L’Etat, les épidémies et nous.

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Le 12e numéro sort malgré le confinement. Un numéro un peu spécial évidemment qui traite principalement du Covid-19. Au sommaire : un témoignage d’un travailleur social sur la situation des sans abris en temps de quarantaine, un article sur la pression policière particulièrement hardcore dans les cités en ce moment et un texte, à lire ci-dessous, qui tente un éclairage historique de la situation.

Nous voulons dire ici que la pandémie du Covid-19 est un événement qu’on se prend dans la gueule comme tout le monde. Nous avons des proches touchés et d’autres fragiles que nous ne voulons pas contaminer, aussi adopter des attitudes de réduction des risques ne nous paraît pas être le signe d’une obéissance aveugle aux consignes de l’État, simplement un moyen de prendre soin de nous.
Nous voulons dire aussi que reconnaître les risques liés à l’épidémie ne signifie pas cesser toute lecture critique des mesures imposées par l’État, nous souhaitons ici nous pencher sur la façon dont il tente de profiter de cette occasion pour réaffirmer sa puissance et reconquérir l’adhésion des citoyens.
Les catastrophes ouvrent des brèches dans le présent et offrent donc des possibilités de modifier le cours de l’histoire. Notre problème, c’est que, bien souvent, c’est l’État qui s’y engouffre afin de réaffirmer son autorité.
Foucault raconte avec la perspicacité qu’on lui connaît comment les États s’étaient établis en réaction aux grandes pandémies au XVII-XVIII e siècle. Il explique qu’à cette époque, les Etats tentent de fonder leur puissance sur la bonne santé de leurs citoyens et commencent à s’intéresser de près aux maladies qui touchent leur population. La santé publique devient un enjeu majeur et, afin de mieux gérer les affections physiques de chacun, on se penche plus finement sur la gestion des populations. La statistique prend son envol et les groupes humains sont mieux identifiés, classés et redistribués dans diverses institutions qui assurent le contrôle social de la naissance à la mort.
Face aux épidémies l’État joue sa légitimité, il contrôle les vies et les morts et protège sa population qui, dépossédée des moyens de se défendre, ne pourra bientôt plus que se tourner vers lui dans les moments de grande déstabilisation.

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300 ans plus tard, l’histoire n’est pas loin de se répéter. Les catastrophes sont toujours l’occasion pour l’État d’augmenter la pénétration des forces de l’ordre dans tout le pays. C’est si simple qu’un des outils les plus efficaces qu’il a trouvé pour se relégitimer en permanence est de redéfinir très régulièrement la situation comme catastrophique, afin de pouvoir intervenir et sauver tout le monde sans contrepartie ni droit de regard. Il en a eu particulièrement besoin depuis les années 80 et lui a même trouvé un petit nom : la crise.
Depuis 2001, l’un de ses thème de crise favori, c’est le terrorisme. Pas question d’employer quelques paumés pour faire des attentats, bien que les années 70 italiennes et la plus récente guerre civile en Algérie soient bourrées de faux attentats commandités par le pouvoir.
Non, aujourd’hui il est plutôt question de se servir de ce qui existe, d’avoir toujours deux trois lois anti-terroristes d’avance pour pouvoir les imposées en cas de fusillade ou de coup de folie d’un taré en camion.
Bien entendu, le gouvernement par la catastrophe constitue un régime général, et il n’y a jamais un seul domaine qui soit en crise ; cette forme de gouvernement se qualifie plutôt par des juxtapositions de crises et il y a tout un jeu de séquences que les hauts fonctionnaires manient plus ou moins bien ; il s’agit de savoir switcher d’une crise à une autre, d’arriver à qualifier un sujet jusque là peu en vue en urgence absolue afin de saisir une fenêtre d’opportunité pour imposer une loi et un nouvel état « normal » des choses. Une seul règle est à retenir : tout est catastrophisable.

Comme l’État au XVIII e , les GAFAM et tout l’univers de l’industrie technopolicière tentent aujourd’hui de s’affirmer grâce à la catastrophe. L’État devait s’acheter une crédibilité : non ce n’est pas qu’un percepteur d’impôts ou l’unique détenteur de la violence ; c’est aussi celui qui vous protège. Et bien figurez vous que Facebook et ses amis ne récupèrent pas toutes nos données uniquement pour vendre des encarts de pub personnalisés, ils sont aussi là pour notre santé.
Aux Etats-Unis toute une série de start-up s’enquiert ainsi de la santé publique en proposant des cartes des futurs clusters des cas de corona basées sur la collecte de data par des applications de santé. On indique ses symptômes à son smartphone, il nous renseigne sur comment agir en conséquence. Évidemment la question de la protection des données personnelles n’est pas à l’ordre du jour, c’est la catastrophe on vous a dit.
Ce jeu est dangereux, à chaque brèche ouverte, l’État s’expose à ce que d’autres forces en profitent pour s’affirmer. S’il continue de jouer, c’est qu’il n’a plus vraiment le choix. Plus que jamais les GJ ont dévoilé sa bien maigre légitimité... Plus personne, ou presque, n’y croit sincèrement et quand la magie cesse d’opérer il n’y a guère plus que les LBD pour contenir les colères à des bris de vitrine et des saccages de banque.

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Les catastrophes ne se conjureront pas qu’intellectuellement. Il n’est pas question d’y croire ou pas, ou du moins les réalités se font vite ressentir, par la chaleur des flammes en Australie ou les montées de fièvres de partout dans le monde aujourd’hui.
Nous pouvons cependant tenter d’y répondre par nos propres moyens, développer une intelligence autour des événements qui nous font face et refuser le rôle de réceptacle à consigne étatique qu’on tend à nous faire jouer.
Il semble que ce à quoi nous invite un épisode comme celui-ci, c’est de reconnaître l’existence d’êtres non humain et la nécessité de composer avec eux. Le virus fait partie de ceux là, et son exceptionnelle propagation est peut-être l’occasion pour nous, humains,d’abandonner l’idée que nous avons le monopole de l’existant. Nous ne sommes pas seul et ne pouvons plus continuer à vivre comme si tout était contrôlable à l’envie, acceptons au contraire que nous vivons dans des milieux troubles, c’est à dire composites, peuplés de formes de vie multiples.
Faire de la place aux existences moindres ne relève pas d’une candeur de mauvais aloi, le Covid peut nous faire crever et nulle question de se sacrifier sous prétexte de se laisser dépasser par la diversité du vivant.
Vivre avec, c’est aussi reconnaître les inimitiés, distinguer ce qui nous renforce et nous affaiblit et agir en fonction.

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