Paul Rocher : « Une police démocratique est une contradiction »

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Meurtre policier

« Que faire de la police ? » nous demandions-nous il y a deux ans dans le dixième de nos numéros papiers. Les appels à son abolition se multipliaient alors, en France comme aux États-Unis. Le mouvement Black Lives Matter, fondé en réaction aux meurtres d’Afro-Américains, les violences policières ordinaires et la répression du mouvement des gilets jaunes amenaient, plus largement qu’auparavant, à questionner l’existence même de l’institution policière. Le député France insoumise Ugo Bernalicis et la philosophe Elsa Dorlin, autrice de Se défendre, répondaient à nos questions : abolir, réformer, refonder : quelles perspectives concrètes ? « Que fait la police ? », se demande aujourd’hui l’économiste Paul Rocher dans un livre du même nom paru aux éditions La Fabrique — après avoir proposé, avec l’essai Gazer, mutiler, soumettre, une analyse de l’armement policier « non létal ». Et l’auteur d’avancer qu’il est tout à fait possible de « s’en passer ». Nous l’avons rencontré pour en discuter.

Commençons par une phrase récente de l’ancien préfet de Police de Paris, Didier Lallement : « Il n’y a pas eu de morts à Paris pendant la crise [des gilets jaunes]. On a frôlé l’ouverture du feu mais, grâce au courage des fonctionnaires de police, cela ne s’est pas produit. […] Le jour où on devra ouvrir le feu, on entrera dans une autre dimension. Cela risque d’arriver un jour. »

Didier Lallement souligne le courage des policiers. Revenons aux évolutions de leur action et du maintien de l’ordre. Si on prend un policier en 1968 et un autre aujourd’hui, il y a évidemment des écarts énormes. Ils sont de plus en plus équipés en matériel de protection. Mais ils sont alourdis, aussi, ce qui rend d’autant plus important l’acquisition d’armes qui peuvent parcourir de grandes distances. Une arme comme le LBD 40, par exemple, compense la perte de mobilité du policier. La police gagne donc sur les deux tableaux : elle peut intervenir très facilement et est beaucoup plus protégée. Pour les manifestants, ça a des implications importantes. Si la police veut maintenir l’avantage stratégique que lui procure le LBD, elle doit assurer une distance constante avec les manifestants. Ça implique, aussi, de ne plus tirer à partir d’un constat manifeste d’hostilité, mais à partir de présupposés sur ce qu’un manifestant pourrait avoir, potentiellement, comme intention.

Ensuite, croire que la police réussit une intervention quand elle ne fait pas de morts est une évaluation extrêmement biaisée qui occulte un phénomène majeur : les blessés et les mutilés. Les données du ministère de l’Intérieur, à ce titre, sont inopérantes et inutiles. Le discours initial selon lequel il n’y a pas eu de violences policières à l’encontre des gilets jaunes a été ajusté ensuite avec un chiffre d’environ 2 500 blessés, sans aucune explication. À côté de ça, on a une source autrement plus fiable, celle des street medics, qui donne une estimation statistique arrivant à 25 000 blessés durant tout le mouvement (incluant la période de la contestation de la réforme des retraites en 2019 et 2020), dont 3 000 graves. Si on prend en compte les conséquences des gaz lacrymogènes, on monte même à plus de 300 000 personnes touchées. Et là, on ne compte que les blessures physiques. C’est considérable et extrêmement préoccupant : la police occasionne des blessures durables. Mettre l’accent sur les morts, c’est occulter l’explosion des violences policières. S’en tenir uniquement au maintien de l’ordre en manifestation est biaisé, enfin, parce qu’il y a des morts associés aux interventions policières qui ont lieu dans d’autres cadres que celui-ci, mais qui restent sous la responsabilité du préfet.

« Mettre l’accent sur les morts, c’est occulter l’explosion des violences policières. »

Enfin, s’il y a eu autant de blessés à cause de la police, c’est que le nombre de tirs a énormément augmenté. On a assisté durant la décennie 2010 à la généralisation des armes non létales et à l’explosion de leur usage — plus de 30 000 tirs en 2018. Depuis, on est resté sur un plateau extrêmement élevé, autour de 10 000 tirs par an. Ça illustre l’un des effets de l’arme non létale : plutôt que de conduire à un maintien de l’ordre plus éthique, plus humain, elle participe à sa brutalisation. En insistant sur la non-létalité, on incite les policiers à utiliser leurs armes — sans que l’utilisation des armes à feu diminue : au contraire. Il n’y pas de substitution des outils. Ce qui est remplacé par les armes non létales, c’est la gestion des conflits par des méthodes non violentes. Donc : peut-on appeler ça du « courage » ? En réalité, il y a feu à volonté sur des milliers de manifestants qui ne le méritent aucunement.

