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La gentrification des Pentes de la Croix-Rousse, un phénomène avancé mais inégal

1 complément

Le gentrification des Pentes est un phénomène connu de tous. Toutefois, l’image qui est donnée de ce quartier est souvent imprécise et parfois caricaturale. Pour y voir plus clair, des participant·es au collectif d’entraide à la rédaction se sont penchés sur les données statistiques de l’Insee.

L’attaque des Pentes de la Croix Rousse continue de plus belle en ce début 2017, comme le montre la récente mise en vente du centre d’hébergement du fort Saint-Laurent, lequel devrait devenir un hôtel de luxe. Les chantiers mis en œuvre par la métropole s’enchaînent à une vitesse vertigineuse, avec des répercussions sensibles sur la population du quartier. Ces projets s’ajoutent au processus de gentrification du 1er arrondissement en cours depuis la fin des années 1960. Celui-ci conduit un groupe de personne mieux dotés socialement à remplacer progressivement les habitants initiaux et moins favorisés d’un quartier. Les « gentrifieurs » sont souvent une population jeune, plutôt aisée intéressée par l’activité et le charme des quartiers anciens des centres métropolitains. Pour mieux le comprendre, il nous a semblé éclairant de jeter un coup d’œil aux statistiques de l’INSEE concernant ce quartier.

Quand les cadres remplacent les ouvriers

Première info : de 1975 à 2013, la part des ouvriers dans les Pentes de la Croix Rousse a été divisée par 5, passant de 40,2% à 7,6% (cf. graphes ci-après). Dans le même temps, la part de cadres et de professions intellectuelles a été multipliée par 6, bondissant de 6,2% à 36,6%. Cette inversion spectaculaire est de loin la plus importante de tous les arrondissements de Lyon.

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Évolution des catégories socio-porfessionnelles dans le 1er arrondissement de Lyon (en %), source : Insee
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Évolution des catégories socio-porfessionnelles à Lyon (en %), source : Insee

Premièrement, la désindustrialisation a provoqué nationalement une diminution de la part des ouvriers parmi les actifs. Alors qu’en 1975, cette part était de 37,7%, elle n’est plus que de 20,5 en 2013, soit une baisse considérable mais proportionnellement bien moindre que celle des Pentes. Il faut dire que le passage d’une économie majoritairement industrielle à une économie davantage tournée vers le tertiaire et les services est particulièrement visible dans les villes et s’est accompagnée d’un mécanisme de concentration des richesses au sein de celles-ci. À Lyon, la proportion d’ouvriers est ainsi passée de 34,1% en 1975 à 11,5% en 2013. Dans le même temps, la proportion de cadres et professions intellectuelles est passée de 10,3% à 29,8%. En 38 ans, le 1er arrondissement de Lyon a connu une évolution bien plus marquée que celle du pays et de la ville. Le contexte global n’explique donc pas à lui seul, la transformation des Pentes.

Une population très diplômée, de classes supérieures mais pas si aisée

D’autres données de l’Insee permettent d’éclairer un peu mieux le phénomène. Le taux de diplômés parmi les habitants de la Croix Rousse est le plus élevé de la ville, puisque 45% des habitants ont au moins un bac+3. Ce chiffre atteint le même niveau que le très bourgeois 6e arrondissement.

Mais une différence est très nette entre ces deux arrondissements : celles des revenus. Dans le 1er, le revenu médian annuel était en 2013 de 21 600 € par ménage, c’est-à-dire strictement au niveau de la ville (21 700 €) tandis qu’il était de 28 300€ dans le 6e (soit 30% plus élevé que celui du 1er). De plus, le taux de pauvreté des Pentes (15,6%) est le troisième plus important de la ville (dont le taux de pauvreté est de 13,9%). La proportion de bas revenus est donc importante dans les Pentes et la population du quartier n’est globalement pas aisée. On peut en déduire que la population des Pentes est davantage détentrice d’un capital social et intellectuel que d’un capital économique. Les « gentrifieurs » du 1er se distinguent ainsi des bourgeois par la faiblesse relative de leurs revenus. Ce qui ne veut pas forcément dire que cette population n’est pas d’origine bourgeoise et qu’elle n’a pas de moyens économiques mais que le cas échéant ceux-ci ne sont pas seulement tirés de leur activité professionnelle. En effet, alors que le prix d’achat des logements (rapporté au mètre carré) y est parmi les plus élevés de la ville, il est facile de déduire que de nombreux habitants des Pentes bénéficient pour devenir propriétaires de sommes d’argent héritées ou d’aides financières de leurs parents.

