoire de notre peuple pour nous empêcher de l’aimer, face à un prétendu vivre-ensemble qui vire au cauchemar… Génération Identitaire est la première ligne de la résistance. » lit-on sur leur site Génération identitaire .
L’identité version française à « Génération identitaire », « la barricade sur laquelle se dresse la jeunesse en lutte pour son identité », est celle de soldats en lutte contre l’ennemi – sans qu’il soit du reste nécessaire de déterminer exactement soldats de quel bord : ici ce serait eux les autochtones colonisés et la population d’immigrés les colons. L’opération porte chez eux le nom de « Reconquête », « Reconquista », « une nouvelle Reconquista , comme on en a déjà eu en Europe, et comme on les a déjà gagnées. Si on met tous nos efforts, on la gagnera une nouvelle fois. »
« Conscients des défis qui s’imposent à nous, nous ne refusons aucune bataille. Fiers de notre héritage et confiants dans notre destin, nous n’avons qu’un seul mot d’ordre : on ne recule plus ! Nous sommes la génération sacrifiée, mais pas la génération perdue /.../ Notre idéal est la reconquête, et nous la mènerons jusqu’au bout. » [1]

Analyse du film

Toutefois, et malgré la richesse du matériel qu’il a pu recueillir auprès des gens qu’il a interviewés, (la presque totalité des propos ici rapportés provient de son émission) le reportage de Manuel Gogos pour Arte laisse perplexe. D’une part, parce que, mis en face de ce qui est structuré comme un délire, plutôt que d’en rechercher la cohérence interne, il s’emploie tout au long de l’émission à en démontrer, assertion après assertion, la fausseté et le mal-fondé, ce qui ne nous apprend pas grand-chose, et laisse à l’auditeur une grande impression de pêle-mêle et de confusion.

La haine des banlieues

Mais il y a plus grave encore. Car que doit-on entendre au travers de quelques-unes de ses stupéfiantes assertions personnelles ?
Ainsi : « La France paie le prix des manquements de sa politique d’intégration, comme en témoignent ces banlieues qui s’embrasent régulièrement. Et depuis les attentats de Paris et de Nice, les tensions culturelles s’expriment au grand jour. » N’est-ce pas là affirmer que :
1) en France il y aurait un problème réel avec des « banlieues », et que ce problème serait lié, non pas comme on pourrait le penser, à la situation économique difficile de ceux qui s’y trouvent rassemblés pour cette raison, mais aux nombreux immigrants et enfants d’immigrants qui y résident ;
2) que ces embrasements des banlieues (qui, on peut le remarquer en chaque circonstance, chaque fois qu’il y a émeute, sont régulièrement motivés parce qu’il y a eu « bavure policière » ayant pour conséquence bien souvent la mort ou l’incapacité permanente d’un enfant ou adolescent, émeute de populations locales se réclamant du droit français pour réclamer justice) marqueraient un « échec de la politique d’intégration » ;
3) qu’il y a, depuis les attentats, affrontement entre ceux qui habitent « les banlieues », affrontements liés à leurs diverses appartenance communautaire, juifs, musulmans, pourquoi pas chrétiens – alors que justement les membres de ces diverses « communautés » y cohabitent depuis des années mais le plus souvent, attentats ou pas, en toute courtoisie ? Et cela sur la base du refus de quelques-uns de descendre dans la rue brâmer avec le reste de la population otage d’une gigantesque manœuvre de récupération politique ce slogan stupide « Je suis Charlie » ?

Un réalisateur pris dans ce qu’il dénonce

Plus ahurissant encore, arrivant dans le quartier de Barbès, grand quartier commerçant du 18ème arrondissement, et où tout le Paris populaire et sa banlieue se retrouvent, particulièrement le vendredi après-midi, pour faire les courses (magasins casher, produits africains, Tati, fruits et légumes de bonne qualité à un prix abordable, pâtisseries tunisiennes, etc.), ou simplement se retrouver, draguer ou flâner – ce que marque bien l’image d’une rue très encombrée, dames à cabas, certaines habillées à l’africaine, jeunes gens à casquette, jeunes filles, voilées ou pas, beaucoup d’enfants et de poussettes, image même de la diversité : « Dans certaines rues de Barbès, il est vrai qu’on ne croise pas de visage blanc. Faut-il en conclure que l’intégration est aujourd’hui plus laborieuse que dans les années 60 ou 70 ? Est-ce une illusion de voir le modèle multiculturel comme un succès ? Y a-t-il un fond de vérité dans la thèse du grand remplacement ?/…/Des quartiers comme Barbès ne prouvent-ils pas l’échec de l’intégration ? » Autrement dit, il suffit au réalisateur que les gens qu’il croise soient nombreux et n’aient pas la peau aussi blanche que la sienne pour qu’il les fusionne en une masse indifférenciée :
1) d’ « étrangers »
2) d’étrangers tous pareils, « identiques », partageant la même identité, pas la sienne et
3) « étrangers » « pas intégrés ». Ce qui est précisément la manœuvre qu’il reprochait à certains identitaires lorsque, dans leurs films de propagande, ils filment des candidats à l’immigration, en jouant du contraste pour faire de ceux-ci un flot indifférencié, tous traits effacés. « Dans ces films, l’individu disparaît dans une masse informe » disait-il.
Et puis, moins surprenant sans doute, car nous y sommes habitués, mais de ce fait-même encore plus inquiétant : un usage non-critique du terme de « radicalisation » qui sous-entend qu’entre un musulman et un djihadiste, ce n’est qu’une question de degré. Ou encore les diverses considérations démographiques dont il use, croyant ainsi contrer la thèse du « Grand remplacement » : « La part des étrangers au sein de l’U.E. ne dépasse pas 6,9%, même en comptant le récent afflux de réfugiés. Et si le taux de natalité des populations immigrées est naturellement élevé à leur arrivée, il rejoint la moyenne au fil de leur intégration./…/ » Comprendre que, là encore, ce n’est qu’une question de degré, mais que, pour l’instant, rassurons-nous, l’Europe reste encore l’Europe éternelle, celle des Francs, des Germains et des Wisigoths ? Quoi qu’il en soit, à l’emplacement de la « menace », là où l’Allemagne mettait l’envahissement et l’Autriche l’altération, la figure ici en vigueur, celle du mélange, même si c’est pour nous dire qu’à cette dose (mais pas au-delà) on peut en garantir l’innocuité, porte avec elle l’idée d’une « intégration » - on disait jusqu’à peu « assimilation » - qui signifie en fait « disparition culturelle ». Il ne se sera rien passé, nous aurons absorbé, notre identité de toujours se sera conservée pour toujours à l’identique.

