Compte rendu de la journée de l’acte V des gilet jaunes du 15 décembre à Lyon

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Lyon Manif | zbeul hiver 2018/2019 | Gilets Jaunes 1 complément

Récit de l’intérieur de la manifestation du 15 décembre à Lyon, jour de l’acte V des gilet jaunes.

Un peu avant 14H, avec des ami.e.s, on est arrivé.e.s Place Bellecour par la rue de La Barre, remplie de camions de police. A l’angle de la rue et de la place, devant le Crédit Mutuel, un jeune lycéen qu’on connaissait se fait contrôler par la police. Il va se faire menotter et embarquer sous nos yeux. Pour quel motif : il portait un faux gilet pare-balle (un déguisement) et des gants renforcés. On est venu voir les policier.e.s pour leur demander de le relâcher, au prétexte qu’il était mineur et qu’iels n’avaient rien contre lui. Le policier en charge est venu nous dire que ça n’irait pas loin mais que compte tenu du contexte, ce n’était pas le jour à venir en manifestation avec ce genre d’équipement. Une jeune femme, qui ne devait pas être beaucoup plus âgée se faisait également menotter et embarquer. Mais on n’a pas su ce qui lui était reproché. Ça donne l’ambiance dès le départ.

On était un peu déçu.e.s par le nombre de Gilets jaunes rassemblé.e.s sur la place. Peut-être deux mille, seulement. Petit à petit, des camions de police arrivent tout autour de la place et les policier.e.s se mettent en position, fermant les rues latérales. Un vague cortège commence à se former, nébuleuse en mouvement autour d’une direction incertaine. Les policier.e.s se déplacent pour contrer toute tentative de départ en manifestation. On a peur de finir nassé.e.s. Soudain, je ne sais pas d’où ça vient, mais un mouvement de foule se produit, on court en direction de la rue Victor Hugo, puis la police nous barre la route et on file du côté de la Place Antonin Poncet, devant la Poste centrale. Victoire ! On est sorti.e.s de la place !

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Là, tout de suite, des camarades repèrent des fafs et crient le slogan antifasciste « alerta, alerta, Antifascista. » Un élément de contexte : depuis jeudi et jusqu’au week-end, c’était l’Antifa Fest à Lyon. Des antifascistes de toute la France et même d’Europe étaient réuni.e.s à Lyon. En réaction les fafs étaient très mobilisé.e.s, avec l’envie d’en découdre. Ça n’a pas manqué, et sitôt le slogan scandé, ils ont commencé à taper, juste au moment où on venait de sortir de la Place Bellecour, devant le Grand Hôtel qui est à l’angle de la Place Bellecour et de la rue de la Charité. Les échauffourées sont rapidement calmées, à la faveur de l’irruption fortuite et particulièrement bruyante d’un groupe de motard.e.s. Le cortège part en direction des quais du Rhône. Là, on n’est vraiment pas tranquilles, parce que tout est mélangé et en ce qui me concerne, je suis incapable de reconnaître les fafs, qui ont pour beaucoup un look semblable à celui des antifas. Du coup, on reste entre ami.e.s et on cherche, en ce début de manif, à retrouver nos camarades antifas et autonomes qu’on connaît, pour se sécuriser.

La manif traverse le pont de la Guillotière. Une fois de l’autre côté, on voit les fafs se rassembler les mains en l’air pour se retrouver. Iels n’en mènent pas large, iels savent qu’on est plus nombreux.euses. On ne les verra plus de la journée. On retrouve les camarades antifas et autonomes et on reste un moment avec elleux, alors qu’on longe les quais. Les policier.e.s nous encadrent et longent le trottoir en face, pour nous empêcher de partir sur la Préfecture et le sixième arrondissement. On traverse le pont Lafayette et la police postée en amont de la Place des Cordeliers nous empêche d’entrer sur la Presqu’île avec tir de lacrymos et barrage. On prend les quais sur la droite et on fonce vers les petites rues pour contourner la police et entrer dans le centre. On a réussi ! On y est.

