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La question du Vote utile et de la montée du fascisme

1 complément

La question du Vote utile et de la montée du fascisme

Voter pour le moins pire, une logique mortifère

Chaque élection est l’occasion d’injonctions, la plupart du temps intéressées, pour voter pour le candidat le « moins pire ». Jusqu’à aujourd’hui, l’argument du « vote utile » était principalement invoqué par la social-démocratie afin d’éviter la dispersion de l’électorat de gauche et ce, à son profit. La gauche au pouvoir, en France comme ailleurs, a pourtant depuis longtemps montré son adhésion sans faille au système capitaliste : privatisations, généralisation de la précarité, lois racistes et sécuritaires, casse des retraites, etc.

Les politiques mises en œuvre lors de la présidence Hollande – qui ne doit son élection que grâce au soutien d’une grande partie de la gauche et de l’extrême-gauche sur fond d’anti-sarkozysme – cassent une nouvelle fois l’idée que, finalement, la gauche au pouvoir fera moins pire que les gouvernements de droite (voir encadré). Même si les épisodes sombres du mitterrandisme et du jospinisme auraient dû vacciner les électeurs contre ce chantage ou cette peur du « pire », une grande partie des travailleurs et des travailleuses reste sensible à ce genre d’arguments, et 2017 ne devrait pas faire exception.

Quelle que soit la couleur politique des gouvernements, les avancées sociales ne dépendent que de notre capacité et notre détermination à engager un rapport de force avec le pouvoir. Avec la gauche au pouvoir, il a fallu attendre près de quatre ans pour réussir à construire un mouvement social d’ampleur alors que les attaques contre le monde du travail et les classes populaires ont débuté bien plus tôt dans le quinquennat.

La logique du « moins pire » est donc un signe fort de défaitisme, d’impuissance et d’illusion au sein de notre camp social, et constitue à ce titre un des piliers de l’électoralisme. La montée de l’extrême-droite et l’extrême-droitisation de la droite dite traditionnelle ne risquent pas d’y mettre un terme chez l’électorat progressiste. La défaite annoncée de la gauche déplace le curseur du « moins pire » toujours plus à droite, si bien que plusieurs milliers d’élect-rices-eurs de gauche sont allés voter Juppé aux primaires de la droite ! Est-ce que ce seront les mêmes qui, peut-être dans quelques années, pour « éviter le pire », iront voter pour Florian Philippot contre Bruno Gollnisch à la primaire du Front national ?
Voter pour le moins pire, c’est entretenir un système politique qui perpétue les inégalités dont se nourrissent la bourgeoisie et les réactionnaires pour exercer leur mainmise sur nos vies, que ce « pire » se nomme selon les circonstances gauche, droite ou extrême-droite. Or c’est justement ces inégalités qui, paradoxalement, permettent de rendre chaque fois plus audibles les discours de l’extrême-droite.

La gauche moins pire que la droite et l’extrême-droite ?
Retour sur le quinquennat Hollande

Cadeaux au patronat (CICE, Pacte de responsabilité), casse du code du travail (Lois Macron, Rebsamen et El Khomri, ANI), criminalisation de l’action syndicale (Air France, Goodyear…), baisse des APL, renforcement du contrôle des chômeurs, casse programmée du système hospitalier et plus généralement des services publics, poursuite des grands projets inutiles (Notre-Dame-des-Landes, LGV Lyon-Turin…), soutien à l’énergie nucléaire, fichage généralisé de la population, mise en place de l’état d’urgence, poursuite de la chasse aux migrant-e-s et aux sans-papiers, projet de déchéance de nationalité, ventes d’armes aux pétromonarchies, soutien de Valls aux arrêtés islamophobes "anti-burkini", etc. : cette longue liste de réformes ou de projets de loi n’a rien à envier aux programmes les plus réactionnaires de la droite ou de l’extrême-droite1. La gauche est-elle donc vraiment « moins pire » que la droite ? Le doute est plus que permis.
1. Pour un bilan exhaustif, consulter le site : https://www.bilan-ps.fr/

Montée du fascisme

L’extrême-droite prospère élection après élection, au fur et à mesure des ravages provoqués par la crise de l’économie capitaliste et sa gestion par les gouvernements en place. Son discours soi-disant social et anti-système joue sur la détresse des exploité-e-s, et détourne la colère envers les vrais responsables, au profit d’un repli identitaire, raciste et réactionnaire.