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Tout cela doit nous inciter, au-delà des propos de Manuel Gogos, à interroger sans relâche le discours courant, fut-il le plus conciliant du monde : celui qui fait de l’« étranger » et de la « migration » une « question », un « problème » appelant sa solution, ou tout aussi bien celui qui fait le décompte des exilés demandeurs d’asile que tel ou tel pays peut recevoir, le « seuil de tolérance » (F. Mitterand, fin des années 1980) , le « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » de Michel Rocard : car il apparaît que ce discours se soutient du même montage identitaire substantialisant que celui que nous avons ici tenté de mettre à plat chez les identitaires, et que ce faisant il contribue tous les jours à l’alimenter.

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« Quand je te vois avec ton voile, j’ai l’impression que tu me craches à la figure », disait une directrice de collège parisien à une de ses élèves. Ainsi conviendrait-il aussi d’interroger ce qui se tapit derrière la levée de boucliers de la gauche bien pensante, qui, au nom d’une prétendue « laïcité », perçoit le port du voile par des jeunes femmes comme un danger si fort que, sous couvert de la défense de leur « liberté de femme », on condamne ainsi ces jeunes femmes à ne pas travailler, du moins dans des organismes publics, et, c’est actuellement en discussion, à ne pas pouvoir poursuivre d’études universitaires autrement que par correspondance, bref, rapidement, à se mettre hors vie sociale, et à ne plus sortir de chez elles. A la lueur de ce que nous a révélé le discours identitaire français, la réponse est aisée : il suffit de se souvenir de la peur qu’avaient, à partir de 1957, militaires, policiers et « français d’Algérie » de toute femme voilée – et les femmes ont pris grande part au combat pour la libération de l’Algérie. Car ce voile dissimulait non seulement l’identité de qui le portait, mais pouvait aussi servir à transporter discrètement courriers, armes ou engins explosifs. Qui se souvient, qui aime à se souvenir, des peurs de nos pères ou de nos grands-pères ? De ce point de vue, le discours laïciste se nourrit à la même source d’oubli que celui des jeunes identitaires. Et le discours des identitaires de la droite extrême, nourri aux mêmes peurs, aux mêmes fantômes de l’histoire, viendra alors s’en conforter, s’en autoriser, et s’autoriser dans le même mouvement les (nombreuses) agressions de femmes parce que voilées. Le discours laïciste, c’est, trop souvent, non seulement celui des pouvoirs publics (lois de 2004, 2011 et 2017), mais aussi un discours d’enseignants. Et ce qu’il enseigne, c’est : « Lorsqu’il y a voile, alors, là, tu peux cogner. ».

9 juin 2017

P.-S.

Pour aller plus loin : Journal contre la Peste Brune, 23 juin 2017, « Proximité idéologique de Collomb et des identitaires »

Notes

[1Le plus récent fait d’arme de ces héros combattants, le 12 mai 2017 à Catane : une action contre le bateau Aquarius affrété par les ONG SOS Méditerranée et Médecins sans Frontières, qui s’affairait à sauver des migrants qui se noyaient. L’action a été neutralisée sans difficulté par des gardes-côtes italiens, mais nos vaillants résistants ont promis de revenir. « Nous voulons protéger nos pays de l’immigration illégale et si besoin tenir tête en mer aux bateaux des ONG tel que l’Aquarius », écrivent-ils. « Nous préparons une grande mission de sauvetage en Méditerranée, une mission pour sauver l’Europe de l’immigration clandestine. Nous voulons rassembler une équipe de professionnels, affréter un grand bateau et naviguer sur la mer Méditerranée pour contrecarrer les bateaux de ces contrebandiers humains. » Mais, soyez rassurés : « Si nous rencontrions des clandestins en détresse, nous leur viendrions bien évidemment en aide ». Comment cela ? « En les raccompagnant jusqu’aux côtes africaines. » Ah bon. Leur venir en aide ? Et un article de Libération en date du vendredi 9 juin, et accessible en ligne à (http://www.liberation.fr/planete/2017/06/09/comment-empecher-les-identitaires-de-saborder-le-sauvetage-des-migrants-en-mediterranee_1575349) nous annonce que Génération identitaire est déjà parvenue, pour « Defend Europ », nom du projet, à recueillir depuis le 14 mai par Internet 65 000 euros.

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