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Chronique de Dresde : l’extrême droite en première ligne

Antifa 2 compléments

On n’entend plus parler de Pegida dans les médias français depuis un bail ; vu de Dresde, en Saxe, c’est tous les lundis depuis plus de deux ans que les sympathisants du mouvement islamophobe et patriote défilent, sans manquer un rendez-vous. Samedi dernier, c’est Thügida, la branche de Thuringe – autre Land de l’ex-RDA - qui vient apporter son soutient à Marine Le Pen dans la capitale de la Saxe, où les acronymes en -ida ont pris racine (Legida pour Leipzig, Bergida pour Berlin, et je vous en passe).

Le Pen est une icône ici, un espoir pour les conservateurs et les nationalistes de tous horizons. Evidemment, le staff médiatique du FN aura eu soin de ne pas transmettre l’info de la manif qu’ils ont reçu en soutien samedi 7 mai à Dresde : faire l’objet d’un engouement de rue de la part de différents groupes néonazis allemands, ça le fait moyen, et Le Pen a fait bien le tri dans les médias qui ont suivi sa campagne d’entre-deux tours. Les tracts qui ont appelé la manif en soutien au FN ont naïvement loupé le coche médiatique dans cet entre-deux tours : côté Thügida, « nous venons apporter notre soutient à Marine Le Pen » ; côté Dresden-Nazifrei, organisation antifasciste locale, « Thügida tente de renforcer la populiste de droite Française ».

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Si ils savaient : la circulation de cette information, ainsi qu’un rappel des nombreux soutients qui se tissent entre Le Pen et les partis ou organisations locales d’extrême droite Outre-Rhin, aurait permi de mettre en lumière le visage fasciste de l’ex-candidate frontiste, qui tend, on le voit bien, à être flouté (souvenons-nous notamment de la réunion post-élection de Trump à Coblence de Le Pen et Frauke Petri, dans une volonté claire de rapprochement des deux partis nationalistes montants, FN et AfD, Alternative für Deutschland, « l’alternative pour l’Allemagne »).

Ici, l’extrême-droite suit une stratégie différente : les discours franchement racistes et complotistes ça marche du tonnerre. Au niveau national, le parti d’extrême droite qui a le vent en poupe, l’AfD, vient d’évincer sa cheffe Frauke Petri, jugée trop modérée par ses acolytes. Le parti rassemble pour les prochaines élections à la chancellerie de septembre environ 15 % des intentions de vote, ce qui ferait rentrer pour la première fois depuis 1945 des députés d’extrême droite au Bundestag. Il y a comme un petit air de France en Allemagne – où l’inverse. Une lecture qui s’étend au délà des frontières nationales peut avoir le mérite de rappeler que les politiques ultra-libérales de casse sociale (qu’on appelera désormais politiques Macronistes) ont engendré des hydres difficiles à combattre sur à peu près toute la surface du vieux continent (partout, en fait).
L’extrême droite ici en Saxe, pas la peine de la maquiller. En voici donc un bref portrait recontextualisé :

L’Allemagne est un système fédéral. Ça implique que les médias se concentrent sur le Land où vous vous trouvez. Et bien quand on allume la radio le matin en Saxe, tous les jours, on entend pêle -mêle qu’un centre de réfugié à été attaqué, qu’un réfugié est soupçonné de préparer un attentat, qu’une aggression a caractère raciste eu lieu la nuit dernière, et que ce week-end à Dresde, il y aura encore une manifs de néonazis rassemblés des quatre coins de l’ancienne Allemagne de l’Est. Il faut regarder où ça se trouve, Dresde et la Saxe, sur la carte : tout à l’Est, coincé entre la Pologne, la République Tchèque et Berlin. À la chute du mur, les locaux se sont pour ainsi dire retrouvés pris en étau entre la concurrence de l’Ouest et les émigrés Polonais de l’Est, comme ils disent ici - parce que les gens ici l’ont mauvaise, et ils sont devenus mauvais. Il faut pas oublier que la chute du mur, outre les belles images de retrouvailles berlinoises sur fond de punk et de graff, c’est la défaite du bloc de l’Est, et donc la victoire du système capitaliste concurrentiel. L’Est a été ravagé à la chute du mur par le modèle imposé de l’Ouest, un modèle exemplaire qui ne s’est pas essuyé les bottes en entrant dans ce qui était vu comme la terre du bolchévisme de la pire espèce pendant la Guerre Froide. L’Est, à la chute du mur, c’est le vilain canard, c’est la dictature qui tombe, c’est le Moyen-Âge qui s’incline devant le progrès. On a mené une dé-stasification en bonne et dûe forme, alors que les nazis de l’Ouest courrent toujours dans les rang de la CDU d’Angela Merkel malgré les lois de dénazification.