Là, on prend la rue de la République en grand cortège en scandant « Macron démission », et autres slogans plus politiques, anticapitalistes et antifilcs. Les Gilets jaunes les scandent avec nous. Sur notre passage, les rideaux métalliques des commerces s’abaissent. La police nous barre la route vers l’Opéra et l’Hôtel de ville. On se fait arroser de lacrymo. C’est un véritable jeu de chat et souris avec les forces de l’ordre. Elles nous dispersent d’un côté, on se retrouve ailleurs. A un moment, je perds mes ami.e.s. Il n’y a pas de danger particulier, mais dans ce genre de situation, tu préfères être avec des gens que tu connais. On s’appelle, ils ont réussi à contourner le barrage et sont sur la Place des Terreaux. Moi, je suis dans un groupe qui n’a pas pu passer. Je retrouve mon colocataire et on décide de rejoindre mes ami.e.s qui ont traversé le Pont de la Feuillée en direction de Saint Paul. Du coup, je me change et range mon k-way noir dans mon sac, afin de passer pour un badaud qui se promène. Je n’avais pas de gilet jaune sur moi. Avec mon colocataire, on se faufile par les petites rues et on atteint les quais de Saône. De l’autre côté, on voit le cortège qui avait traversé le pont de la Feuillée longer les quais et les fumées des lacrymo monter derrière lui. On décide de le suivre d’en face et on le rejoint alors qu’il traverse le pont Alphonse Juin pour retourner en Presqu’île. Je retrouve mes ami.e.s, on est une dizaine, et on retourne en direction de Cordelier, au sein d’un cortège de deux cents personnes environ. Les slogans crient de partout, de plus en plus déterminés et politiques et antifascistes. Le cortège est essentiellement composé de gauchistes et autonomes.

De retour à Cordelier, on rejoint un autre cortège, aussi nombreux que le nôtre dans lequel on trouve des syndicalistes, CGT et Solidaires et on se dirige ensemble sur la rue de la République en direction de l’Hôtel de ville, où nous étions tout à l’heure. On reste un moment devant le barrage de policier.e.s qui tirent à coups de flashball et de lacrymo pour nous tenir à distance.
C’est alors qu’arrive un renfort de policier.e.s. Iels remontent sur le trottoir la rue de la République dans notre dos d’un pas rapide. Cela déclenche un mouvement de panique et une foule se précipite rue du Bât d’Argent. Pensant à tort que les renforts cherchaient seulement à rejoindre leurs collègues, je ne me joins pas aux autres et les suis en marchant. Je me rends compte trop tard de leur intention. Soudain, iels traversent la rue pour nous la barrer. Nous ne sommes plus qu’une poignée qui risquons d’être nassé.e.s. L’idée me prend de courir pour pouvoir passer mais ils arrivent déjà sur moi. J’entends leur chef qui hurle « choppez-les » et je les vois fondre sur moi comme une meute enragée. Pris de panique, je comprends que je ne pourrai pas passer. J’ignore ce qui m’est passé par la tête, mais je m’arrête et lève les bras en signe de protestation, regarde le premier de la troupe qui arrive sur moi matraque levée, prêt à frapper et je leur crie « mais qu’est-ce que vous faites ? » Le coup de matraque arrive au niveau de la cuisse, machinalement je me protège de ma main. C’est tout, je ne sens rien. Le lendemain, je sens une légère douleur au petit doigt, rien à la cuisse. Le policier qui m’a porté le coup me dépasse suivi par ses collègues qui me contournent. Je m’attendais à me faire tabasser et… rien. Ma stupéfaction est de courte durée. Je me retourne, ils sont en train de traîner un camarade à terre. Je leur crie de le laisser. Un tir de flashball arrive en plein sur le mur de la banque derrière nous et résonne dans la rue. Là, je panique et m’enfuis par la rue du Bât d’Argent, avec quelques camarades resté.e.s qui avaient réussi à éviter les policiers. Par chance, on n’est pas poursuivi.e.s et on peut rejoindre nos camarades rue Edouard Herriot. Je retrouve mes ami.e.s. L’épisode du coup de matraque me fait me dire qu’au moins individuellement, les policiers s’interrogent peut-être sur la légitimité de leur violence, ce qui est bon signe.

