Le « communautarisme » de la police est-il en train de faire sécession ?

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Que se passe-t-il quand la police commence à donner des ordres à un ministre d’un gouvernement élu et manifeste illégalement arme à la main ? Posez cette question pour un pays se situant en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie et n’importe quel politologue vous dira que cet Etat perd pied et qu’il devient compliqué de le considérer comme une « démocratie » (selon des critères déjà discutables)... Mais que dit-on quand cela se passe en France en 2020 ?

Face au mouvement contre les violences policières qui prend de l’ampleur en France et dans le monde, Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur assez peu connu pour être un grand gauchiste, avait finalement annoncé qu’il interdirait la technique de l’étranglement lors d’interpellations [1]. Qu’on ne se leurre pas, c’était là une manoeuvre politique afin de calmer les manifestations et jouer la fausse sympathie avec le mouvement. Après le bilan scandaleux des morts dans les quartiers populaires durant le confinement (relire : Meurtres et mensonges d’État : la police française a tué au moins 12 personnes durant le confinement) et la répression sans retenue des différents mouvements sociaux depuis l’arrivée de Macron au pouvoir (Gilets Jaunes, Retraites, cheminôt.es, etc.), voilà que Castaner lâche un peu de lest pour éviter que les images qui nous arrivent des États-Unis commencent à donner des idées à la population.

Or, après des années d’impunité policière, après les mutilés, les yeux crevés, les mains arrachées et les morts, la police française, de plus en plus proche idéologiquement de l’extrême droite [2] et de plus en plus en roue libre n’a pas accepté la moindre politique de limitation de ses capacités d’utiliser la violence comme elle le souhaite, et contre qui elle le souhaite. Rapidement, la levée de boucliers des syndicats de police a fait reculer le ministre qui a finalement concédé aux forces de l’ordre tout un lot de nouveaux tasers [3] pour compenser la « perte » d’une technique d’arrestation. On échange ainsi la vie des cardiaques contre la vie des personnes avec des problèmes respiratoires. Bien entendu le taser est classé comme « arme non létale », comme beaucoup d’autres de ces armes qu’utilisent avec de plus en plus de zèle la police et qui sont la cause de nombreuses mutilations et morts.

Le taser, comme arme non létale, a pourtant déjà beaucoup tué aux États-Unis [4]. Un rapport d’Amnesty International publié en 2012 parle de plus de 500 personnes décédées depuis 2001 après avoir reçu des décharges infligées par des pistolets à impulsion électrique au cours de leur arrestation ou en détention. L’actualité internationale rattrape d’ailleurs Castaner et pas plus tard que vendredi 12 juin, à Atlanta, un policier préfère abattre un homme qui le visait avec justement un taser [5]. Dans les mains de la police c’est donc une arme non létale, mais dans les mains d’un africain-américain, la police d’Atlanta considère cela comme une menace suffisante pour ouvrir le feu. Sûrement car elle considère cela sans danger...

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Manifestation de policiers ce lundi 15 juin

Les policiers qui manifestent pendant leur service ou en utilisant des moyens de la police tels que leur voiture ou leur uniforme s’exposent à des sanctions disciplinaires qui peuvent aller de l’avertissement à la révocation. [6]

Mais même un lot de tasers n’a pas fini de calmer les revendications des policiers et dans la plus complète illégalité, des officiers de police dans toute la France manifestent sur les grandes places et avenues (comme à Bellecour à Lyon), en uniforme, lors de manifestations non déclarées, utilisant leurs voitures de fonction et en étant armés. Depuis des années on voit toutes sortes d’objets se transformer en « arme par destination » dans les mains des manifestant.es, entraînant des peines alourdies au sein des tribunaux français. Mais voici que des hommes armés d’armes à feu manifestent en pleine rue en toute impunité sans que cela ne pose de soucis à personne. C’est à se demander si la police travaille pour l’État ou si ce n’est pas l’inverse.

Au final, Castaner sait qu’il a plus besoin de la police que la police n’a besoin de lui et finit par céder. Les forces de « l’ordre » pourront continuer à étrangler selon la « procédure » et ainsi tuer en étant couverts par le manuel de police [7]. Les techniques d’étranglement sont maintenues comme technique policière et ne seront remises potentiellement en cause qu’en septembre une fois une technique pour « compenser » développée. Autant vous dire qu’en septembre on aura au mieux une petite ligne du bulletin officiel pour nous dire que la police n’a rien trouvé pour remplacer l’étranglement et les changements seront enterrés tout simplement. Par contre les tasers seront sûrement bien livrés et l’arsenal de la police va continuer à s’étoffer.

Le plus inquiétant dans cette affaire c’est le rapport de force qui se confirme et s’installe de plus en plus entre la police et le pouvoir politique. Traditionnellement on considère que la « marche vers la démocratie » des nations occidentales s’est faite durant les XIX et XXes siècles en mettant au pas les forces utilisant la violence au sein de l’État, comme la police et l’armée. Ainsi, plus les forces armées ou policières sont autonomes au sein d’un État et possèdent des moyens de faire pression sur le pouvoir civil, plus celui-ci peut être considéré comme non-démocratique. Comme ce fut le cas au Chili dans les années 70, ou comme c’est encore le cas en Algérie, au Myanmar ou en Égypte, où les pouvoirs politiques ne sont souvent que les marionnettes des forces militaires ou policières. Car plus de telles forces sont autonomes et ont les moyens de faire pression sur les gouvernants ou sur la population, plus le moindre concept démocratique, déjà franchement incomplet, comme des élections avec pluralisme des partis politiques, devient obsolète. Et même si la France n’est pas l’Égypte, il faut se poser la question de la réaction d’une force de police armée, autonome, extrêmement proche du Rassemblement National si un jour un candidat « trop » à gauche venait à gagner l’élection présidentielle...

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  • Le 24 juin à 10:09, par joshuaRP

    Au USA, le taser n’est pas considéré comme une arme « non létale », mais comme une arme « lethal less » (moins mortelle)... la différence est énorme, puisque le caractère létal de l’arme est reconnu...

    Seule la France considère, mensongèrement, ces armes (LBD, taser et autres) comme « non létales »... question de sémantique pour faire passer la pilule et justifier une violence réelle, sur humain (à comparer avec ce qu’on nomme violence, quand seul du matériel est visé... les vies n’ayant de toute évidence pas la même valeur qu’un abribus ou une façade de banque, mais bien moins), violence permettant d’autoriser les défenseurs d’un ordre injuste à sortir du rôle qui pourtant est inscrit dans les textes, et à se poser en juge et en bourreau, niant cette « présomption d’innocence » qu’ils invoquent et réclament, mais uniquement pour eux !

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