Qu’on se comprenne bien : les Allemands de l’Est qui ont perdu leur taff et ressassent une nostalgie visiblement frustrante (Pegida) de l’âge d’or perdu, c’est pas eux qui croupissaient dans les cellules souterraines des prisons de la Stasi (ils n’avaient « rien à se reprocher », n’est-ce pas). N’empêche que la moitié la population s’est retrouvé au chômage à la chute du mur, laissant des villes fantômes où la jeunesse s’enmerde. Dans les friches des villes plus "attractives" - Leipzig, Dresde dans une moindre mesure -, les artistes aménagent des ateliers, les bobos expats font faire des lofts, et les "linke Leute" (littéralement : les gens de gauche) ouvrent des espaces autogérés et des Hausprojekt, comme d’ailleurs celui d’où je vous écris.

Il faut venir voir ici ce qui s’est passé et ce que ça donne comme vision d’avenir  : on y comprend aisément dans quel merde le macronisme de tout temps et de tous poils abandonne les gens aux fanions opportunistes des partis d’extrême droite. La CDU, Parti chrétien-démocrate dirigée par la chancelière Merkel, est au pouvoir sans alternance depuis la chute du mur en Saxe (situation exceptionnelle par rapports aux autres Länder). Ce parti, et sa politique de redressement ultra-libérale qu’on lui connaît, n’a rien fait pour endiguer la percée brune dans cette zone à majorité rurale. Concrètement, on se fait chier quand on est ado à Bautzen, Chemnitz, Zwickau ou Pirna, ces villes-moyennes de la Saxe, et le recrutement nazi va bon train dans les quelques lieux où la jeunesse traîne sa rouille. L’engagement raciste et conservateur se compose d’absolument toutes les tranches d’âge du berceau à la tombe et de génération en génération : c’est une affaire collective. On forme une grande famille, une bande, avec son dress-code et sa place en tribune au stade de foot pour soutenir l’équipe locale des Dynamo Dresden. Les vieux votent AfD ou manifestent avec Pegida le lundi, les jeunes forment des bandes, comme par exemple la NSU, qui vous dit peut-être quelque chose : des néonazis de Zwickau, qui se sont illustrés par une série de meurtres racistes de 2000 à 2007 sans intervention de la police. Au cours de leur procès en 2014, on a appris que les services secrets allemands ont eu recours au nazillon Timo Brandt en tant qu’indic, pour récolter des infos sur le groupe. Brandt a raconté n’importe quoi et utilisé le fric reçu pour renforcer la scène nazie. Pegida, ce n’est que la façade d’un rhyzome profond. L’arrière fond nationaliste et conservateur de la région avait besoin d’un fief pour faire entendre sa voix au dehors et sortir de la clandestinité : ce fût Dresde, la capitale du Land.

Pourquoi Dresde plus qu’ailleurs ? Dresde bombardée par les Alliés en 45 c’est transformée en ville-martyre : surnommée pompeusement « La Florence de l’Elbe », son magnifique centre-ville historique couvert de palais style Empire germanique et d’églises baroques (on y est sensible ou pas), a été rasé en une nuit. Chaque année, le 13 février est l’occasion de commémorer les 25 000 victimes du bombardement, mais aussi la splendeur passée d’une ville nazie comme tant d’autres, avec ses camps de travail forcé, ses ghettos, ses déportés, ses braves citoyens aryens qui poursuivaient une existence paisible faite de messe le dimanche à la Frauenkirche et de flâneries sur les bords de l’Elbe, le grand fleuve capricieux qui laisse voir une skyline de carte-postale.
C’est ainsi qu’un 13 février, on peut lire à Dresde des banderolles avec ce message : « Holocauste à la bombe perpétré par les Alliés sur les villes allemandes et tchèques ». Les nationalistes un brin jaloux tirent la couverture du massacre à eux et ne laissent rien à l’histoire : la commémoration des victimes du bombardement, mais aussi l’holocauste des juifs qui n’ont pas assez payé pour leurs crimes.