Les Pentes, un « laboratoire de gentrification » ?

Ces chiffres confirment la vision largement partagée du quartier aujourd’hui : celle d’un espace où on trouve un grand nombre de diplômé·e·s avec un fort capital intellectuel, attiré par la proximité avec le centre de Lyon et l’animation du quartier. Dans leur sillage s’ajoute un cortège de professions qui profite de l’installation de ces populations branchées, tels des magasins d’artisans en tous genres, de cosmétiques ou de nourriture bio, des galeries d’art, des agences de communication ou des bars et cafés conceptuels dédiés à une population de jeunes cadres… [1]

C’est d’ailleurs la conclusion qu’en tire l’Insee. Pour elle, le 1er arrondissement est un véritable « laboratoire de gentrification ». Eu égard au renouvellement spectaculaire de la population des Pentes, on peut se demander si le terme de laboratoire est bien choisi. Le phénomène n’est en effet plus vraiment au stade de l’expérimentation, même si les projets pour pousser le processus encore plus loin sont nombreux.

De plus, le processus de gentrification ne se déroule pas uniquement dans le 1er arrondissement, même si c’est dans ce quartier qu’il est le plus visible. En fait, on retrouve ce mécanisme dans la plupart des quartiers centraux de Lyon, et de toutes les grandes métropoles en général.

À l’intérieur du quartier, un phénomène contrasté

Ces premières observations sont faites à l’échelle du quartier mais l’INSEE nous permet aussi de regarder ce qui se passe plus finement à l’intérieur de celui-ci grâce aux données par Iris. Pour faire court, les Iris sont un découpage territorial en îlots de 2000 habitants. Ils permettent de voir les différences à l’intérieur mêmes des Pentes, et permet de nuancer la vision d’un quartier subissant la gentrification de manière homogène. Pour mettre en évidence ces différences, nous avons réalisé un carte des Pentes qui représente la différence entre le revenu médian des iris et celui de la ville, qu’elle soit positive (vert) ou négative (rouge).

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Revenus médians des iris des Pentes en 2013, source : Insee

Tous les Iris ne subissent pas la gentrification avec la même intensité. La différence entre le plus pauvre (Chardonnet, 18 172 €) et le plus riche (Normal-Chartreux, 25 002 €) avoisine les 7000 € annuels par ménage, soit près de 600 € par mois. Le cœur des Pentes a un revenu médian proche des populaires 7e et 9e arrondissements. À l’opposé, les revenus médians dans les zones à l’ouest et à l’est se rapprochent de ceux de quartiers huppés de Lyon, tels le plateau de la Croix-Rousse ou l’axe Bellecour-Perrache. Un grand fossé économique sépare ces deux zones, qui ont peu de chose à voir entre elles.

Vers un mouvement de résistance contre l’amplification du phénomène ?

Les chiffres de l’INSEE montrent que le 1er arrondissement ne correspond pas à la vision souvent homogénéisante qui s’en diffuse aujourd’hui : celle d’un quartier totalement gentrifié, ou les bars branchés ont pris la place des locaux militants. Les Pentes, non seulement ne sont pas un quartier homogène, mais sont encore loin d’être totalement transformées. Cependant, la gentrification continue, notamment avec l’action sans relâche de la mairie centrale et du seigneur Collomb. Face à ce monstre technocratique, des voix peuvent s’élever et des actions peuvent être entreprises. Des habitants ont déjà commencé à s’organiser dans des collectifs plus ou moins formels. Mais si l’on veut vraiment mettre des bâtons dans les roues des plans de Collomb, et surtout préserver ce qu’il reste de populaire dans les Pentes, une mobilisation politique massive est indispensable.

P.-S.

Article réalisé dans le cadre du collectif d’entraide à la rédaction.

Notes

[1Evidemment, ces changements ne sont pas à mettre uniquement au compte de ces individus. La politique de la métropole contribue elle aussi à accélérer ce processus de gentrification. On comprend plutôt facilement que Collomb préfère avoir des jeunes branchés lançant des start-up à tout va plutôt que les habitants historiques du quartier, moins attractifs pour les investisseurs internationaux.

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  • Le 9 septembre à 17:09, par d

    Merci de bien définir le périmètre d’étude. Les pentes ne sont pas tout le 1er arrondissement. Sinon analyse très intéressante. Merci.

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