La « lepénisation » du champ politique n’a été permise que grâce aux politiques libérales, racistes et sécuritaires des gouvernements successifs. Les politiciens de droite et de gauche ont beau jeu aujourd’hui de prétendre faire barrage au Front national, ils n’en restent pas moins ses promoteurs les plus fidèles en reprenant à leur compte son programme et sa vision de la société. Le projet de déchéance de nationalité, l’obsession islamophobe, le refus d’accueillir dignement des milliers de réfugié-e-s ou encore la prise en compte des revendications réactionnaires liées aux manifestations policières constituent les dernières illustrations d’un pouvoir embourbé dans la surenchère raciste et sécuritaire.

Le système électoral impuissant face à la montée du fascisme

Contrairement à ce que les médias dominants et les politicien-ne-s ressassent à chaque élection, ce ne sont donc pas les abstentionnistes qui font monter l’extrême-droite. La dénonciation de l’abstention permet aux dirigeants, et à ceux qui prétendent un jour le devenir, d’évacuer à peu de frais leur responsabilité dans ce phénomène. Ce ne sont pas les discours et les actes racistes, sexistes, homophobes, transphobes, antisociaux et sécuritaires qui sont accusés de faire le jeu du Front national dans ce cas-là, mais des abstentionnistes sans réel relais politique et médiatique, dont on ne connaît d’ailleurs pas les préférences politiques (rien ne permet d’affirmer que les abstentionnistes voteraient tou-te-s contre le Front national s’ils/elles devaient se rendre aux urnes).

Voter pour des candidats qui, fatalement une fois arrivés au pouvoir, continueront la chasse aux immigré-e-s, le verrouillage des frontières et renforceront l’appareil sécuritaire, favorise la progression de l’extrême-droite en validant par les actes et les discours ses principales thèses. La perpétuation et le renforcement des inégalités socio-économiques permet également à l’extrême-droite de présenter son discours raciste et nationaliste sous un vernis faussement social voire populaire, ce qui rend celui-ci d’autant plus dangereux.
Voter, c’est également soutenir l’idée que les élections sont un instrument efficace pour éviter à l’extrême-droite d’arriver au pouvoir.

C’est se tromper ou ignorer la capacité opportuniste d’adaptation de l’extrême-droite aux exigences du système électoral et républicain.
D’un point de vue historique, rappelons-nous que Hitler et Mussolini sont arrivés au pouvoir grâce aux élections. Pétain a obtenu les pleins pouvoirs grâce aux parlementaires « démocratiquement » élus. Plus récemment, le FPÖ autrichien est arrivé aux portes du pouvoir grâce aux élections, et les néo-nazis d’Aube dorée en Grèce ou du Jobbik en Hongrie ont acquis une certaine légitimité institutionnelle grâce aux urnes. Et que dire de la victoire récente de Donald Trump aux États-Unis… (voir encadré)

L’antifascisme républicain est d’ailleurs à bout de souffle, affaibli par la position « ni PS ni FN »de la droite, et par le ralliement des partis de gouvernement aux thèses du FN. Celui-ci évolue d’ailleurs comme un poisson dans l’eau dans le système électoral en revendiquant son attachement à la République et à la démocratie représentative. Il se fait même parfois plus « républicain que la République » en revendiquant, non sans arrière-pensées opportunistes, plus de proportionnelle dans les scrutins…

La victoire de Trump aux élections présidentielles américaines : un cas d’école
La victoire du candidat fascisant Donald Trump (ou plutôt la défaite de Clinton) aux États-Unis, dans un contexte de montée des inégalités et de dégradation des conditions de vie, est un très mauvais coup porté aux prolétaires et aux différentes minorités nationales et sexuelles. Nul doute qu’elles devront faire face à des attaques encore plus dures que celles subies lors des mandatures précédentes. Passons sur les bizarreries du système électoral états-unien de type indirect qui consacre un candidat ayant plus de 2 millions de voix de moins que son adversaire battue.