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S’il y a mutilation ou décès du fait d’une arme non létale, ça ne peut, par définition, qu’être considéré que comme un accident par ceux qui en font l’usage.

Le recours massif aux armes non létales apparaît dans les années 1990. Il y a un effet d’annonce : voilà une arme qui ne cause pas de blessure définitive, mortelle ou handicapante. Commence alors une véritable fuite en avant technologique. Aujourd’hui, la dénomination a changé : le ministère de l’Intérieur parle d’armes sublétales, à létalité réduite… Mais ce sont les mêmes objets. Un glissement sémantique a été rendu nécessaire parce qu’il n’était pas crédible de parler d’armes non létales quand ces mêmes armes tuaient ou mutilaient largement. Il y a des témoignages, mais il y a aussi une série d’études scientifiques, médicales, qui l’attestent pour les différents types d’armes qu’on a en France. La non-létalité semble offrir une promesse d’efficacité sans violence. C’est la raison pour laquelle on trouve ces armes en grand nombre pendant la période néolibérale, où le consentement des masses à l’ordre établi tend à diminuer, ce qui implique un rôle plus important de la coercition. En même temps, l’État ne peut pas se permettre d’apparaître comme ouvertement violent. C’est pour ça qu’il est si rétif à parler de violences policières. « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit  », déclarait Emmanuel Macron en 2019.

Vous insistez dans Que fait la police ? sur un sentiment de « citadelle assiégée », très présent au sein de l’institution policière. Un exemple parmi d’autres, issu du numéro d’octobre 2022 de la revue du syndicat de policiers Alliance, en témoigne : « Halloween, c’est tous les jours quand on est flic. »

Didier Lallement envisage donc que dans un futur plus ou moins proche on pourrait tirer sur des manifestants ou les tuer — ce qui est déjà arrivé historiquement. Ça en dit long sur la vision qui existe au sein de l’institution policière. On retrouve cette image de la « citadelle assiégée » que vous mentionnez. Un des éléments centraux de Que fait la police ? est que, pour comprendre ce qu’est la police, comment elle agit, il faut s’intéresser à l’institution et à la manière dont elle conditionne les comportements des agents. La recherche nous dit que les policiers se voient eux-mêmes dans une telle position. Mais s’ils sont assiégés, ils le sont par qui ? Par le reste de la population. C’est ce qu’exprime très clairement Didier Lallement lorsqu’il déclare : « Nous ne sommes pas dans le même camp. » Ça n’est pas une expression malheureuse : c’est un moment de vérité très largement partagé. La police, les policiers, perçoivent le reste de la population avec méfiance, voire hostilité. Ils se placent d’emblée dans une situation conflictuelle qui détermine leur manière de se comporter avec la population. C’est crucial. D’un coup, on comprend mieux les scènes de violence, de discrimination raciste et sexiste. On sort de l’idée selon laquelle ce serait la faute de quelques individus seulement. C’est l’institution qui produit ce comportement.

Souvent, on entend que les policiers seraient des enfants de la classe populaire. Factuellement, c’est de moins en moins vrai : il y a de plus en plus d’enfants de cadre représentés. Ensuite, cette focalisation sur les origines sociales occulte le fait qu’une majorité des aspirants policiers ont une conception purement répressive de leur futur métier. Ce sont des gens très particuliers qui, si on schématise un peu, ont un goût pour la violence. L’échantillon policier n’est pas représentatif de la population dans son ensemble. Il y a donc une première étape de sélection. La deuxième étape, c’est la socialisation professionnelle. Au cours de cette dernière, les policiers apprennent non seulement les gestes techniques du métier, mais aussi la vision du monde qui est celle de l’institution policière. Ils sont très impressionnés par leurs collègues en poste depuis plus longtemps. D’eux, ils apprennent entre autres cette conception selon laquelle ils appartiennent à une citadelle assiégée.[...]

La suite à lire sur : https://www.revue-ballast.fr/paul-rocher-une-police-democratique-est-une-contradiction

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