Un retour personnel sur la première Nuit Debout lyonnaise

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Nuit Debout 2 compléments

Comme à Paris et dans beaucoup de villes, le mouvement #NuitDebout a débuté à Lyon après la manif du 31 mars. Pourtant, peut-être à cause d’un choix de place hasardeux et d’un manque d’organisation, le succès ne fut pas au rendez-vous. Plus tard, c’est la préfecture qui a mis des bâtons dans les roues en fermant la place Mazagran.
Cette nuit Debout du 9 avril n’est donc pas la première, mais c’est la première qui semble enclencher un vrai mouvement d’occupation de place à Lyon. Voici un retour partiel et personnel sur cette nuit debout, en texte et en photos.

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Pensant arriver sur une place à moitié vide avec quelque 200 personnes, quelle ne fut pas ma surprise en voyant vers 18H30 près de 800 personnes sur cette place Guichard avec un amphithéâtre qui semblait déjà minuscule ! Surpris aussi de l’organisation, une sono est en place, des interventions s’enchaînent, le mouvement semble bien lancé !

Les interventions au micro sont très diverses et vont du discours militant bien rodé à la brève de vie d’une personne racontant ses difficultés à vivre la précarité. D’autres discutent des manifestations et de la violence de la police, des intervennant.e.s parlent du rôle des médias, mais aussi de l’utilisation, abusive et non consentie, d’applications comme périscope... A l’inverse d’autres expriment leurs envies de n’être « ni de gauche ni de droite et d’accueillir tout le monde ici » voire « d’inviter la police ou des militaires à venir boire un verre ici » [sic]. Bref, compliqué de faire un résumé de toutes les interventions, mais globalement c’était assez sympa à part quelques interventions étranges qui se sont fait huer, et même si au bout d’un moment plus personne n’écoutait très attentivement...

Vers 21h des personnes proposent de cesser l’assemblée générale, non participative, pour mettre en place des cercles de discussion thématique alors qu’une autre personne indique qu’une commission bouffe a été mise en place et qu’un repas à prix libre est prêt ! L’appel du ventre semble alors résonner pour tout le monde, la grande assemblée générale s’arrête, et pendant que certain.e.s vont manger, d’autres mettent en place ces cercles de discussion.

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Concentré sur les prises de paroles, je n’avais pas vu qu’en quelques heures, de nombreux « stands » faits de bric et de broc s’étaient mis en place autour de la place. Je décide donc de faire un tour avant d’aller dans un cercle de discussion.

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Mon premier regard se porte sur une table de presse montée sur des palettes. On peut y voir scotchée la présentation d’infokiosques.net. J’y vois posées pas mal de brochures assez sympa ainsi que des cartes de visite de rebellyon.info/caisse de solidarité. Intrigué je discute avec les personnes qui tiennent la table et qui me confient ne pas se sentir militant.e.s ou appartenir a une quelconque organisation politique. Juste fan depuis des années des brochures d’infokiosques, il.elle.s ont décidé de venir partager leurs lectures au plus grand nombre ! Il.elle.s trouvent d’ailleurs assez étrange qu’aucun groupe militant ne soit venu avec une grosse table de presse et incitent qui veut à venir poser des brochures d’analyse et de réflexion, sur la loi travail, mais aussi plus globalement sur un peu tout sauf de la propagande pour une organisation politique.

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À côté se trouve un stand intitulé « débat », avec des cahiers des doléances mis à disposition et qui commencent à bien se remplir. Derrière le stand se trouvent des personnes avec qui on peut discuter pour proposer un cercle de discutions autour d’un thème qui nous tient à cœur. Les personnes derrière le stand ne sont pas là pour juger de ce que l’on propose, mais pour vérifier que le débat n’est pas déjà proposé et mettre en forme de manière la plus claire possible son envie de débat. Préférant d’abord voir à quoi ressemblent les débats avant d’en proposer, je continue ma visite de la place.

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Un peu à côté de ce stand, un large groupe semble être regroupé autour d’un arbre en palettes où sont accrochés des textes. En me rapprochant, j’observe qu’il s’agit de poèmes et que des personnes chantent ces poèmes à haute voix. Les thèmes des poèmes rentrent dans ce que je mettrais dans le mot fourre-tout d’altermondialisme, ça me semble sympathique, mais la faim me tenaille maintenant.

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Je vais voir du côté de la commission bouffe, et il n’y en a en fait pas une, mais plusieurs.

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Derrière ces stands, des personnes super sympathiques qui expliquent, à chaque personne, ce qu’est le prix libre tout en rappelant que si on n’a pas de sou, ce n’est pas très grave.