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Ca fait pourtant 20 ans que l’anniversaire du bombardement de Dresde est une réunion d’ampleur des groupes néonazis de toute l’Allemagne, mais aussi de tout l’Europe frontalière. Comme pour enfoncer le clou, les poursuites juridiques des antifascistes mobilisés sont ici pires qu’ailleurs. Exemple : le 19 fevrier 2011, c’est la première fois que la contre-manifestation (systématiquement interdite) parvient à bloquer le défilé des nazis à Dresde, à coup de barricades et de percées de cordons de flics. Que fait la police ? Elle arrête des dizaines d’antifascistes et les poursuit pour « formation d’un groupement terroriste » en vertu de l’article 129 A (« Bildung einen terroristische vereinigung »). Les nazis, la police et les médias réclament d’une seule voix que l’ont puisse manifester dans le calme et la paix, non de Dieu. La RAF, c’est le premier évènement politique important depuis la 2nd Guerre Mondiale ; les groupuscules néonazis se la sont coulée douce pendant que les activistes de gauche antifascistes se font ramasser à la pelle par des fonctionnaires de police un brin collabo.
Cette année, le maire libéral la ville, Dirk Hilbert, prend le risque d’égratigner son image en apparaissant pour la première fois de son mandat au côté des manifestants antifascistes (au sens large, les contre-manifestants). Il souhaite faire une déclaration en réponse aux menaces de mort qu’il vient de recevoir dans son bureau : en effet, il a eu l’audace de permettre l’exposition de l’oeuvre monumentale d’un artiste Syrien juste en face de la Frauenkirche, une installation qui opère un rapprochement entre la guerre en Syrie et le sort de Dresde bombardée. S’en est trop pour les néo-nazis, qui se font une fois encore voler injustement la palme du martyre, et par des musulmans, cette fois. Le comble.

Les nazis de tous partis, groupes, bandes et amicales footbalistiques ne se contentent hélas pas d’arborer des banderolles fantaisistes sur toile cirée. La Saxe est le Land qui a accepté le moins de réfugiés ces deux dernières années en Allemagne, et la plupart se concentre dans des centres perdus au milieu de nulle part et dans les parties vivables de la ville. Les quelques visages méditerranéens que l’ont croise parfois dans la Neustadt à Dresde - le quartier antifasciste et étudiant-, sont des réfugiés. Ils se font donc facilement repérer et agresser par les bandes fascistes en maraude, à la sortie du stade, ou de la dernière manif appelée par le NPD - le parti néonazi que Merkel n’arrive pas à dégager par voix juridique, et qui détenait des sièges au parlement de Saxe avant que l’AfD ne lui rafle la mise il y a quelques années.

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Petite sélection des derniers gros faits en date en Saxe, à côté des agressions quotidiennes :

19 février 2011 à Dresde, au cours de la comémoration nazie du bombardement : environ 200 nazi attaquent, sous les yeux de la police impassible, le Parxis (un projet d’habitation collective de la scène « alternative » dans le quartier de Löbtau).
Vidéo amateur de l’attaque, où l’on voit les flics observer tranquillement la scène à 200m : https://www.youtube.com/watch?v=5yDT_UHupSQ

Juin 2015 à Freital, près de Dresde : rassemblements racistes plusieurs soirs consécutifs devant un centre d’accueil pour les réfugiés. Jets d’engin pyrotechniques et de pierres, agressions des manifestants opposants.

Juillet 2015 à Dresde : Appel du parti néonazi NPD à manifester contre un campement de réfugiés sur la Bremenstrasse. 150 nazis présents, agressions sur des antifascistes.

21 Août 2015 à Heidenau, près de Dresde : suite à une manif du NPD, environ 500 personnes attaquent un foyer d’accueil pour demandeurs d’asile. Nuits d’émeutes, d’incendie et de violences répétées deux soirs jusqu’à l’intervention de la police pour disperser une fois pour toute les aggresseurs. Les antifa se font tacler par la police le deuxième soir à leur arrivée sur les lieux.

