Je suis tellement en colère que j’ai fait une pancarte

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zbeul hiver 2018/2019 | Gilets Jaunes 3 compléments

Un appel stratégique à la veille de l’acte VI des Gilets jaunes.

L’affiche était plus grosse que la petite grand-mère en gilet jaune qui la tenait à bout de bras samedi dernier, place Bellecour : « Je suis tellement en colère que j’ai fait une pancarte ». Un tel slogan aurait pu prêter à rire par son incongruité si les circonstances ne lui donnaient pas un grincement ironique. Cette pancarte nous aurait fait rire, si un étrange climat de peur ne régnait pas sur cet acte V du soulèvement qui bloquait bizarrement nos zygomatiques. Si elle ne résonnait pas précisément avec les accusations sous-entendues dans les discours des politiques, qui assimilent le mouvement des gilets jaunes à un pur élan d’affects, irréfléchi et de l’ordre du délire collectif. Si, enfin, le procédé utilisé ne relevait pas d’une démarche de communication proprement néolibérale, où le signe supplante la signification (ici le slogan se suffit à lui-même et se passe de contenu), indiquant plus généralement que la menace contre laquelle nous nous battons est aussi interne au mouvement.
Pour que le mouvement social des gilets jaunes ne se conclue pas en tragédie à l’acte V, mais trouve une force nouvelle dès demain.

Refusons le jeu de la peur

Les manifestants le savent bien pour la plupart, quoique les principaux media s’évertuent à tenter de nous prouver le contraire : c’est la police qui fixe le niveau de violence. Samedi dernier, la préfecture a visiblement surenchéri sur la mise de l’acte IV, comme un coup de poker dissuasif. CRS, gendarmes et BAC, armés de bombes lacrymogènes, grenades de désencerclement et autres flashballs, hélicoptère à la présence assourdissante ; présence rapprochée de la police, nasses et bombardements à répétition, interdictions de circuler et divisions du cortège – autant d’éléments relevant de la stratégie militaire guerrière. Nous avons été contraint.e.s à la dispersion et à la défiance, nous avons été acteurs et actrices malgré nous d’une guérilla subie. A la peur de cet ennemi auto-déclaré (en effet ce n’est pas contre la police que les gilets jaunes se battent, s’il est besoin de le rappeler) dans cette guerre imposée, s’est ajoutée la peur de nos propres voisin.e.s de marche. Dans la masse dispersée, impossible de former un large cortège d’ami.e.s ; et l’inquiétude brillait dans les yeux des manifestant.e.s qu’entouraient d’un côté un drapeau français et de l’autre une escouade de CRS. Nous marchions vite et désordonné.e.s, dans le silence ponctué par les palmes de l’hélicoptère et les Marseillaises entonnées. Nous n’étions pas assez confiant.e.s pour chanter des chants antifascistes ou anticapitalistes. La semaine dernière, la police a gagné le jeu de la peur.

Nous ne nous ferons pas avoir une deuxième fois, nous ne la laisserons plus avoir cette avance sur nous. Organisons-nous en cortèges, soyons nombreux.ses, fuyons les fascistes, chantons pour nous donner du courage, rendons-nous visibles, pratiquons l’humour ! Il faut par ailleurs penser stratégiquement : organisons activement la guérilla, créons spontanément la dispersion avant qu’on nous l’impose, avec des barricades en différents points de Lyon comme il se fait à Paris ou à Toulouse. Il n’y a aucun avantage stratégique à agir uniquement en réponse face à la police : nous savons la réaction qui est attendue de nous – se faire piéger à l’escalade de la violence pour faire le jeu des politiciens qui cherchent à diviser le mouvement entre « vrais gilets jaunes » et « casseurs ». La symétrie de la violence est un chantage qui nous pousse seulement dans la surenchère de la crainte, nous n’avons rien à y gagner. Ne cédons pas à la division que l’on cherche à nous imposer, que ce soit physiquement par les incursions des CRS dans le défilé, ou moralement en nous amenant à côtoyer des gens dont nous ne partageons pas les idées politiques.