A mesure qu’on remonte la rue, des poubelles sont renversées et jetées en travers de la route pour ralentir l’avancée éventuelle de la police. On remonte la rue en direction de Bellecour. On reste un moment au carrefour de la rue Grenette, bloquant le trafic. Puis, on entend des tirs et des nuages de lacrymo apparaissent. On s’en va par la rue Tupin et on court jusqu’à la rue Grolée. Là des camionnettes de la police arrivent à toute vitesse et nous dépassent. De nouveau, c’est la panique. Je perds mes ami.e.s et me retrouve de nouveau isolé, n’ayant pas cédé au mouvement de foule. La police ne s’occupe pas de nous, les quelques manifestant.e.s resté.e.s en arrière et dispersé.e.s. J’en profite pour enlever mon k-way, attends un peu et discute avec quelques personnes. J’ai des nouvelles de mes ami.e.s qui sont rue de la République et qui m’attendent. Tout est redevenu calme. Je les rejoins et on va jusqu’à la rue de la Barre. Là des Gilets jaunes aident des employé.e.s de Mc Donald à ranger la terrasse, ils ferment. On discute avec des camarades autonomes. On prend des nouvelles les un.e.s des autres. A chaque fois, et c’est un élément à prendre en considération, à notre passage, les magasins ferment. Pendant les deux heures où on a occupé le centre-ville, la circulation et le libre écoulement des marchandises ont été perturbé.e.s.
Il est un peu plus de 16H, autour du Cheval de la Place Bellecour quelques centaines de Gilets jaunes sont de nouveau massé.e.s. Bien moins nombreux.euses qu’à 14H, on décide de les rejoindre. On se promène autour de la place, les policier.e.s nous suivent depuis le trottoir de la rue de la Barre. On a l’idée d’un slogan : « sortez vos laisses, promenez les CRS ! » En en face de Pignon, certain.e.s crient « on a faim ! », pour rire. La police bloque les rues comme à 14H pour qu’on ne puisse pas rejoindre les zones commerçantes. La nuit tombe bientôt. La police tente de reprendre la place. Et c’est, comme la semaine précédente, un long harcèlement à coup de lacrymo et de flashball. On recule, on revient. Ça dure une demi-heure, et petit à petit, la police gagne du terrain. A un moment, un groupe de motard.e.s fait le tour de la place en faisant vrombir leurs moteurs. Plus tard, un policier avec un porte-voix nous somme d’évacuer Bellecour. Devant le peu d’entrain des manifestant.e.s, nouveaux jets de lacrymo et de flashball, nouvelles dispersions, nouveaux retours. On s’est replié.e.s du côté sud de la place. Un Gilet jaune avec un drapeau français resté isolé se fait malmener par la police, ils sont cinq ou six et le mettent à terre. Il se relève et brandit fièrement son drapeau tandis qu’on insulte la police de loin. Un peu plus tard, un vieil homme avec un drapeau blanc va se faire brutaliser de la même façon.

Soudain la République lâche ses chien.ne.s. Il est un peu plus de 17H et la BAC arrive au pas de course sur la place. Quelques provocations, de nouveaux tirs de lacrymo sans effets notables et c’est la charge. Là, c’est la vraie panique. Tout le monde se rue, plus vite qu’à aucun autre moment de la journée, c’est la débâcle. La réputation de la BAC la précède. Nous ne sommes plus qu’une centaine à fuir en direction du sud. Je m’échappe par la rue Boissac avec un filet de manifestant.e.s. On ne regarde plus derrière soi, on court le plus vite possible. Arrivé rue Sala, je prends à gauche avec un camarade que je retrouve par hasard et on emprunte la rue Victor Hugo pour se mêler aux gens. Alors que seuls quelques manifestant.e.s passent çà et là, en petits groupes, le barrage de police qui bouche la rue Victor Hugo et filtre le passage des gens suffit à provoquer la fermeture de certains magasins.

La fatigue de la journée et le stress final me convainquent d’en rester là. Je retourne place Bellecour avec le camarade, en passant par la rue Auguste Comte et pars en direction du Vieux Lyon sans ennuis, après avoir envoyé un message à mes ami.e.s pour leur dire que j’allais bien et leur demander de leurs nouvelles.
Il est un peu plus de 17H30.

Appel à rassemblement antifasciste samedi 15 décembre

La semaine dernière s’est tenu l’acte 4 des gilets jaunes, à Lyon comme partout en France. Nous partageons la volonté de pousser cette mobilisation populaire vers des revendications anticapitalistes et anti-autoritaires. Nous ne comptons pas continuer à livrer les rues lyonnaises aux fascistes mais (...)

1er février

P.-S.

Ce qui m’a frappé tout au long de cette journée, c’est à quel point la police est elle-même génératrice de désordre. Elle apparaît comme notre meilleure alliée ! Nous devons nous employer à l’utiliser, ne pas s’effrayer des lacrymos et tenir le plus longtemps possible nos positions, multiplier les foyers, se disperser, se retrouver, les faire courir et gazer le plus possible. C’est la police qui bloque la circulation, fait fermer les magasins, fuir les consommateurs ! Elle a largement contribué au succès de la journée de samedi !

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  • Le 18 décembre 2018 à 18:27, par

    Durant la journée de samedi il y avais beaucoup de personnes en « survet’/basket »avec les « autonomes et gauchistes » surtout après 15h et ce jusqu’à 20h sur bellecour. D’ailleurs de nombreuses arrestations de personnes racisées sont à prendre en compte le soir venu et durant la journée.

    Un petit peu de joie rue edouart herriot quand beaucoup de personnes on repris le slogan« lyon lyon antifa » !

    Un appel sur fb est déjà en cours pour samedi !
    Acte VI ?

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