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Il s’agit d’être solidaire entre participant.e.s à Nuit Debout et que tout le monde puisse rester le plus longtemps possible.

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Je continue mon tour de la place, et tombe sur la commission communication, les personnes m’expliquent que le plus gros du boulot va être de centraliser toutes les pages Facebook (une dizaine se montent chaque jour) et que pour ça un forum est créé. C’est clair que cette démultiplication des pages d’événement Facebook a un peu contribué au relatif échec des 2 premières tentatives. Et puis sortir de Facebook, Périscope et compagnie c’est pas mal aussi.

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Plus loin à côté de toilettes sèches qui ont été installées, un mur d’expression libre.

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Un espace enfants. N’ayant pas d’enfant, je ne m’attarde pas, mais c’est à noter pour les personnes concernées.

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Et enfin, une commission médicale avec des brochures de conseil en manif, du sérum phy posé de partout, et apparemment des gens qui veulent s’organiser pour monter une médic team pendant les manifs.

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Avant d’arriver à la commission débat, je vois la mise en place d’une projection en plein air. L’installation a l’air vraiment bien préparé en tout cas, je n’arrive toujours pas trop à comprendre comment tout cela a pu se mettre en place. Tout le monde me dit que c’est du « spontané ». Franchement je suis un peu ébahi, quand je vois la force que ça demande pour ne serait-ce que faire une banderole pour une manifestation. On m’apprend que va être projeté le film « merci patron » dont on entend tant parler en ce moment dans les médias. Des gens qui se présentent comme venant du journal « Fakir » présentent le film. Mais il y a vraiment énormément de monde et étant tout au fond je n’entends pas ni la présentation ni le début du film. Tant pis je le verrais une autre fois (ou pas).

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Je me dirige alors vers le cercle de discussion le plus grand - il y en a une dizaine environ avec à vue d’œil environ 300 personnes qui discutent. J’entends des choses assez sympathiques, au moins 10 personnes qui rappellent que la violence vient de la police et de l’état en premier lieu, et qu’il n’y a pas lieu de se désolidariser des premières lignes lycéennes ou des anarchistes, que nous sommes toutes et tous ensemble unis contre le même système capitaliste. Puis pas mal d’interventions pour proposer des actions, symboliques ou non (je ne donne pas ici les détails, ne sachant pas ce qui doit être public ou pas, même si vu le nombre de personnes, les services de renseignement de l’État ne devaient pas être bien loin). Confiant devant le bon esprit de ces gens, je me lance alors en demandant la parole.

C’est pourtant la douche froide immédiate. Je n’avais pas du tout vu ou compris le signe étrange qu’il.elle.s faisaient. Habitué aux gens qui font tourner leurs mains au lieu d’applaudir, je pensais qu’il s’agissait de cela. En fait non, il s’agit d’un vocabulaire ultra codifié (apparemment copié/collé de NuitDebout Paris) dont j’ignore le sens et les codes. Pourtant, je n’ai entendu personne évoquer cela lors de la grande assemblée générale ni mettre au vote ces gestes. Je me fais rembarrer direct à peine 2 mots sortis de ma bouche, c’est vraiment ultra violent. Plein de gens qui te fixent dans les yeux avec plein de signes bizarres, je me sens ultra humilié et je m’arrête net. Pourtant, 2 min auparavant à peine, une personne insistait sur la volonté de s’ouvrir au plus grand nombre. Et bien franchement c’est complètement raté, en quelques heures, une nouvelle communauté avec son propre langage s’est créée sans qu’il y ait débat sur ce point. C’est vraiment dommage, car j’étais jusque là agréablement surpris.

De même, le fait que personne n’ait à ce que j’ai vu proposé de discussion pour s’emparer spécifiquement de la question des violence policière ou encore du caractère raciste et islamophobe de l’état ou de la ségrégation des habitant.es des quartiers populaires me semble symptomatique d’un début d’entre-soi qui se met en place rapidement.

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Bon de toute manière l’heure du dernier métro n’est pas loin...

J’apprends plus tard que la nuit s’est terminée vers 4h du matin, ce qui me fait un peu craindre que ce mouvement ne devienne rapidement un simple exutoire collectif des électeurs de « gauche » du centre-ville, excluant de fait celles et ceux qui habitent trop loin. En effet, si la population présente à 18h00 était assez diversifiée, elle l’était beaucoup moins au moment de mon départ, et en lisant la presse le lendemain, je lis d’ailleurs : Un jeune homme s’empare ensuite du micro pour pointer une réalité criante : « J’ai l’impression qu’ici, on est tous jeunes, majoritairement étudiants et blancs. Ce n’est pas grave en soit, mais ça pose une vraie question de représentativité, non ? »

Bref, on verra bien demain...