Ne cédons pas à l’illusion du délire

A peine les manifestant.e.s dispersé.e.s dans l’avenue de la République, les boutiques rouvraient immédiatement leurs portes : pas une minute à perdre pour le profit en ces temps de shopping enfiévré à l’approche de Noël. Alors que les manifestant.e.s remontaient tant bien que mal en direction de Bellecour et croisaient les badauds indifférents aux événements, deux mondes semblaient glisser l’un sur l’autre sans aucun espoir de rencontre. C’était à croire que nous étions fous, que nous étions responsables de cette situation absurde, que la violence n’existait pas, que le réel était à la fête et que nous ne faisions que la gâcher. Mais ne nous y méprenons pas : l’illusion est dans l’autre camp. Cette mise en scène est un piège, qui touche jusqu’aux milieux militants. Ceux qui sont tristes ou pessimistes, ceux qui ont peur ou n’y croient pas, font malgré eux le jeu des politiciens car ils tuent dans l’œuf un mouvement social qui pourrait bien avoir une portée insurrectionnelle, et transformer ce « réel » dont nous ne voulons pas.

C’est à nous de diffuser notre délire et d’en faire la réalité. La situation révolutionnaire est là. Ne laissons pas le « réalisme » à Macron, aux médias, aux spectateurs devant leur télé. Contaminons la réalité, imposons leur la nôtre, nos formes de vie : car nous sommes bien plus réellement vivant.e.s en manifestations que derrière nos écrans ou lors de nos achats annuels ritualisés.

Et même, tournons la situation à notre avantage : puisque nous sommes exclu.e.s de leur réalité, voyons-y l’opportunité de créer la nôtre de toute pièce, sans compromis avec celle qui nous est quotidiennement imposée. Ne laissons pas ce mouvement aux fascistes qui chantent fort, mettons nos préoccupations militantes au cœur de celui-ci, affichons-les ostensiblement et occupons l’espace. Car il faut rendre clair à tous que notre horizon est infini ; notre bataille ce n’est pas les CRS mais bien la transformation en profondeur de la réalité. On tente de nous contraindre à la finitude : une bataille limitée dans l’espace par les forces de l’ordre, limitée dans le temps par le froid, l’épuisement et les fêtes de fin d’année. Il faut surtout continuer à voir au-delà, et lutter pour nous faire voir par-delà. Approprions-nous l’espace chaque samedi et durons dans le temps, pour renouveler tant que nécessaire la preuve empirique de notre existence.

Construisons le mouvement en son sein

S’il y a bien une chose qui fait débat dans les milieux militants et révolutionnaires aujourd’hui, c’est la participation ou la condamnation du mouvement des gilets jaunes. Nous sommes déstabilisé.e.s par ceci qu’il est plutôt né de la classe moyenne que du prolétariat, fondé sur les revendications d’une pure réaction bien loin de nos idéaux et de nos luttes respectives. Nous sommes inquiet.e.s ou sceptiques face aux revendications qu’il porte, aux représentants qui en émergent, aux grosses voix fascistes qui s’en élèvent. Mais ne nous laissons pas avoir : le symbole du mouvement dit bien ce qu’il est – un signifiant vide à pénétrer.

D’une part, il est vide par sa forme. Il n’y a pas une continuité, le mouvement se transforme à chaque acte. Il relève d’une attitude profondément tacticienne puisqu’aucun stratège ne préside. D’un samedi à l’autre, les néophytes des manifs se sont équipés en lunettes de piscine et sérum physiologique, parallèlement à l’accroissement des moyens mobilisés par la police. La lutte organisée a l’opportunité ici de lui insuffler ses propres méthodes et prendre les devants sur le plan stratégique.

