« L’osthéopathe dérape », quand le journal Le Progrès fait des blagues à propos d’une agression sexuelle sur mineure

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Novembre 2015, un ostéopathe stéphanois agresse sexuellement une patiente âgée de 14 ans. Deux ans plus tard, il a été jugé au tribunal correctionnel et condamné à 8 mois avec sursis et interdiction d’exercer.

Dans son édition du mardi 14 novembre, le journal Le Progrès revient sur les faits et le procès avec un traitement pour le moins détestable. Tout l’article est tourné de sorte à euphémiser l’agression sexuelle. Un modèle du genre, rédigé pour faire sourire tout du long.

Le ton est posé dès le titre : « Saint-Etienne : l’ostéopathe, "en burn-out", dérape avec une patiente de 14 ans ». Le verbe dérapage a un double-sens : au sens figuré, Le Progrès qualifie l’agression d’acte inapproprié, mais au final pas trop grave, loin d’une violence sexuelle. Et au sens propre, il rappelle un fantasme de mecs : la main du masseur qui dérape, glisse à un endroit où il n’était surtout pas prévu qu’elle aille. Le tableau est planté : tout le reste est à l’avenant.

Ce kiné de 38 ans est spécialisé dans l’ostéopathie somato-émotionnelle. De là à caresser les seins d’une patiente de 14 ans… (…)

Hop, on continue la petite blague sur les soignants dont la main dérape.

Ce jour-là, la jeune patiente de 14 ans a filé sans demander son reste, tellement choquée qu’elle a oublié de régler le praticien.

Difficile de minimiser davantage le ressenti de la victime. Y’aura pas un mot sur elle de tout le reste de l’article.

(…) Ce dernier s’est laissé aller à lui caresser et lui embrasser les seins.

« Le laisser-aller… »

Le président, François Bouriaud, en vient rapidement aux faits, qualifiés d’agression sexuelle.

Le Progrès, si prompt à reprendre les qualifications judiciaires à son compte pour les délits les plus mineurs, a un peu de mal semble-t-il avec celle-ci.

« Masser les seins, ça ne rentre pas dans le cadre de la pratique de votre discipline ? » Le prévenu fait profil bas. « Non. On est sortis du cadre professionnel. » « Pourquoi ? » poursuit le magistrat. « J’étais dans un contexte de burn-out, en surcharge de travail. Il y avait la fatigue nerveuse et physique, ainsi que la tension du manque de rapports avec mon épouse... »

Blague sur les masseurs, sous-entendu sur le fait qu’il y aurait eu un consentement (« On est sortis » et pas « Je suis sorti »), excuse de l’agression par le manque de rapports sexuels… Voilà les quelques échanges que retiendra Le Progrès d’un procès qui a dû durer au minimum plusieurs dizaines de minutes.

On se demande comment l’équipe du Progrès peut se permettre de traiter de façon aussi légère, voire badine, des faits aussi graves et courants. Le contexte actuel, suite à l’affaire Weinstein, ne suffit manifestement pas à ce que les journalistes du Progrès prennent conscience du caractère systématique des agressions sexuelles.

Le Progrès préfère utiliser les termes de « dérapage » ou de « se laisser aller » pour parler d’attouchements et de violences sexuelles sur une mineure. Des termes particulièrement euphéminsants, d’autant plus dans un cadre d’abus de position dominante liée à l’âge et au statut social du soignant.

Le terme de « dérapage » n’est pas non plus adapté pour qualifier la manière dont le Progrès traite les agressions sexuelles. Non, Le Progrès ne « dérape » pas lorsqu’il procède de la sorte. Cet article fait suite à une multitude de papiers du même genre, par exemple quand des féminicides sont qualifiés de « drames conjugaux ».

« Tuée après une dispute conjugale », « femmes battues sans raison », la presse lyonnaise déraille sur les violences faites aux femmes

À 9h35 le 30 décembre, Lyon Mag se faisait écho du meurtre d’une femme, tuée par son conjoint qui lui a tiré dessus. Le titre retenu, « Lyon : une femme tuée par arme à feu après une dispute conjugale », quasiment identique à celui chosi par le Progrès, « Dispute conjugale dans le 9e arrondissement : une (...)

4 janvier 2017

C’est grave de considérer qu’agresser sexuellement une femme « c’est déraper » ou « se laisser aller ». Ou d’appuyer, sans les remettre en cause, sur les excuses liées à la fatigue de l’agresseur ou au « manque de rapports » qu’il aurait eu avec son épouse. Ou encore de s’amuser du fait que la victime n’ait pas payé. Grave parce que cela contribue à répandre la culture du viol, c’est-à-dire à normaliser, tolérer, excuser et finalement approuver les agressions sexuelles.

Plus généralement, c’est toute la presse, et en particulier la presse quotidienne régionale, qui participe trop souvent à euphémiser les violences faites aux femmes, à préserver et répandre cette culture du viol [1].

Le site Les mots tuent effectue une veille sur la question, sa consultation est édifiante. Mais pendant combien de temps encore serons-nous édifié·es ? Combien de temps faudra-t-il pour que les journalistes appellent un chat un chat, un viol un viol et une agression sexuelle une agression sexuelle ? Et, en aucun cas, un sujet de blague graveleuse. Soutien à la victime !

Notes

[1Il est d’ailleurs remarquable que la première entreprise française à avoir été condamnée pour harcèlement sexuel soit La Nouvelle République, quotidien régional du Centre-Ouest de la France.

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