Avant de se révolter, les canuts avaient créé leurs moyens d’information

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Révolte des canuts | Almanach de Myrelingues

Voici un extrait de l’Écho de la Fabrique n°3 du 13 novembre 1831, quelques jours avant la révolte des canuts... : « Au commencement d’octobre, les ouvriers avaient eu déjà des réunions partielles, quand fut résolue une grande assemblée sur la place de la Croix-Rousse, à l’effet de nommer des délégués et non pas des chefs... » (Réédité et numérisé par Normale-Sup Lyon)
Ainsi naissait à Lyon la presse ouvrière, ce qui eu un impact considérable dans le monde entier. Dans l’Écho de la Fabrique, Marius Chastaing définit le journal : « c’est un bouclier (un journal sert d’armes défensives), un javelot (il sert à l’attaque), un miroir (il réfléchit les opinions), une arène (il leur ouvre un champ libre), une table rase (il reçoit des perspectives radicalement nouvelles et conserve leur expression diverse) ».

Longtemps considérée comme mineure face à ses deux aînées, 1789 et 1848, la Révolution de 1830 en France est désormais identifiée comme une « Révolution de la liberté » [1]. Au premier rang de ces libertés figure naturellement celle de la presse [2]. A Lyon, au lendemain des « Trois Glorieuses » un véritable champ journalistique se constitue. Le Précurseur, organe libéral et, à partir de 1831, de coloration de plus en plus républicaine, existe depuis 1826. Le Cri du Peuple, légitimiste, apparaît en mai 1831 suivi, quelques mois plus tard de La Glaneuse et La Sentinelle, tous deux républicains, et le pouvoir orléaniste s’exprime, lui, par l’intermédiaire du Courrier de Lyon (début 1832). L’une des grandes nouveautés, avec sans doute Le Conseiller des Femmes d’Eugénie Niboyet (octobre 1833), est toutefois la parution de L’Echo de la Fabrique, journal des canuts, dont le premier numéro paraît trois semaines avant la grande insurrection de novembre 1831. A Paris, à l’automne 1830, quelques journaux ouvriers ont connu une existence éphémère. A Lyon en revanche l’expression ouvrière sera plus pugnace : L’Echo de la Fabrique publiera ses 8 pages hebdomadaires sur deux colonnes du 30 octobre 1831 au 4 mai 1834 sans interruption. En octobre 1833, une feuille dissidente, L’Echo des Travailleurs lui fera concurrence, le débordant par la gauche. Après la seconde insurrection (mai 1834) quelques successeurs continueront de façon plus sporadique le travail jusqu’aux lois répressives de l’automne 1835 : Tribune Prolétaire (1834-1835), Union des Travailleurs (1835), Nouvel Echo de la Fabrique (1835), Indicateur (1834-1835) [3]. Durant une cinquantaine de mois, les chefs d’ateliers et ouvriers en soie, vont s’entendre, s’informer, débattre, prendre voix dans leurs journaux, semaine après semaine, pour tenter d’adapter le régime complexe de la fabrique lyonnaise à l’évolution industrielle en cours, de manière à préserver leur autonomie et leur liberté [4] : Pour cela, Antoine Vidal, Joachim Falconnet, Marius Chastaing, d’autres encore, vont discuter dans les pages de L’Echo de « l’association industrielle » et de « l’enseignement mutuel », tenir la chronique des séances du conseil des prud’hommes, développer leurs réflexions sur « l’économie sociale », présenter leurs poèmes, chansons et charades, multiplier les conseils pratiques, dans le domaine de « l’hygiène » aussi bien que dans celui de la « jurisprudence usuelle », proposer des « lectures prolétaires », croiser le fer avec les journaux rivaux, notamment le Courrier de Lyon, organe de la Préfecture.

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L’écho de la fabrique n°1

Au début des années 1970, Fernand Rude avait rendu possible la lecture d’une partie de ce corpus ouvrier en proposant aux Editions d’Histoire Sociale une réimpression complète de L’Echo de la Fabrique [5]. Mais cette édition est aujourd’hui difficilement accessible. En outre, elle ne concernait pas les autres journaux ouvriers lyonnais, en particulier L’Echo des Travailleurs que publièrent certains canuts mécontents de l’emprise croissante du mutuellisme sur l’expression et sur l’action ouvrières ni même L’Indicateur, organe des très actifs fouriéristes lyonnais [6].