Mais plus généralement, il est vide par le fond. Le jaune, c’est la couleur absente de l’échiquier politique. Ce n’est pas un hasard si, après des années de dépolitisation de la société par l’aliénation massive néolibérale, c’est un mouvement à la réflexivité politique quasi nulle, qui s’élève contre un président élu parce qu’il n’était « ni de droite, ni de gauche ». Ne nous illusionnons pas sur ses représentants, la majeure partie du mouvement s’attaque précisément aux représentations, puisque la seule chose qui unit l’ensemble des manifestant.e.s c’est l’intention du dégagisme. Peu en vérité sont prêts à négocier. Certes le risque de sa dérive fasciste est grand, de même que l’élection de Macron a mis en évidence une montée du FN sans précédent. Mais ne laissons pas ce mouvement virer au bleu blanc rouge, nous avons là aussi une opportunité stratégique sur le fond des revendications ! C’est par le nombre que nous évincerons nos ennemis, que nous les invisibiliserons. Mais nous avons besoin d’eux pour l’instant pour garantir l’effet de masse nécessaire : tout combat dépend de son élément dialectique. Ne nous focalisons pas dessus car c’est ainsi qu’il risquerait de gagner.

Nous pouvons d’un côté tirer avantage du flou dégagiste : en maintenant une pression forte sur le retour de l’ISF, nous mettons Macron dans un conflit d’intérêt insolvable – président des riches, élu pour préserver leurs intérêts, c’est une décision sur laquelle il ne pourra pas revenir et qui est la plus à même de le contraindre à la démission. Par ailleurs, pour empêcher l’émergence d’un successeur similaire, il nous faut absolument injecter visiblement nos revendications dans le mouvement, afin de faire la démonstration de sa multiplicité et de son existence autonome. Qu’on ne me méprenne pas : j’appelle ici en somme à une convergence des luttes purement pratique, pas à une uniformisation des revendications, bien au contraire. Multiplions les cortèges, les messages sur les pancartes, accroissons la profusion des champs de bataille, assurons-nous de l’agilité d’un mouvement autonome, qui s’étend dans la durée par des mutations constantes, par des impulsions constamment renouvelées, en somme : faisons tenir l’insurrection, pour rendre impossible la réduction du mouvement à une idée unique et pour empêcher son institutionnalisation.

Laissons nos peurs et les fascistes de côté et prenons de court ceux qui tentent de nous réduire à une idée infantilisante : demain doit voir l’émergence spontanée de cortèges nombreux et divers en tout point de la ville. Fêtons Noël dans la rue. Entourons-nous d’ami.e.s et puisons une force bienveillante dans les échanges que nous occasionnerons. Par-dessus tout, démentons la croyance politicienne que les fêtes commerciales divertiront notre engagement et faisons de l’acte VI une renaissance post-tragique. Rien n’est écrit à l’avance, en particulier dans ce théâtre-là.


C’est là d’ailleurs l’élément-clé qui nous menace aussi de l’intérieur. La survie de ce soulèvement social dépend absolument de son rejet radical des institutions. Pour s’assurer que ce vide reste un avantage, il faut savoir le maintenir là où il est nécessaire. Aujourd’hui, le rejet des institutions et des représentations est la seule chose qui unit l’ensemble des manifestant.e.s. Nous nous divisons au contraire dès que nous réduisons le discours de l’un à l’institution qui se l’accapare illégitimement. Les gilets jaunes ne se réduisent pas à leurs pseudo-représentants, les communistes ne se reconnaissent pas tous dans les Jeunesses Communistes, la lutte écologiste dans son ensemble ne soutient pas les actions d’Alternatiba, etc. – c’est là une évidence, à laquelle il faut être vigilant. Le soulèvement actuel est un moment exceptionnel d’appropriation de l’espace public, c’est l’occasion de dialoguer avec ceux qui ne nous connaissent que par le discours institutionnalisé auquel nous réduisent habituellement les media. Ne fuyons pas ceux que nous tenons pour dominants, au contraire, étalons la diversité des souffrances respectives et faisons-en une force collective. Ne nous focalisons pas sur nos faiblesses et nos craintes, mettons de côté notre fierté blessée de ne pas être à l’origine du mouvement insurrectionnel, ayons le courage de dépasser notre lassitude face à certains discours éculés : il ne s’agit pas de faire de la « pédagogie », mais de se rendre visibles avec simplicité, imposer notre autonomie, montrer notre existence avec assurance et évidence. De même que nous n’attendons pas que la police nous dicte nos modes d’expression, n’attendons pas que l’histoire nous dépasse, ne laissons pas notre parole réduite à celle de porte-paroles opportunistes.

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