Cette poussée réactionnaire n’est pas spécifique aux États-Unis ; elle est le résultat d’un processus à l’œuvre dans la plupart des démocraties capitalistes, qui se base sur :
▪ une montée des inégalités économiques et sociales liées à l’accaparement des richesses par la bourgeoisie. Aux États-Unis, 1 % de la population détient 85 % des richesses alors que le nombre de travailleurs et de travailleuses pauvres ne cesse d’augmenter ;
▪ une collaboration active des gouvernements précédents avec le pouvoir économique capitaliste, rendant caduques les promesses électorales d’un changement réel. La gauche, engluée dans l’électoralisme et le réformisme, ne prétend même plus essayer de maîtriser le capitalisme et ses effets. Elle ouvre donc la porte grande ouverte aux démagogues et fascistes de tout poil, dont Trump en est le triste exemple, qui peuvent sans difficulté se revendiquer « anti-système » alors qu’ils en sont les plus grands défenseurs et les plus fidèles serviteurs ;
▪ une déception liée à ces renoncements (prévisibles) mais aussi une certaine lucidité quant à l’impossibilité d’obtenir des progrès économiques et sociaux en votant pour tel ou tel candidat de gauche (d’autant plus avec une candidate incarnant autant l’arrogance et le pouvoir de la bourgeoisie que Clinton) ;
▪ une certaine faiblesse des mouvements sociaux et syndicaux, seuls à même de faire reculer la progression du capitalisme, du racisme et du patriarcat.

La leçon de la victoire de Trump n’est donc pas, comme le clament déjà les caciques du parti socialiste, la nécessité du « vote utile » pour barrer la route à l’extrême-droite en France. On peut même dire que c’est la logique du vote (toujours « inutile » en réalité...), en pérennisant un système inique et en désarmant les classes populaires dans leurs combats, qui favorise la poussée et la victoire potentielle d’apprentis fascistes. Face à l’extrême-droite, aux États-Unis comme ailleurs : don’t mourn, organize !1 (Ne te lamente pas, organise-toi !)
1. Expression attribuée au syndicaliste révolutionnaire américain Joe Hill au début du XXe siècle.

Le refus massif du Front national au 2nd tour des élections présidentielles de 2002 n’a d’ailleurs pas enclenché une dynamique positive permettant de faire reculer concrètement ses idées. Faire barrage au FN par les urnes revient à reporter le problème aux élections suivantes, surtout en période de crise, et aboutit à un affaiblissement des luttes et du pouvoir populaires.

Imaginons un seul instant que les millions de personnes qui ont voté contre Le Pen en 2002, le TCE en 2005 ou encore Sarkozy en 2007 et 2012 soient descendues dans la rue et aient construit sur le terrain la résistance populaire.

Cet engagement massif, s’il n’aboutit pas systématiquement à des miracles en termes d’avancées sociales, aurait pu permettre à toutes ces personnes de faire valoir leurs choix (contre les politiques racistes, sécuritaires, capitalistes...) de manière bien plus efficace qu’en glissant une simple enveloppe dans une urne. Quelles que soient les « bonnes » intentions d’un vote « contre », on ne constate pas une réelle traduction de celui-ci sur le terrain des luttes dans la durée.

Face à l’impasse électorale et face au fascisme : riposte sociale !

Or, la montée de l’extrême-droite, aux élections et dans la rue, est aussi le résultat de notre incapacité à faire vivre un antifascisme social et populaire. Cet antifascisme populaire ne peut vivre qu’à travers nos luttes, seules à même de construire une solidarité de classe suffisamment forte. Les luttes que nous perdons ou que nous ne parvenons pas à mener viennent donc renforcer chaque jour l’emprise des idées d’extrême-droite dans la société.