Une nouvelle édition de ce corpus est donc en cours à l’ENS de Lyon. Il s’agit d’une édition critique réalisée par le groupe « Echo de la Fabrique ». Il s’agit également d’une édition électronique, en mode texte. Il s’agit enfin d’une édition complète puisque, outre l’intégralité de la collection de L’Echo de la Fabrique, seront également édités (à partir de 2006 et 2007) les autres journaux canuts déjà mentionnés plus haut. Mais il fallait aussi que cette nouvelle édition, exploitant les potentialités nouvelles du support électronique, réfléchisse certaines spécificités de son objet, l’hebdomadaire. De nombreux commentateurs ont judicieusement souligné le rôle actif qu’a pu commencer à jouer le journal dès 1830 dans la naissance et le développement d’une pluralité de communautés d’intérêts et de valeurs ; publié régulièrement, adhérant à l’évènement, partagé par un ensemble de lecteurs qui, à l’occasion, se transforment volontiers en correspondants, le journal s’inscrit d’une façon très singulière dans la durée économique, sociale et politique des individus et des groupes ; et tout spécialement en temps de crises et de bouleversements. D’ailleurs, les caractères singuliers du journal sont repérés dès l’origine, y compris dans les pages de L’Echo de la Fabrique. Courant 1832, Marius Chastaing définit le journal de la manière suivante : « c’est un bouclier, un javelot, un miroir, une arène, une table rase ». Et il s’explique plus longuement : « BOUCLIER, un journal sert d’armes défensives ; JAVELOT, il sert à l’attaque ; MIROIR, il réfléchit les opinions ; ARENE, il leur ouvre un champ libre ; TABLE RASE, il reçoit et conserve leur expression diverse » [7]. Dans cette perspective, il a été décidé que la nouvelle édition en ligne des journaux ouvriers lyonnais de la période 1831-1835 adopterait leur périodicité : chaque semaine, à partir du 30 octobre 2004 sera édité le numéro correspondant publié quelques cent soixante-dix ans plus tôt par les canuts. L’édition que nous présentons constitue donc un travail en cours de réalisation appelée à se modifier, à s’adapter, et se reprendre fréquemment ; un projet collectif.

21 novembre 1831 : début de la révolte des canuts

Les ouvriers en soierie de Lyon se soulèvent en novembre 1831 en prenant pour devise "Vivre en travaillant ou mourir en combattant". La révolte des canuts est devenue légendaire dans le monde entier. Nouvel épisode, jour par jour, de cette révolte des canuts (il y en a eu une deuxième en 1834) au (...)

22 novembre 2018

P.-S.

Retrouvez les numérisations de L’Écho de la fabrique par l’ENS Lyon.
N’hésitez pas à voir le film, « l’Écho de la Fabrique » de Stéphane Andrivot sur le sujet.

Notes

[1Maurice Agulhon évoque opportunément à propos des Trois Glorieuses une « révolution de la liberté qui, parce qu’elle est de liberté a créé à la fois un régime et les conditions de la critique de ce régime, par l’appel permanent qui pourra être fait des réalités du régime à ses propres principes », M. Agulhon,« 1830 dans l’histoire de France », in : M. Agulhon, Histoire vagabonde, vol. 2, Paris, Gallimard, 1988, p. 47.

[2Sur ce point, Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou (dir.), Histoire générale de la presse française, tome II, PUF, 1969, p. 99-110.

[3Sur tous ces points, Jeremy D. Popkin, Press, Revolution, and Social Identity in France, 1830-1835, University Park, Pen ; Penn State Press, 2002.

[4Alain Cottereau, « The Fate of Collective Manufactures in the Industrial World : The Silk Industries of Lyons and London, 1800-1850 », in : Charles F. Sabel and Jonathan Zeitlin, World of Possibilities : Flexibility and Mass Production in Western Industrialization, New York : Cambridge University Press, 1997.

[5L’Echo de la fabrique : Journal des chefs d’ateliers et des ouvriers en soie de Lyon 1831-1834, textes présentés par Fernand Rude, Paris, EDHIS, 1970. De leur côté, Alain Faure et Jacques Rancière publiaient alors un recueil sur les voix ouvrières entre 1830 et 1848 proposant édition et commentaires de textes. Dans la préface de l’ouvrage J. Rancière écrivait judicieusement : « Ce qui est nouveau au lendemain de 1830, c’est cet effort singulier d’une classe pour se nommer, pour exposer sa situation et répondre au discours tenu sur elle », La parole ouvrière (1830-1851), textes rassemblés et présentés par A. Faure et J. Rancière, Paris, Union Générale d’Edition, 1976, p. 10.

[6Voir Denis Bayon, Le commerce véridique et social de Michel-Marie Derrion (1835-1838), Lyon, Atelier de création libertaire, 2002. Voir également Maximilien Buffenoir, « Le fouriérisme à Lyon (1832-1848) », Revue d’histoire de Lyon, vol. 12, 1913, p. 444-455.

[7Marius Chastaing, « Littérature. Le journalisme », L’Echo de la Fabrique, n°27, 29 avril 1832, p. 8.

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