P.-S.

Suite à la publication du communiqué : Des masculinistes prennent à partie des groupes féministes lors de Nuit Debout Lyon : appel à soutien , mes craintes semble malheureusement justifiées ...

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  • Le 13 avril 2016 à 20:49, par
    En effet, si la population présente à 18h00 était assez diversifiée, elle l’était beaucoup moins au moment de mon départ, et en lisant la presse le lendemain, je lis d’ailleurs : Un jeune homme s’empare ensuite du micro pour pointer une réalité criante : J’ai l’impression qu’ici, on est tous jeunes, majoritairement étudiants et blancs. Ce n’est pas grave en soit, mais ça pose une vraie question de représentativité, non ?

    J’ai fait le même constat, dès mon arrivée Place Guichard samedi soir. (je suis arrivé un peu tard ceci dit)

    Je suis jeune et blanc, comme la majorité des gens que j’ai croisé à la Nuit Debout.

    Mardi soir, j’y suis retourné avec mon épouse, qui est étrangère et ne parle que peu le français. Nous ne sommes pas restés très longtemps, et en partant elle m’a avoué s’être senti à l’écart, comme s’il lui était impossible de réellement participer à l’événement.

    Alors certes, il y a la barrière de la langue. Mais il y a aussi le fait que physiquement, elle est assez différente de la majorité des présents (elle est asiatique, pas blanche) et le déséquilibre lui a vraiment donné l’impression de sortir du lot, d’être plus visible, ce qui l’a mise extrèmement mal à l’aise.

    Je pense vraiment qu’on doit faire un effort là-dessus, parce qu’on ne peut pas changer le monde en restant entre gens identiques, et en excluant les autres.

    Je n’ai malheureusement pas de solutions à proposer, rien qu’un constat.

  • Le 11 avril 2016 à 10:20, par

    Merci pour ton texte, dans lequel je me retrouve bien.
    J’y suis passé entre 20h et minuit don j’ai une vision partielle des choses. En même temps, vu comment ça foisonnait, on est bien en mal d’avoir une vision global de la soirée.
    En faisant le tour des commissions (surtout les plus petites qui restaient audibles) j’ai pu voir la diversité des thèmes abordés, mais j’ai aussi ressenti un décalage avec là où nous en étions. Ainsi les commissions « constitution » et « éducation » me semblait mettre la charrue avant les bœufs. Tout se passait comme si on avait déjà gagné, comme si on avait construit un rapport de force suffisant...bref, comme si il n’y avait pas de lutte à mener.
    D’une manière générale, j’ai peu entendu de référence à la loi. Ok pour étendre l’horizon de notre mobilisation. Mais quand on ne parle plus ni de lutte ni d’objectif concret pour débattre de la relation entre deux chambres de représentant dont une serait élue et l’autre tiré au sort j’ai l’impression qu’on rate une étape. Et qu’on gaspille temps et énergie.
    Bon, ok perso j’en ai rien à faire d’une nouvelle constitution.
    J’ai trouvé beaucoup plus utile l’organisation de la bouffe et la construction des toilettes. Ça œuvre à construire le mouvement, et pas à s’imaginer gestionnaire d’une alternative en décalage avec l’état de la mobilisation.

    J’ai été frappé aussi par une tendance à l’entre-soi, surtout que, pour un mouvement qui appel à ré-imaginer la politique, recycle le vieux travers militant du mépris de ceux pas assez « mobilisés », « politisés », « cultivés »,... J’ai été déçu par le fait que des idée que je trouvaient bonnes (action anti-pub en recouvrant avec des documents à nous) soit exprimés dans des formes méprisantes pour ceux-là même qui sont visés. D’abord on regrette le manque de mobilisation, puis on l’explique par un manque de conscience politique, pour se donner pour mission d’apporter la bonnes parole, les bonnes pratiques. Si jeune mobilisation, si peu de monde présent et déjà on se sens élite éclairée.
    Du coup on dirai qu’au delà d la place Guichard il n’y a pas de mobilisation, que « la banlieue n’est pas mobilisée »...sympa pour les lycéens de Vaulx.
    Tout ça alors qu’à quelques dizaines de mettre en direction de Saxe, il y avait des groupes de gens qui squattaient ici et là, sans que personnes n’ait l’idée d’aller les voir. On parle des « autres » mais on leur parle pas.

    Dernier moment de malaise rapide : face à la venue des ministres à Vaul ce mercredi la proposition d’être présent est soumise...au vote. Ca passe. Ouf.

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