Valse absurde, le système électoral fait le jeu du Front national. Retroussons-nous les manches pour préparer le terrain aux nécessaires affrontements de classe à venir, et pour redonner confiance à notre camp social. Convainquons, par le discours et par les actes, de l’inutilité des urnes pour défendre les droits des exploité-e-s et dominé-e-s, ainsi que pour lutter contre la peste brune. Contribuons à l’expression de la solidarité de classe, notamment envers les migrant-e-s. Au sein des organisations de lutte et des mouvements sociaux, ne perdons pas notre énergie dans des combats politiciens où, quel que que soit le candidat élu, ce seront les classes populaires qui en paieront le prix.

Nous savons qu’il s’agit d’un combat difficile et de longue haleine, sans doute moins confortable que de mettre un bulletin dans une urne.
Mais c’est un combat terriblement nécessaire pour contrecarrer les offensives capitalistes, racistes, patriarcales et LGBTphobes, et construire un autre futur.

Le tirage au sort ? Encore une impasse !
Etienne Chouard et ses « disciples », les "Gentils Virus" comme ils/elles se nomment, proposent, comme alternative au système électoral actuel, le tirage au sort parmi des volontaires pour désigner une assemblée constituante et les responsables politiques. Ce système, selon elles et eux, permettrait d’en finir avec la concentration du pouvoir aux mains de quelques-uns et les abus qui en découlent. Ils/elles s’appuient sur la mythification d’une démocratie athénienne idéalisée à outrance (oubliant par exemple que les postes les plus importants n’étaient pas tirés au sort et que les femmes, esclaves et étrangers n’y avaient pas accès).

Les partisans de cette « solution » se basent sur certains constats que les libertaires peuvent partager d’un premier abord : les personnes et groupes détenteurs du pouvoir (économique et politique) ne cherchent pas le bien commun mais le maintien et le renforcement de leurs positions dominantes.
Cependant, ils/elles ne dénoncent jamais le capitalisme comme un système économique inégalitaire en soi, n’abordent pas les questions du rapport exploiteur/exploité-e-s, et ne font pas l’analyse des rapports de domination existants en tant que systèmes sociaux. Or, le tirage au sort des dirigeants politiques ne changera rien à ces systèmes.

Au contraire, les chouardistes préfèrent parler d’oligarchie financière, ce qui permet d’éclipser l’anticapitalisme en ne « s’attaquant » qu’à la « finance », grand thème de l’extrême droite et des conspirationnistes, et paravent pour des thèses antisémites.
Chouard se dit lui-même anarchiste et nationaliste. Sous une apparente naïveté, il entretient la confusion en mélangeant références progressistes et réactionnaires. Cette « alternative », en plus de dévier l’énergie des luttes collectives pour un projet qui n’apporterait ni plus d’égalité ni plus de liberté, sert principalement de passerelle vers l’extrême droite dont il relaie nombre d’articles.

Ne nous y trompons donc pas, cette soi-disant « démocratie réelle » est bien loin de la démocratie directe portée par le mouvement anarchiste et développée dans ce numéro.

Pour aller plus loin :
http://confusionnisme.info/2015/03/18/le-vrai-visage-detienne-chouard/
http://confusionnisme.info/2015/04/16/confidences-et-mises-en-garde-dun-ex-lieutenant-detienne-chouard/

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« Les élections nous divisent ! Soyons uni-e-s dans les luttes pour changer de société »

La Coordination des Groupes Anarchistes Lyon vous propose une série de textes sur sa vision de l’anti-électoralisme. Voici le premier texte de cette brochure que vous pouvez trouver à la Plume Noire. Un débat-discussion va être programmée le samedi 8  (...)

4 avril

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  • Le 12 avril à 14:57, par nguyen

    si tous les gens qui votent contre le fn participaient à des actions sociales plus directes ils seraient plus efficaces. rien ne les empêche de le faire aussi.
    si tous les gens qui ne votent pas adhéraient à un mouvement libertaire, nous serions beaucoup plus nombreux. la plupart des abstentionnistes rejettent la politique en général, il n’y a pas de quoi s’en réjouir.
    en fait, le choix personnel d’aller voter ou pas n’a pas tant d’importance. il n’influe pas sur nos autres choix politiques

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