11 janvier 2016, à Leipzig : dans le sillage d’une manifestation Legida (Pegida Leipzig) le même jour, 225 néonazi font une descente dans le quartier populaire de Connewitz, dévastant un restaurant turque. L’identité et le portrait de chaque nazi ayant participé à l’attaque sont révélés par un groupe antifasciste, et publié à cette adresse : https://le1101.noblogs.org/

9 September 2016, à Bautzen  : environ 200 néonazis se réunissent à Bautzen autour du mot d’ordre « Remigration à la place d’immigration ». Les nazis lancent des fusées et des pierres sur la contre-manif, jets dont seront accusés les antifa par une police qui, comme à son habitude, parle de provocation réciproque et laisse la ville aux nazis. Le 14 septembre, une ambulance en route pour secourir un réfugié blessé par une attaque raciste est stoppée par les jets de pierre d’une bande de néonazis.


Revenons à nos moutons bruns : Pegida,
c’est un acronyme qui signifie « patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident » (Patriotischer Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes). C’est 44 000 likers sur FB. C’est tous les lundi sur la place du théâtre, accompagné d’un nombre conséquent de flics pour les protéger des méchants antifascistes obligés de se serrer à trente, 300 m plus loin entre des camions de CRS. C’est du fric des impots locaux, une sono qui balance et une grosse scène qui va avec. De l’autre côté de la barricade de flics, les doigts d’honneur et les « siammo tutti antifascisti » ça fait pas le poids : les militants se fatiguent, partent à Leipzig ou à Berlin où l’air est plus respirable. Les habitants s’habituent, on passe à côté en tram en constatant que ces milliers, eux, ne se fatiguent toujours pas, 365 jours par an, qu’il pleuve, vente ou fasse -20 en hiver. Comme partout en Europe où le mouvement tentent de s’étendre, le problème a des racines économiques, et il est difficile de lutter dans la rue contre des idées qui se développent petit à petit dans les campagnes, les stades de foot, les villes qui permettent sans problème les réunions puantes dans les MJC, et les gouvernements qui mènent des politiques de casse sociale et d’austérité sans se soucier le moins du monde de la montée des nazis, dans un pays pourtant connu pour ses dérives en la matière.

Il y a toujours une raison de se retrouver entre copains, et toujours le bras levé : Après un premier mai maussade, dominé par Pegida et les saucisses du parti à bout de souffle Die Linke (La Gauche), les nazis étaient aussi là ce lundi 8 mai pour rabougrir la ville à coup de commémoration pathétique de la défaite du IIIe Reich. Une victoire de Le Pen aurait séché leurs larmes. En l’espace d’une semaine, nous avons donc droit à trois manifestations autorisées réunissant plusieurs centaines de nationalistes autour de mots d’ordres aussi bigarrés que : combat contre l’islamisation galopante, sauvegarde des valeurs de l’Allemagne et de ses saucisses de porc en voie de disparition, conservation d’un sang pur et d’un teint blafard, maintient en ordre des villes et campagnes confrontées à l’apparition de femmes voilées, garantie de travail pour les vrais allemands. Ah oui, j’allais oublier la nouvelle mesure phare du gouvernement CDU de Merkel : obliger les réfugiés à travailler pour 0.80€ de l’heure, dans une visée d’intégration (grosse concurrence sur les salaires). On ne peut hélas pas tout dire, ça fait déjà beaucoup d’un coup.
Enfin : est-ce utile de le rappeler ? Comme partout, comme à Lyon et à Paris, le plus grand désert peuplé de Dresde reste la rue piétonne commerçante et ses Primark qui battent la manif à tous les coups.
On a besoin de renfort.

Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen Macron Le Pen

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  • Le 8 juin à 13:39, par G.

    Bonjour,
    l’article est intéressant et pointe bien les derives politiques pour les regions de l’ex-RDA touchées de plein fouet par le chomage.
    Je me permets de vous signaler cet excellent article sur la persistance d’un clivage (économique notamment) entre l’est et l’ouest.
    http://lvsl.fr/reunification-allemande-lecons-a-tirer-zone-euro

  • Le 26 mai à 19:39, par

    Bonjour,

    le lieu attaqué à Dresde s’appelle le Praxis et non le Parxis

    Merci pour cet article

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